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Chemot : rester digne

par: Stéphanie Allali-Klein

Publié le 20 Décembre 2021

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Introduction :

La paracha Chemot parle de la souffrance des hébreux en Egypte sans la décrire. Le nouveau Paro a oublié ce que Yossef avait apporté de bon à l’Egypte et devient haineux envers ses descendants. Cette paracha relate également l’histoire de celui qui sortira les hébreux de l’esclavage et qui les guidera pendant toute la traversée du désert, à savoir Moche. De sa naissance, où il est sauvé par Bitia, la fille de Paro, alors que ce dernier ordonne de tuer les nouveaux nés garçons hébreux, à sa sortie du palais où il se rend compte de la souffrance de ses frères ; de sa fuite pour avoir tué un Égyptien, à sa rencontre et son mariage avec Tsipora à Midian. Enfin, de son rôle de berger et de sa première rencontre avec D. dans l’épisode du buisson ardent à son arrêt devant une auberge avec sa femme et ses enfants, épisode où il est menacé de mourir par un ange.

Deux thématiques fondamentales se profilent à travers l’esclavage des hébreux et l’histoire complète de leur futur sauveur Moche : celle de l’importance et de l’obsession du nom face à l’anonymat ; celle de l’ancrage de la mémoire collective et individuelle au sein du peuple hébreu face à l’amnésie du peuple égyptien et de son maitre Paro, amnésie qui les pousse à une cruauté sans nom.

-Mémoire contre amnésie :

Cette paracha commence comme son nom l’indique par le rappel des noms des fils d’Israël qui sont venus avec Yaakov en Egypte.

« Et ceux-ci sont les noms (chemot) des fils d’Israël, les venus en Egypte, avec Yaakov, chaque homme et sa maison sont venus : Reouven, Chimon, Levi et Yehouda, Yissakhar, Zevouloun et Binyamin ; Dan et Naftali, Gad et Asher. » (Chemot. 1, 1-4)

Le texte continue ainsi :

« Ce fut toutes les âmes sorties de la cuisse de Yaakov, 70 âmes, et Yossef mourut et tous ses frères, et toute cette génération-là » (ibid. 1, 5-6)

Rachi (Rabbi Chlomo ben Itshak, 1040-1105) indique que si le texte les a déjà comptés de leur vivant, D. les recompte à leur mort afin de montrer qu’il est attaché à eux.

Le peuple devient très abondant, les femmes accouchent de sextuplés, les enfants ne meurent pas à la naissance comme nous le souligne aussi Rachi :

« Et les fils d’Israël fructifièrent, grouillèrent, se multiplièrent, devinrent puissants en abondante abondance, le pays en fut rempli » (ibid. 1, 7)

« Il se leva un roi nouveau sur l’Egypte, qui ne connaissait pas Yossef » (ibid. 1, 8)

Si du côté des hébreux, D. n’oublie pas la lignée de Yaakov et la renomme, c’est aussi pour que leurs descendants ne les oublient pas au moment du long esclavage, qu’ils n’oublient pas d’où ils viennent.

Donner un nom, chem, c’est créer un espace cham, qui donne une position et une direction à celui qui le reçoit, afin de donner à son tour une position et une direction, à celui qu’il nomme après lui.  Le nom transmet et se transmet et cela participe à l’élaboration d’une mémoire collective.

Face à cela, contre cela, il y a une rupture de la mémoire chez le nouveau Paro : il ne souvient pas de Yossef :

« Il se leva un roi nouveau sur l’Egypte, qui ne connaissait pas Yossef » (ibid. 1, 8)

Il ne veut donc pas savoir d’où vient ce peuple, il ne veut pas le comprendre.

Nous passons du statut tribal de la famille de Yaakov à celui de peuple identifié mais uniformisé par Paro.

« Il dit à son peuple : Voici, le peuple (Am) des fils d’Israël s’est multiplié et il est plus puissant que nous » (ibid. 1, 9)

Le Lévitique Rabba au chapitre 32, loue le mérite des bene Israël d’avoir gardé un nom pour ne pas s’assimiler ; le peuple garde en mémoire ses origines. Et c’est ce que ne supporte pas Paro, ce peuple est trop grand, les hébreux pullulent et sont différents ; ils ont des particularités vestimentaires, une langue et des chemot, des noms.

