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L’argent du mariage… De l’argent plein pour « faire histoire »…

par: Joël Gozlan

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Il est beaucoup question de mariage(s) dans la parashat ‘achavoua, H’ayé Sarah.

Tout d’abord à deux reprises, et de façon explicite, par le récit détaillé de la mission que confie Avraham à son serviteur Eliezer et de son succès : « …vers ma terre et mon pays natal tu iras, et tu prendras une femme pour mon fils Isaac », puis lors du remariage d’Avraham à Ketoura/Agar à la fin de la section : « Avraham continua et prit une femme, son nom est Ketoura ».

 

Prendre femme (Lakakhat Icha ) :  c’est donc ainsi que s’exprime la Torah lors qu’elle décrit l’union -juive- d’un homme à une femme. Prendre femme, c’est-à-dire réaliser une « acquisition » (un « Kynian »), au sens juridique du terme.

La première Mishna du traité Kiddoushin énonce les 3 modalités par lesquelles un homme peut (sous certaines conditions bien sûr, nous n’entrerons pas dans les détails…) « acquérir » une femme lors des Kiddoushin, (première étape du mariage). Ces 3 modalités sont : un contrat (Chtar), de l’argent  (Kessef, ou objet de valeur… la bague aujourd’hui) ou une relation intime (Biha) consentie, et affirmée en temps qu’action marquant ces kiddoushin (cette dernière modalité, bien qu’effective, n’est pas recommandée car punissable par ailleurs de coups pour l’homme qui l’utiliserai !)… Comme aime à le dire mon maître le Rav Zyzek, « Bienvenue dans le monde enchanté du Talmud » !

 

En s’interrogeant sur l’origine de l’argent des Kiddoushin, nos  Hahamim vont  porter un éclairage incroyable sur ce que représente le mariage dans notre tradition.

La Guemara commence par associer cette Mishna à un épisode relaté au début de notre Parasha, qui n’a apparemment rien à voir avec le mariage.

L’histoire est la suivante : A la mort de son épouse Sarah, Abraham s’enquiert sans tarder du caveau où il va pouvoir l’ensevelir. Il va voir les enfants de Heth, et leur demande d’intercéder en son nom auprès de Ephron pour lui acheter son champ dans lequel se trouve le caveau de Mahpela…  afin que j’enterre mon mort de devant-moi (Sarah n’est pas nommée ici).

Le texte précise dès les premières lignes le lieu de la transaction : Kyriat Arba (Hebron), la ville des quatre. Le Midrash Raba rapporté par Rachi nous explique que cet endroit est nommé ainsi par les 4 couples qui y étaient (ou allaient y être) ensevelis : Adam et Eve, Sarah et Avraham, Isaac et Rivka, Yaakov et Léa.

Cette précision est importante, nous y reviendrons…

S’ensuit une négociation « inversée », où Avraham l’acheteur (le « désirant ») insiste pour payer d’un argent plein (Kessef Malé) le retord Ephron, qui simule un désintérêt avant de se saisir des 400 shekels d’argent, qu’il avait fait mine de ne pas demander.

Avraham s’exprime ainsi (Berechit 23/13): « J’ai donné l’argent du champ, prend-le de moi et j’enterrerais mon mort là-bas (Sarah n’est toujours pas nommée)…  Kakh Mimeni vehikbera ‘et miti chama ».

 

Pour expliquer comment l’argent peut être opérant pour les Kiddoushin, la Guemara (Kiddoushin 2A) fait un rapprochement  saisissant (un « Hékesh ») entre le Kakh (Miméni) de l’argent du champ acheté par Avraham et le Kakh (Icha) utilisé plusieurs fois dans la Torah pour signifier qu’un homme prend une femme lors de son union à elle.

Un peu plus loin la même Guemara (Kiddoushin 4A) relie l’argent des Kiddoushin à un autre passage (dans Mishpatim, Exode 21/11), qui décrit la libération  de la « Ama Ivria », cette enfant juive qui avait été « vendue » comme servante par un père qui ne peux plus subvenir à ses besoins. Il est dit là-bas : « Elle sortira gratuitement, sans argent ». Nos Hahamim s’interrogent sur cette redondance et en déduisent que : « … Il n’y a pas d’argent pour ce maître-là, il y en a ailleurs et pour un autre homme… Et cet homme c’est le père !… à qui sera versé l’argent des Kiddoushin de sa fille, si celle-ci est mineure au moment du mariage ».

