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יקוו המים. Que les eaux se rassemblent ! Torah et dérèglements climatiques

par: Rav Gerard Zyzek
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Publié le 29 Mai 2022

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I. « Que hurles-tu à moi, parle aux enfants d’Israël et qu’ils avancent ! » (Shemot 14,15)

Les enfants d’Israël se trouvent face à la Mer Rouge. Derrière eux, l’armée de Pharaon charge. Il n’y a aucune issue. D. dit à Moshé d’arrêter de prier, les enfants d’Israël n’ont qu’à avancer dans la mer.

Cette injonction מה תצעק אלי, ‘que hurles-tu à moi ?’, est stupéfiante. En général la grandeur du peuple d’Israël réside dans sa capacité à prier et à exprimer ainsi sa confiance en D., en exprimant qu’il n’y a que Lui qui peut les sortir de ces impasses. Comment D. intime-t-il à Moshé de ne pas prier ?
La Mekhilta de Rabbi Yishmaël rapporte plusieurs avis de Tannaïm, Maîtres de la Mishna, pour répondre à notre question. Le Maharal de Prague, dans le quarantième chapitre du Guevourot HaShem, analyse dans les détails chaque avis de ces Maîtres. Nous nous attacherons dans l’étude présente au commentaire du Maharal sur l’explication donnée par Rabbi Méir au verset ci-dessus.

רבי מאיר אומר. אמר לו הקב »ה לאדם יחידי עשיתי ים יבשה שנאמר יקוו המים וגו’ לעדת קדושים על אחת כמה וכמה.
‘Rabbi Méir dit. D. dit à Moshé : pour le premier homme qui était seul, j’ai fait en sorte que la mer devienne terre sèche, comme dit le verset (Béréchit 1,9) « que les eaux se concentrent (…) et que la terre sèche apparaisse ! », pour l’assemblée sainte, il est d’autant plus justifié que les eaux se concentrent et que la terre sèche apparaisse !’

Commentaire du Maharal [Nous rapportons ici les mots du Maharal, selon notre traduction. Le Maharal, comme à son habitude, assène des affirmations qui nous déconcertent en première lecture et nous paraissent non-vérifiées. L’expérience et l’étude en commun nous ont montré qu’en le reprenant patiemment, petit-à-petit se met à jour une réflexion profonde sur les subtilités de l’existence humaine, entièrement jaillie des textes de notre Tradition] :

‘Explication. Selon la nature des choses, il eût été légitime que l’eau recouvre la terre. En effet, tous les éléments premiers entourent la terre, l’eau, l’air et le feu et il eût donc été juste que la terre soit recouverte par l’eau de manière homogène comme l’air entoure la terre et le feu l’entoure à son tour. D. intervint donc de manière non-naturelle pour le besoin de l’homme. Pour que l’homme puisse exister, Il ordonna que la mer se concentre et qu’apparaisse la terre sèche.  Si ce fut ainsi pour un seul homme, raison de plus que la mer doive se retirer et faire place à la terre sèche pour tout Israël. De la même manière que la mer devint terre sèche pour Adam, sinon il eût été impossible que l’homme puisse exister, de la même manière les enfants d’Israël qui sont sortis d’Egypte devinrent peuple par cette traversée de la Mer Rouge. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont été appelés Ivriim, terme qui signifie Avar Yam, עבר.ים, « a traversé la mer », comme nous l’avons expliqué au sujet du verset suivant  (Shemot 5,3) : « le D. des Hébreux, des Ivriim, m’est apparu » . C’est par le fait qu’ils ont traversé la Mer Rouge qu’ils sont devenus le Peuple de D. .
A ce titre, si pour l’existence du premier homme la Torah dit que D. fit la que la mer devint terre sèche, raison de plus pour l’existence de la nation d’Israël.
De plus, c’est parce que l’homme possède un niveau divin que la mer est devenue terre sèche à la Création du Monde, et c’est du fait de ce niveau divin que les eaux ont été refoulées, eaux qui sont la matérialité même. En effet, nous avons expliqué moult fois que la matière est refoulée au contact de ce qui porte un aspect divin. C’est pourquoi au sein de la Création du Monde, afin que l’homme qui est doté d’un aspect divin – car il en est doté effectivement – accède à une possibilité de Yishouv, d’installation et d’habitation, les eaux ont été refoulées et sont devenues terre sèche. Ceci est un grand secret que les scientifiques ne peuvent percer : comment la mer est-elle devenue terre sèche dans la Création du Monde ?
De même, à la Sortie d’Egypte, les eaux furent refoulées devant les enfants d’Israël, par la dimension divine qu’ils acquirent alors, et se sont transformées en terre sèche. C’est ce que dit Rabbi Méir : l’Assemblée sainte, raison de plus ! Explication : Israël qui est Kadosh, saint, séparé de la matérialité. Il est indubitable que ce qui est séparé de la matérialité agit  sur la matérialité.’