Les Égyptiens ne les supportent plus, et les oppriment de plus en plus comme il est écrit :

« Et comme ils les opprimaient (le peuple), ainsi se multipliait-il et ainsi s’étendait-il, ils eurent du dégoût à cause des fils d’Israël » (ibid. 1, 12)

Rachi explique que les Égyptiens étaient dégoûtés de la vie et que cela signifie selon certains sages du Talmud qu’ils étaient dégoûtés d’eux-mêmes.

La manière de vivre des bene Israël les renvoie à eux-mêmes, à leur faille, à leur incapacité de créer de la mémoire.

Si les bene Israël se multiplient, c’est qu’ils se rappellent la promesse faite à Avraham que sa descendance sera nombreuse comme les étoiles. Malgré l’esclavage, ils ont des chemot, des noms, et donc un cham, une direction. Ils attendent juste d’être délivrés, d’où les cris entendus par D.

Le fait d’être considérés comme des êtres qui pullulent fait penser au magnifique livre de Robert Antelme, (poète, écrivain et résistant, prisonnier de guerre et mari de Marguerite Duras, 1917-1990), l’espèce humaine. En effet, tout système dictatorial souhaite de manière profonde enlever la spécificité et l’humanité de celui qu’il oppresse : Faire de l’humanité une espèce.

Mais l’Egypte n’y arrive pas. Et c’est pour cela que le début de la paracha fait appel à notre mémoire de lecteur, ces esclaves ne constituent pas une espèce, ils viennent de personnes que D. n’a de cesse de nommer de leur vivant et de leur mort. Les Égyptiens peuvent être les dominants, ils sont fragiles car sans mémoire ; Paro, lui-même n’a pas de nom propre, il n’est qu’un statut.

Pourtant Yossef avait appris quelque chose de fondamental au Paro de la paracha Mikets au moment de l’interprétation de son rêve : qu’interpréter c’est faire appel à sa mémoire.

En effet, Yossef fait appel à sa propre mémoire et interprète le chiffre 7 qui correspond au nombre de vaches maigres et le chiffre 7 qui correspond à celui des vaches grasses comme étant le même nombre que 14 (7+7) années devant cohabiter ensemble. Il a en mémoire les 14 années de labeur de son père Yaakov chez Lavan afin de pouvoir être pleinement l’époux de Rahel. Yaakov a dû y faire cohabiter Lea. Sa force réside en Rahel et Léa. Si Paro ne fait pas cohabiter les vaches grasses avec les vaches maigres, puisque ces dernières avalent les premières, Yossef à la manière de Rahel avec Lea, les fait cohabiter, les 7 premières servant au 7 dernières, l’abondance permettra de vivre en période de pénurie. (Réflexion inspirée du rav David Fohrman)

Paro, lui n’a qu’une vision chaotique de la situation, chaque élément détruisant l’autre élément, à l’image de ses dieux qui se font la guerre entre eux pour triompher. Pour lui, il ne peut y avoir une mémoire des références dans l’interprétation de son rêve, car seul lui règne. Nos sages du Talmud nous enseigne qu’il n’y a pas de père en Égypte ; le seul père est Paro. Et en même temps, tout est relié à lui comme une matrice. Si pour le Rav Shimshon Raphaël Hirsch (1808-1888), Yaakov nous apprend l’esprit de rattachement familial ; l’Egypte, elle, n’a pas de cellule familiale. Chacun sert ses propres intérêts au même titre que chacun a un rapport d’intérêt au dieu qu’il sert afin d’obtenir abondance, guérison, pluie ou soleil.

D. se présente à Moche comme un D. de réjouissance et non comme une obscure puissance.  Il est ici Hachem, le nom, le D. de relation et non Elokim, le D. puissance. A travers Yaakov, il montre l’importance de la cellule familiale, du lien à l’autre et de la mémoire. Pour Hachem, il n’y a pas de rupture possible, c’est pour cela qu’il renomme, pour nous assurer et nous rassurer qu’il ne nous oublie jamais.  Par leur dégoût d’eux-mêmes, les Égyptiens ont voulu nous rendre une espèce dégenrée. Rav Shmouel ben Nahman (2ème- 3ème siècle) nous enseigne qu’ils imposaient aux femmes des travaux d’hommes et aux hommes des travaux de femmes. Ils ont souhaité aussi que les garçons nouveaux nés hébreux soient tués. C’est ici qu’intervient la résistance des femmes et l’apparition du futur sauveur d’Israël, Moche.

