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Mikets : Vivre sa vie et non pas la rêver par Joël Gozlan

par: Joël Gozlan

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Mikets… Comme souvent, le titre issu des premiers mots de notre parasha, apporte un éclairage essentiel à l’ensemble du péricope.

Relisons le premier verset (Bérechit, 41/1):

וַיְהִ֕י מִקֵּ֖ץ שְׁנָתַ֣יִם יָמִ֑ים וּפַרְעֹ֣ה חֹלֵ֔ם וְהִנֵּ֖ה עֹמֵ֥ד עַל־הַיְאֹֽר׃

Ce fut à la fin (« mikets ») de deux ans, et Pharaon rêve (« holem ») et voici, il se tient sur le fleuve.

Mikets… A la fin, au bout du compte…

A la fin de ces deux années où Pharaon « est rêvant » (selon la forme grammaticale holem utilisée), il se passe enfin quelque chose… Il était temps !

Nous nous trouvons donc face à un Pharaon somnolant, bercé –voire anesthésié- par le va-et-vient du Nil, les crues et décrues du fleuve, de son fleuve (car le texte spécifie qu’il se tient sur le Nil et non pas au bord).

Pharaon somnole, le nez sur sa rivière, mais au bout de 2 ans, il se réveille. Enfin, à peine…

Ce qui agite le Pharaon, ce sont précisément ses rêves, des rêves inconfortables…

Des vaches belles grasses suivies de vaches laides et maigres qui les dévorent, de beaux  épis mangés par les épis chétifs frappés du vent d’Est…

Pharaon demande conseil à ses devins qui strictement n’ont rien à lui dire… D’ailleurs, le texte  du Houmach ne nous dit rien à leur sujet ! Le Midrash, plus explicite, nous rapporte leurs explications, plutôt fumeuses : sept filles données puis enlevées au Pharaon, sept contrées conquises puis perdues pour le royaume d’Égypte.

Ce discours des mages du Pharaon a beau être imagé, il est tout aussi vain que celui de nos technocrates au moment des crises économiques: C’est comme cela, c’est cyclique! Il y a des moments où cela va et d’autres où cela ne va pas…

Bref, il n’y a pas de quoi se réveiller!

Ces zombies qui vivent au rythme du Nil nous font ainsi comprendre que bien avant que l’asservissement du peuple hébreu n’ait commencé, l’Égypte était déjà la maison des esclaves…

C’est alors que le maitre des échansons se souvient-lui aussi au bout de 2 ans!- de Joseph, cet esclave hébreu oublié au fond d’une prison.

Joseph lui, est bien réveillé, il n’est pas sous l’emprise du fleuve.

Il se prépare soigneusement avant sa rencontre avec le Pharaon (il se rase et change ses vêtements), interprète ensuite avec sagacité les rêves du despote et lui conseille enfin de placer sur le pays un homme sage qui saura réguler l’économie.

 

Par cette intelligence, Joseph se retrouve immédiatement au poste de vice-roi. Cette position lui permet de rationaliser l’agriculture et les greniers de l’Égypte (une nationalisation massive avant l’heure), d’organiser son économie et de contrôler au final l’économie mondiale, puisqu’un Midrash (rapporté dans Pessahim 119A) nous apprend que tout l’or et l’argent du monde se trouvait au bout du compte dans les coffres de l’Égypte!

 

Mais ce Dr Freud et Mister Marx  (comme le qualifie Aaron Fraenkel dans un texte magnifique de « L’écho de la parole ») est avant tout un Tsaddik, car il se place d’un point de vue beaucoup plus élevé, celui d’Achem.

Joseph prévoit, ou plutôt il pré-voit, c’est à dire qu’il voit tout de suite plus loin…

Il comprend la nécessité de se réveiller et de briser la soumission au cycle -forcément violent- de la nature, par des actes justes, des actes d’hommes.

Sortir de la posture attentiste et cynique des dominants (cela passera, ce n’est pas ça qui va m’empêcher de dormir!), pour agir en justice et avec clairvoyance.

Bref, vivre sa vie et ne pas la rêver.

 

L’interprétation que fait Joseph  des rêves de Pharaon aurait probablement intégré la lecture qu’en faisait au 18è siècle  le Maggid de Mezerich, élève du Baal Chem Tov.

Le Magguid s’interrogeait sur l’ordre des évènements qui y sont relatés. Pourquoi les vaches grasses et belles viennent-elles avant les vaches laides et chétives et pourquoi pas le contraire?

 

De cet ordre-là, le Maggid de Mezerich tire un double message.

Le premier est un enseignement moral. Les vaches belles et grasses représentent l’orgueil, et pas seulement celui du Pharaon qui se tient sur son fleuve, mais celui de tout homme sûr de son mérite. Il faut comprendre cet orgueil sera au final inéluctablement dévoré par ce qui est chétif, car l’orgueil  ne repose sur rien de solide.

Le deuxième est une leçon politique. Tout pouvoir des puissants dépend de la servitude des dominés, et cette servitude est volontaire selon le Magguid, qui annonce ainsi la philosophie de la Boétie. Ce pouvoir est donc par essence fragile, et amené à disparaître…

L’histoire l’a sans cesse démontré, les colosses ont des pieds d’argile, les empires s’écroulent, les rapports de forces aiment à s’inverser… Et rappelons que l’or et l’argent de l’Égypte passeront à la fin de l’histoire –« mikets »- dans les mains des hébreux libérés.

 

Sans nul doute Yossef Hatsadik avait cela en tête lorsqu’il prend les rênes du pays.

Joseph est un juste, il est tsaddik car il se place du point de vue du projet divin, en pleine lucidité. Il dira d’ailleurs à ses frères lors de leur rencontre prochaine « C’est pour vous qu’Achem m’a installé ici, comme père pour Pharaon et comme maître dans toute sa maison ».

La perspective de Joseph est donc aussi celle de ses frères, et répond en cela parfaitement à  l’enjeu majeur du livre de « Béréchit », qui est la recherche de la fraternité.

Joseph « pré-voit » ainsi la descente de Jacob et des siens en Egypte, les frères seront bientôt réunis…

L’hébreu Yossef aura le courage de se retrouver face à l’hébreu Yehouda,

 

Cette rencontre s’annonce difficile, et même violente (ce sera le « Vayigach » de la semaine prochaine),  mais elle sera la première pierre à l’édification du peuple d’Israël.

 

 

Librement inspiré de commentaires de Claude Birman et de Catherine Challier.

 

 

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