 

Tout cela est très choquant! La femme serait-elle un objet de marchandise, qu’on achèterait tel un champ perdu dans une vallée, ou un kilo de pommes de terre???

Et un père aurait le droit de marier sa fille… En empochant de surcroit l’argent des Kiddoushin!!

Il nous faut évidemment approfondir et creuser le texte pour aller plus loin.

Que veut-on nous faire comprendre ici?  Que signifie cet argent des Kiddoushin, « extrapolé » de l’argent donné par Avraham à Ephron pour acquérir le caveau de Mahpela? Ou cet argent que l’on donne au père lors du mariage de sa fille mineure, mais qui ne serait pas dû au maître de cette même jeune fille, lors qu’elle sortira de son « domaine ».

En d’autres termes, quel est l’enjeu de l’achat du champ par Abraham, que représente l’argent donné au père et quel serait au final l’enjeu de l’union d’un couple par Kiddoushin dans la tradition ?

 

L’argent peut, dans notre tradition, signifier le désir. Et lorsque le texte parle de « l’argent plein » d’Avraham  (kessef malé), cet argent reflète le désir plein de notre patriarche. Quel est ce désir ?

Dans la quête d’Avraham, il s’agissait bien sûr d’ensevelir son mort, mais pas n’importe où : à Hébron, dans la ville des quatre, l’endroit où est enterré Adam… On peut comprendre qu’il fallait pour Avraham reprendre à son compte le devenir d’une humanité, du premier Adam, et ne pas laisser ce devenir aux mains du sinistre Ephron.

Par cet argent reprendre une histoire, le fil de l’histoire…

Ce n’est d’ailleurs que lorsqu’Avraham acquiert le champ que Sarah sera renommée… Il ne s’agit plus « d’ensevelir son mort » comme cela est écrit plus haut dans le texte, mais d’enterrer Sarah sa femme  comme l’explicite le verset suivant (Berechit 23/19) : Et après cela, Avraham enterra Sarah sa femme dans le caveau du champ de Mahpela…

On comprend aussi que l’argent donné au père relève d’une même idée. « Prendre une femme » ce n’est pas seulement s’unir à une femme « comme cela », parce qu’elle nous plait, -et même beaucoup !- (le Guemara parle de « rencontres faites au souk »!), mais c’est prendre en compte d’où vient cette femme, regarder et accepter son histoire, et s’ouvrir du coup à la potentialité d’une continuation, de ces « Toledoth » chères à notre tradition.

Rachi rappelle à ce propos que le mot « Mahpéla » signifie doublement… L’histoire de ce champ va se poursuivre, il sera aussi celui du propre ensevelissement de Avraham et de ses engendrements (Isaac Yaacov, Rivka et Lea). Il s’agit donc pour Avraham (et pour tous les couples juifs) de faire advenir, à partir de cette re-prise-,  une nouvelle histoire, de nouveaux engendrements, et au final le peuple juif.

 

Nous sommes à l’exact opposé d’une vision mercantile du mariage (voire Has Ve Chalom d’une forme de prostitution !), puisque cet argent des Kiddoushin, qui marque le désir plein du Hatan pour sa fiancée, est ainsi tout le contraire de l’argent économique, celui qui serait dû à un maître ou à un patron, ou celui qu’empoche avidement Ephron.

Cet argent économique existe bien sûr, on en a tous besoin pour vivre, faire ses courses ou payer ces factures, mais c’est un argent vide, ou manquant. D’ailleurs, lorsque Ephron prend les 400 shekels, son nom devient incomplet (au verset 23/16), il  perd son Vav central (Rayn/Pé/Resh/Noun)… Et il faut noter que la valeur numérique de ce nom « manquant » devient du coup 400!  Comme si Ephron, à l’issue de cette transaction, ne se résumait qu’à cet argent… et à rien d’autre!

 

Puissent nos désirs -sonnants et trébuchants- être pleins comme ceux d’Avraham Avinou!

 

Texte rédigé à partir d’un commentaire de Jean Claude Bauer, complété de l’étude du traité Kiddoushin (avec l’aide du Rav Elie Lellouche et de Avraham Harros).

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