-l’anonymat contre l’appel du nom :

La naissance de Moche se fait, elle, dans l’anonymat. Au chapitre 2, dès le verset 1, on nous raconte l’histoire d’un homme de la maison de Lévi qui épouse une fille de la maison de Lévi. La femme conçoit un fils qu’elle cache jusqu’à ses trois mois avant de le déposer dans un couffin sur le Nil. La sœur de ce dernier le surveille et la fille de Paro le sauve. C’est à la fin de ce passage que l’on connaît le nom de l’enfant, Moche car sauvé des eaux. Les protagonistes qui figurent autour de la naissance de Moché sont dans l’anonymat mais ce qui est intéressant c’est de constater qu’elles sont pour la plupart femmes et résistantes face à l’oppresseur.

Les noms sont donnés aux hommes et les femmes sont caractérisées par leur rôle effectué dans cette résistance.

Myriam (la sœur de Moche) devient Poua, qui signifie émettre un cri ; Yoheved (la mère de Moche), devient Chifra qui signifie, embellir l’enfant. Elles deviennent dans l’anonymat, les sages femmes de Moche dans le palais de Paro.

Au début de la paracha, comme déjà évoqué, les fils de Yaakov sont renommés. Ils sont venus en Egypte avec leur maison comme nous le mentionne le verset 1. Leur maison, c’est leur femme et leur famille : « chaque homme et sa maison sont venus ».  Si dans ce premier passage les femmes ne sont pas nommées et représentent l’intériorité, elles sont ici à l’extérieur et caractérisées pour leur acte héroïque.

Paro sollicite Myriam et Yoheved pour être les sages femmes de l’Egypte afin de faire accoucher les femmes hébreux pour ensuite tuer leur premier né garçon. N’obéissant pas, elles donnent comme argument la vitalité des femmes hébreux. Elles les nomment hayot, robustes et vivantes, accouchant seules rapidement.

« Les sages femmes dirent à Paro : car elles ne sont pas comme les femmes égyptiennes, les hébreux, car elles sont vivantes (hayot), la sage-femme n’est pas encore venue vers elles qu’elles ont enfanté » (ibid. 1, 19)

Rachi mentionne la traduction d’Onquelos qui emploie pour désigner les sage-femmes le terme de hayatha, qui est identique à l’adjectif hayot, vigoureuses. Il rapporte aussi que le Midrach compare les femmes hébreux aux bêtes des champs (hayot) qui n’ont pas besoin de sage-femmes. (Sota 11b). Il continue en soulignant qu’elles sont comparées aux bêtes des champs en allusion à la bénédiction que fait Yaakov sur ses enfants avant de mourir, au chapitre 49 de la paracha qui précède Chemot, à savoir Vayehi.  En effet, Yaakov renomme ses enfants en les comparant à des animaux. Rachi rapporte : « tu es un jeune lion, Yehouda » (v.9), « Binyamin est un loup qui déchire » (v.27), « Naftali est une biche qui s’élance » (v.21) ; quant à ceux qui ne font pas l’objet d’une telle comparaison, ils sont inclus dans « il les bénit » (v.28)

La mémoire des femmes résistantes persiste dans cette allusion aux femmes hébreux qui accouchent comme des bêtes sauvages. Rachi revient ici, à l’idée primordiale de Chemot à travers la métaphore des animaux, à savoir se raccrocher à une mémoire qui nous anoblit au lieu de nous souiller.

L’allusion est double, si les hébreux sont vus par l’Egypte comme du bétail, une espèce, la mémoire collective des hébreux les réhausse sans cesse à un autre niveau et donne à chacun une singularité comparable à celle des animaux. Se rappeler de la bénédiction de Yaakov au moment où les femmes hébreux accouchent, c’est donner une dignité au devenir de leur enfant. L’animal n’est plus rabaissé ici à du bétail mais rehaussé au statut d’un modèle de morale et de droiture. L’humanité la plus profonde des bene Israël est considérée comme  bestialité pour le monde égyptien. Ce qui crée un véritable décalage. Ce qui sort de l’anonymat les hébreux est pointé du doigt par l’Egypte. Elle les réduit à l’esclavage alors que leur spécificité représente leur humanité, leur liberté.

L’homme est nezer haberia, il est une exception à la création. Mais il peut reconnaître dans l’animal, une sagesse.