Essayons de démêler l’écheveau de ses dires.
Commençons par la fin. Pour expliquer l’enseignement de Rabbi Meïr, le Maharal nous propose une lecture précise et percutante du verset en question (Béréchit 1,9) :

ויאמר אלקים יקוו המים מתחת השמים אל מקום אחד ותראה היבשה.
‘D. dit : que se rassemblent les eaux de sous les cieux à un endroit et que la terre sèche apparaisse.’

En général nous lisons ce verset comme étant une information sur la succession des événements à l’aube de la Création. Rabbi Méir nous enseigne que ce verset nous exprime une anomalie fondamentale : il faut la parole de D. pour que l’eau se mette de côté et que la terre apparaisse.
[Nous avons tendance à aborder les premiers versets de la Torah comme si nous étions en présence d’un traité d’astrophysique. Les Maîtres de la Tradition Orale nous aident à comprendre que la Torah nous enseigne la structure fondamentale, la nécessité intérieure, de la Création du Monde. Le Zohar enseigne (Shemot page 161a) : ‘D. a regardé la Torah et a créé le monde’. La Torah n’est pas la description du monde mais l’analyse intérieure du monde.]

‘L’eau représente la matérialité en soi. Elle n’a pas de forme intrinsèque, elle épouse la forme qu’on lui donne. Elle n’a pas de structure. De ce fait, il eût été attendu que l’eau se répande de manière homogène car tout ce qui est de l’ordre du matériel ne présente aucune différence, aucune rupture [Rav Yehoshua Hartman, dans son édition du Guevourot HaShem, relie ce point avec un autre enseignement du Maharal dans le chapitre qu’il consacre au vin des non-juifs à la fin de ce même ouvrage : ‘Il est évident que les enfants d’Israël et les non-juifs se ressemblent au niveau de leur matérialité et du visible. Regarde, chaque homme a une tête, des mains, des pieds, des membres, des nerfs, de la chair, un visage, à l’un comme à l’autre. On ne peut physiquement les distinguer. Bien qu’en fait indubitablement il y ait une différence au niveau d’un point intérieur, non-visible.’].
De plus il est de la nature des quatre éléments premiers qu’ils se recouvrent l’un l’autre [Traditionnellement il y a quatre éléments premiers : la terre, l’eau, l’air et le feu] : la terre est recouverte de manière homogène par l’eau, qui est recouverte à son tour par l’air, qui est recouvert lui-même à son tour par le feu. Il y a donc là une anomalie qui est rendue par le verset : D. dit que l’eau se concentre en un seul endroit. Il y a une intervention hors-norme, hors-nature, décidée, ordonnée par la parole de D. .
Cette décision arbitraire est mue par la volonté de donner une place à une créature spéciale ; qui a un aspect nouveau, inédit, un aspect divin, non naturel. L’homme qui par sa corporalité possède une dimension naturelle qui ne le distingue nullement des autres êtres de nature, s’avère néanmoins être fondamentalement distinct et spécifié par son aspect divin, non-visible puisque toute spécificité n’est pas de l’ordre du naturel. Cet arbitraire de la spécificité humaine est rendu par l’anomalie de cette parole de D. : Ikavou HaMaïm, que les eaux se concentrent !

Le Maharal nous fait remarquer un point qui, à notre époque, prend un écho particulièrement puissant :
que l’eau des océans ne submerge pas les terres habitées représente une énigme que les scientifiques ne peuvent décrypter. Le Maharal nous aide à percevoir l’aspect prophétique de l’enseignement de Rabbi Méir : il eût été de l’ordre des lois de la nature que les océans submergent les terres habitées. Cet équilibre instable n’existe que parce que l’homme est fondamentalement l’antithèse de l’eau : c’est un être qui possède une structure complexe, une pensée, il domine ses pulsions qui sont comme un océan en furie, et il s’extirpe de l’univers de la matérialité.