 

-Le serpent :

Le serpent est être parlant dans le jardin d’Eden et calomnie D. en voulant sortir Adam et Hava du projet divin.

Dans cette paracha, Moche dans l’épisode du buisson ardent calomnie le peuple en disant lorsque D. lui demande de sortir les hébreux d’Egypte : « ils ne me croiront pas » (ibid. 4,1)

D. lui demande de lancer son bâton qui se transforme en serpent.

Plus loin à la fin de la paracha, Moche avant d’arriver en terre égyptienne, se trouve devant une auberge avec Tsipora et ses deux fils Guershom et Eliezer.

Un ange l’attaque. Rachi rapporte que cet ange apparaît sous la forme d’un serpent qui avale Moche d’un côté puis de l’autre et s’arrête à l’endroit de la brith mila, parce qu’il n’aurait pas circoncis Eliezer avant de partir, pensant qu’il souffrirait trop sur le chemin. Tsipora le sauvera en faisant elle-même la circoncision à leur fils.

Nous pouvons ainsi dire que l’apparition du serpent par deux fois dans la paracha Chemot exprime la même idée que celle de l’Egypte. Le serpent rompt avec le projet divin, il empêche l’adhésion et le respect de la mémoire et du nom, celui de D. et celui des hommes. Il empêche l’alliance et la continuité. Moche doit comprendre ici, qu’il peut se faire piéger par cette illusion du monde qui rompt avec l’adhésion à la mémoire collective, à l’avant soi. Son action essentielle est de ressouder le maillon de son histoire personnelle à celui de son peuple afin d’avoir pleinement confiance dans le rôle primordial qu’il va jouer pour le sauver.

Dépasser la fausse vision du monde, ne pas perdre l’écoute à ce qui s’est passé avant soi, permet de garder le fil de sa propre humanité et de sa propre responsabilité : c’est aussi cela lutter contre le serpent du jardin d’Eden.

Même si Moche a peur de lui-même et de ses capacités, il fera l’apprentissage d’être dans la juste écoute de D. et dans une juste vision des évènements qui se présentent à lui. Berger, il guidera le peuple, mais homme, il deviendra le prophète des prophètes. Les deux apparitions du serpent dans cette paracha face à Moche est un apprentissage afin de sortir les bene Israël de l’exil, là où Adam et Hava ont échoué et sont partis en exil.

Conclusion

Sortir de la vision égyptienne d’un peuple à réduire au rang d’espèce, c’est aussi cela sortir de l’esclavage. S’arrimer à sa mémoire, à ses repères, à son nom, à sa direction, pour ne pas être piégé par le fantasme de l’oppresseur, de celui qui cherche à réduire.

Dans les pires moments de la vision de l’autre sur soi, qui fragilise et enlève sa substance spirituelle et émotionnelle, le prophète Ishaya conseille (11, 2,3,6) de garder sa dignité humaine, comme un appel à la clairvoyance, comme une promesse d’un avenir de paix, afin que :

« Sur lui reposera l’esprit d’Hachem, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du ciel. Animé de la crainte du ciel. Animé de la crainte de D., il ne jugera pas selon ce que ses yeux croient voir, il ne décidera pas selon ce que ses oreilles auront entendu…Alors le loup habitera avec la brebis, et le tigre reposera avec le chevreau, veau, lionceau et bélier vivront ensemble et un jeune enfant les conduira ». 

 

 

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1983
Stéphanie Allali-Klein est professeur des écoles depuis 20 ans et enseigne depuis 14 ans au sein des établissements Sinaï dans le 20 eme arrondissement à Paris. Depuis 3 ans, elle est également bibliothécaire à mi temps à l’école juive moderne dans le 17 ème arrondissement. Elle y est aussi une personne ressource sur l’enseignement de la Shoah pour le cycle 3. Elle enseigne, dans le cadre de la Yechiva des étudiants, depuis 5 ans, les personnages féminins de la Bible et depuis deux ans de manière régulière à Bordeaux et dans l’Ouest de Paris. Elle organise aussi, à son domicile une Havrouta collective pour dames, afin d’étudier de manière profonde certains textes de la Torah et leurs commentaires. Elle est aussi maman, à plein temps, de trois merveilleuses filles. Stéphanie enseigne depuis 2019 au centre Edmond Fleg.

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