II. Réflexion sur le spécisme. 

Le Créateur a établi des lois de la nature. Il eût été dans l’ordre des choses que les eaux submergent la terre de manière homogène. L’eau représente la matérialité même qui n’a ni forme ni limites. Il y a une Volonté qu’un certain être existe, être doué d’un éclat divin, d’un intellect par lequel il peut décider et dominer sa nature.
Nous pourrions définir la spécificité de cet être de cette manière : un être tel, que, pour qu’il existe, l’eau doit se retirer et se concentrer en un endroit.

Si nous nous arrêtons là, les choses nous paraissent abstraites et théoriques. On ne sait pas ce que signifie « un être doué d’intellect, de שכל, de Sékhèl, d’éclat divin ».

Nos Maîtres vont donner un contenu précis à nos propos.

Le verset dans Téhilim (114,3) fait référence à l’ouverture de la Mer Rouge selon les termes suivants :

הים ראה וינוס.
« La mer a vu et a fui »

Le Midrash (Zohar Shemot, Parachat BeChala’h 49a) interroge: mais qu’a vu la mer pour fuir ?

הים ראה, מה חמא ימא,ארונא דיוסף קא חמא וערק מקמיה, מאי טעמא וינס ויצא החוצה, ועל דא ראה וינוס.

‘ « La mer a vu », qu’a-t-elle vu ? Elle a vu le cercueil de Yossef, à propos duquel le verset dit (Béréchit 39,12) : « il a fui et il est sorti à l’extérieur », et alors la mer a fui.’

De quoi s’agit-il ?

Nous voyons la même expression ‘elle a fui’ au sujet d’un autre épisode de la Torah où Yossef a fui devant la femme de Putiphar.

Yossef, fils de Ra’hel la femme préférée de Yaakov, fils préféré de Yaakov, a été vendu par ses frères en tant qu’esclave. Il avait dix-sept ans. Après avoir être passé entre les mains d’acheteurs divers, Yossef est vendu en Egypte à un notable important, Putiphar. Le verset dit que D. gratifia Yossef d’une réussite extraordinaire, et qu’il était visible, tangible que D. était avec lui. Putiphar enthousiaste devant les talents de ce jeune homme, lui confia la gestion de tout son palais et de toutes ses affaires. Mais la femme de Putiphar était est aussi subjuguée par Yossef et le sollicita jour après jour, comme dit le verset (Béréshit 39,10) ::

ויהי כדברה אל יוסף יום יום ולא שמע אליה.
‘Elle sollicitait Yossef jour après jour et il ne l’écoutait pas (…).’

Finalement un certain jour ils se retrouvèrent seuls, il est sur le point de fléchir et à la dernière minute, il fuit et sort à l’extérieur.

Essayons de nous mettre à sa place. C’était un petit jeune qui a vécu une injustice traumatisante. Ses propres frères allaient le tuer, et finalement in extremis décidèrent de le vendre comme du bétail. Il est seul, loin de sa maison, de son père, orphelin de mère. Et tout lui réussit. La femme de son patron est en pamoison devant lui. Pourquoi ne pas profiter de la situation ? Les Sages disent qu’il était prêt à le faire. Qu’est-ce qui peut l’arrêter ?  Il a fui. Il s’est arraché du flux de ses pulsions, et là, la mer a vu et a fui devant le cercueil de Yossef que portait Moshé avec lui. L’humain est capable de s’extraire d’un flux implacable, et de se séparer de la matérialité – pour reprendre les mots du Maharal.

Écoutons maintenant la puissance du verset : יקוו המים, « D. dit : Que les eaux se rassemblent ! »

Les scientifiques nous font percevoir la fragilité de l’équilibre du niveau de la mer et le risque que la terre soit submergée. Nous apprenons du commentaire du Maharal que ce risque n’est pas conjoncturel mais structurel. Que la mer soit contenue dépend d’un arbitraire qui, en fait, est lié à l’arbitraire de la réalité humaine : sommes-nous un animal comme un autre, ce à quoi notre corporalité nous fait penser, ou bien sommes-nous dans une différence fondamentale bien que non mesurable avec les critères de nature, séparés du matériel, sommes-nous Kadosh ?

Le peuple d’Israël véhicule cette dimension distincte, et qui tirera justement sa définition du fait qu’il a traversé la Mer Rouge à pied sec, Hébreu, Avar Yam, ‘a traversé la mer’.

S’il n’y avait pas cette parole de D. qui dit « que l’eau se rassemble », la terre n’aurait pas émergé. Le Maharal nous enseigne que ce qui est de l’ordre du naturel n’a pas de limite. La limite, la différence vient d’une parole, d’un arbitraire, d’une volonté.

Un autre passage du Guevourot HaShem va nous aider à mieux cerner cette notion.

III. Passage du Guevourot HaShem, chapitre trente-deux. 

Le Maharal relève que lorsque Moshé est venu prévenir Pharaon de l’imminence de la venue des plaies, l’expression utilisée est כה אמר ה’ אלקי העברים, « Ainsi a dit ,HaShem le D. des Hébreux ». Mais lors de deux plaies seulement, Moshé dit כה אמר ה, « Ainsi a dit D. » sans ajouter de qualificatif, ce sont la plaie des grenouilles et la plaie des bêtes sauvages, צפרדעים וערוב.

Nous rapportons le langage du Maharal selon notre traduction.

‘Sache que par ces deux plaies s’est fait connaître particulièrement le Nom spécifique de D.  [C’est-à-dire qu’aux autres plaies se sont révélés plutôt Ses attributs, à ces deux plaies s’est révélé Son Nom spécifique].
En effet, lorsque la plaie des grenouilles s’est abattue et que l’Egypte en était accablée, Pharaon supplia Moshé et Aaron qu’ils les débarrassent de ce fléau. Moshé dit à Pharaon (Shemot 8,5) « fais le fier en me fixant le moment où tu veux qu’elles disparaissent ! (verset 6) Il dit : demain. Moshé dit : ce sera comme tu le dis, pour que tu saches que nul n’est comme HaShem notre D. ». [En quoi le fait que Pharaon décide arbitrairement le moment où les grenouilles vont disparaître sera le dévoilement spécifique du Nom de D. ? c’est à cette question que le Maharal va répondre]

L’œuvre de la nature suit son cours et son rythme autonome, et là Moshé dit à Pharaon de fixer un moment selon son bon vouloir, un moment arbitraire où il priera pour que les grenouilles disparaissent, et au moment dit, cela s’est fait. Il ressort clairement que HaKadosh Barou’h Hou, le D. d’Israël, est différent d’entre toutes les réalités existantes et séparé d’elles, c’est pourquoi Il spécifie et sépare un temps pour telle action.’

Ici apparaît la notion d’Havdala, de séparation.

Il y a des différences, mais ces différences viennent d’un ailleurs, et non de la matérialité, car les lois du monde suivent leur cours de manière indifférenciée. Le Maharal aborde maintenant la plaie des bêtes sauvages, Arov, mélanges de bêtes sauvages. Au sujet de cette plaie le verset (Shemot 8,18) annonce :

והפלתי ביום ההוא את ארץ גושן אשר עמי עומד עליה לבלתי היות שם ערוב למען תדע כי אני ה’ בקרב הארץ.

‘Je distinguerai ce jour-là la terre de Goshèn sur laquelle réside Mon peuple en ce qu’il n’y aura pas de ce mélange de bêtes sauvages, pour que tu saches que nul n’est comme Moi au sein de la terre.’

Le Maharal veut donc répondre à cette double question : pourquoi D. ne dit-Il cela qu’au sujet du Arov et pourquoi cette plaie, à l’instar des grenouilles, provoque-t-elle le dévoilement du Nom spécifique de D. ?

Revenons au commentaire du Maharal.

‘De même lorsque D. sépare la terre de Goshèn de manière à ce qu’il n’y ait pas de Arov, ce qu’Il sépare et distingue la terre de Goshèn prouve que D. est Unique, spécifique, séparé de toutes les réalités existantes. Le fait qu’Il distingue tel endroit plutôt qu’un autre, en cela que ces bêtes sauvages qui déferlaient en tout endroit sauf en celui-ci, enseigne que la décision de D. transcende toute autre réalité, et que D. est distinct de toute réalité. En effet, il est de l’ordre de la nature que les bêtes sauvages déferlent et courent à leur gré en tout endroit. Et là il n’y a pas eu un animal sauvage sur toute la terre de Goshèn où habitaient les enfants d’Israël. La nature suit son cours et bien que dans l’ordre de la nature certaines choses ne peuvent se produire qu’à un temps donné, ce temps vient à la suite nécessaire d’un processus implacable qui en est la causalité. Qu’une chose apparaisse à un moment ou dans en un lieu précis, sans causalité interne mais par décision renseigne que l’agent de cette décision est séparé absolument de toute matérialité et de toute causalité. (…) Bien qu’il ressorte clairement des versets que la plaie du sang, des vermines, de la grêle et autres, ne s’abattaient pas sur la terre de Goshèn, néanmoins la plaie de Arov représente une innovation particulière, car le fait qu’il n’y ait pas de vermine en tel pays n’est pas significatif, cela arrive. (…) Mais au sujet de la plaie de Arov, bien qu’il ait eu le Arov en terre d’Egypte, il eût été normal que ces bêtes sauvages envahissent d’autres territoires et envahissent la terre de Goshèn, au gré de leur course illimitée, en cela s’est dévoilée une Havdala, une séparation. [Et en cela se révéla le dévoilement du Nom spécifique]’

Peut-être pouvons-nous dire les choses en d’autres termes. Les bêtes sauvages suivent leur course effrénée. Elles représentent la nature au sens fort. Elles représentent les causalités qui suivent leur cours. Un arrêt prouve qu’il y a une volonté. La différence entre tel endroit et tel autre, entre tel moment et tel autre, porte à dévoiler le Nom. Le nom est une signification.

Les Sages de notre tradition ont institué que l’on dise à la sortie du Shabbat la bénédiction appelée Havdala, dont la phrase principale est :

ברוך אתה ה’ המבדיל בין קודש לחול.

‘Tu es source de bénédiction, Toi, D., qui sépare (différencie) entre le Kodesh et le ‘Hol, entre le saint et le profane, entre le Shabbat et la semaine.’

Traditionnellement on appelle D. dans la vie quotidienne juive HaShem, le Nom. Un Nom désigne « quelque chose », il distingue, il est source de sens. Il ressort du commentaire du Maharal qu’il n’y a que D. qui est source de distingo, de sens, de différence. L’homme, distingué par le Créateur, est incapable de séparer puisqu’il n’est pas transcendant, il participe en effet aussi de la matière [Nous voyons toutefois que le premier homme a donné des noms aux animaux et aux oiseaux (Béréshit 2,20). Nous n’approfondirons pas ici ce sujet important, bien qu’il soit complémentaire à l’étude présente.].
Refuser qu’il y ait des différences entraine d’être submergé par les forces implacables de la nature, et nous fait retourner dans la maison d’esclavage [puisque l’étape finale de la sortie d’Egypte fut justement cette traversée à pied sec de la Mer Rouge].

Bien que, a priori, l’homme ait des points communs avec les autres êtres vivants, la traversée de la Mer Rouge nous enseigne, selon Rabbi Méir, qu’il est structurellement différent, séparé, du flux indifférencié des animaux et du monde naturel.

IV. La dimension fondatrice de la traversée de la Mer Rouge. 

Il ressort de la présente étude qu’il y a eu deux étapes : la sortie d’Egypte puis la traversée de la Mer Rouge. Par la traversée de la Mer Rouge, les enfants d’Israël, édifiés en peuple Kadosh, prennent sur eux la vocation de véhiculer ce qu’est le premier homme : un être pour lequel D. a concentré les eaux pour que la terre puisse apparaître et qu’il puisse exister.

Les Sages de la Grande Assemblée, auteurs du rituel quotidien de la prière, nous éduquent à répéter constamment le fait que nous avons traversé la Mer Rouge à pied sec. La coutume est de chanter le cantique de la Mer Rouge chaque matin.

Nous nous sommes demandés : mais pourquoi cette insistance ? Il nous semble devoir répondre ainsi : être juif, c’est véhiculer que nous avons traversé cette Mer Rouge et que nous sommes devenus juifs, Hébreux, par la traversée de la Mer Rouge. C’est-à-dire que les eaux tourbillonnantes de la vie matérielle ne nous submergent pas

Souvent nous percevons que nous sommes noyés par le quotidien. Ceci tant au niveau individuel qu’au niveau collectif. Des événements se succèdent, des épidémies, des crises, des guerres, des dérèglements des éléments naturels (etc…), et l’homme se perçoit ballotté par les eaux tumultueuses.

La traversée de la Mer Rouge nous enseigne, selon Rabbi Meïr, que D. a concentré les eaux en un lieu distinct pour que nous puissions exister.

D. dit à Moshé : que hurles-tu à Moi, parle aux enfants d’Israël et qu’ils avancent ! C’est-à-dire que l’homme perçoit la vie comme quelque chose qui le noie, mais notre œuvre est de vivre que D. a décidé que l’homme ne doit pas être noyé. L’homme moderne dit toujours : je suis sous l’eau. Nous scandons au quotidien que nous avons traversé la Mer Rouge pour que nous saisissions profondément que notre vocation est de transmettre que le peuple juif est celui qui a traversé la mer à pied sec.

V. L’étude de la Torah et l’équilibre du monde.

Pour que l’homme puisse exister (nous explique Rabbi Meir), D. a changé les lois de la nature qu’Il avait établies et dit : « que les eaux se rassemblent en un endroit ». Le Maharal nous a aidé à décrypter que cette parole du début du livre de Béréchit n’est pas à prendre au sens d’une anecdote mais nous fait saisir l’essence de l’humain qui est distingué du flot du naturel. L’humain existe par une césure subtile des lois de la nature.
Il eût été naturel que la terre soit submergée. C’est la parole de D. qui sépare et différencie l’humain des autres êtres qui ne sont que nature.
La présente étude nous a enseigné qu’une limite ne vient pas de l’ordre du naturel. La Torah nous éduque à percevoir ce monde de limites qui ne viennent pas du sein de la nature mais de la parole du Créateur. Comme nous l’avons mentionné plus haut, les paroles de Torah sont la structure intérieure du monde. Si je n’étudie pas la Torah, je suis noyé dans ce monde naturel duquel je fais partie et qui me donne l’illusion qu’il est le fin mot de tout. En étudiant la Torah j’active cette parole subtile de D. qui met des limites. Ce sont ces limites qui soutiennent le monde mais qui ne sont pas du monde lui-même.
Le Talmud synthétise notre propos en quelques mots (Traité Nédarim 32a et Pessa’him 68b) :
אמר רבי אלעזר אילמלא תורה לא נתקיימו שמים וארץ שנאמר אם לא בריתי יומם ולילה חקות שמים וארץ לא שמתי.
‘Rabbi Elazar enseigne : s’il n’y avait pas la Torah, les cieux et la terre ne pourraient pas tenir, comme dit le verset (Yirmiahou 33,25) « s’il n’y avait pas mon alliance jour et nuit, je n’aurais pas établi les décrets des cieux et de la terre ». [Rashi explique dans le Traité Pessa’him que l’alliance dont on parle est l’étude de la Torah, comme dit le verset dans Yéoshoua (1,8) « tu y méditeras jour et nuit »]

Cet enseignement de Rabbi Elazar nous apporte une grande innovation. L’étude de la Torah nous fait découvrir qu’en plus des lois de la nature, il y a des décrets antérieurs qui régissent ces lois de la nature. Ces décrets antérieurs sont les lois de la Torah, les limites qui viennent de la parole de D., qui sous-tendent les lois du monde.
L’étude de la Torah a un côté impérieux. Tu y méditeras jour et nuit. Si je n’étudie pas la Torah je crois qu’il n’y a que ce monde concret. L’étude de la Torah active au sein du monde dans lequel nous vivons un monde de limites, de sens, qui y rééquilibre la place de l’homme. S’il n’y a pas l’étude de la Torah, la limite que D. a positionnée pour que l’homme spécifié par rapport à la nature puisse exister est en déséquilibre et risque de rompre.
Sans démagogie, nous pouvons dire que la personne qui étudie la Torah contient par son étude les flots impétueux des océans.

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Directeur de la Yéchiva des Etudiants

  1. Bouaziz

    Texte très dense. Très innovant sur des passages pourtant ultra connus mais totalement renouvelés dans leur compréhension. A relire. Je dirai surprenant. Un vrai travail personnel de réflexion à partir de commentaires du Maharal. 👏