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Les quatre fils de la Haggada.

par: Rav Gerard Zyzek

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La Haggada de Pessah nous enjoint de remercier D. sur le fait que la Torah explique la sortie d’Egypte de quatre manières différentes, qui en fait sont des réponses à plusieurs questions.

Nous pouvons expliquer qu’il y a ici effectivement matière à glorifier D. qui nous a donné la Torah en cela que la Torah ne déploie pas un langage officiel, prévisible et formaté. En effet nos Maîtres nous enseignent que l’on peut discerner ce qui procède de l’idolâtrie de ce qui ne l’est pas en cela que le langage de l’idolâtrie est toujours prévisible : ‘deux vrais prophètes ne s’expriment jamais de la même manière, avec les mêmes mots (Traité Sanhédrin 89a)’. Donc la Torah est une Torah de vie, et prend en compte les questionnements, les réactions diverses et développe plusieurs manières de l’aborder. Et la Haggada nous enjoint d’écouter les enfants qui participent au Séder et d’adapter le récit de la Sortie d’Egypte à leurs manières personnelles de questionner.
Quatre fils sont mis en exergue : le Savant, le Rasha (appelons-le l’Impie), le Simple et celui qui ne sait pas poser de questions. Le Maharal de Prague dans son ouvrage majeur sur la Sortie d’Egypte, le Guevourot Hashem, chapitre 53, explique que ces quatre types d’enfants englobent toutes les catégories : le Savant cherche à comprendre plus que ce qui est devant ses yeux, il est dans le plus. Le Simple réagit à ce qu’il voit, sans ajouter ni retrancher : ‘qu’est-ce ?’ demande-t-il.
Celui qui ne sait pas poser de question est passif, il ne réagit pas, il est dans le manque. On doit l’aider à s’intéresser.
Le Rasha, l’Impie, est le pendant du Savant : il est dans l’analyse ‘quel est ce service pour vous ?’, mais pour s’en détacher. Il est dans le plus mais pour s’en démarquer, et non pour intégrer cela dans sa vie. ‘Pour vous, et non pour lui ?’
Notre propos consistera à essayer de comprendre la réponse que la Haggada donne au Rasha.
‘L’impie, que dit-il ? Quel est ce service (du sacrifice de l’agneau de Pessah) pour vous ? Pour vous, est-ce à dire que ce ne serait pas pour lui ? Parce qu’il s’exclut des autres il nie le fondement de tout. Alors toi aussi agace lui les dents et dis-lui : le verset dit que c’est pour que nous accomplissions ces commandements que D. m’a fait sortir d’Egypte, il m’a fait sortir moi, mais si toi tu avais été là-bas, tu n’aurais pas été sauvé’.
Mais pourquoi une telle agressivité ? Pourquoi lui répondre de manière si désobligeante ?
Est-ce bien pédagogique ?
Qui est cet enfant que l’on appelle Rasha ? Qu’a-t-il fait de si grave ? A-t-il tué ? violé ? Il ne se sent pas concerné, certes, il regarde ce qui se passe de haut. Mais au moins il s’exprime ! Est-ce une raison pour lui déverser notre amertume ?
Peut-être peut-on dire qu’il est fort désobligeant. Les convives vivent quelque chose, ils sont en symbiose avec ce qu’ils vivent, et voici un enfant de la maison qui dénigre ce qui se passe. Cela se passe dans toutes les familles (ou presque !).
Aujourd’hui on dirait : il faut essayer de le comprendre. S’il est agressif il ne faut pas rentrer dans son jeu, au contraire nous suggèrerions de décompresser le rejet qu’il exprime par de l’attention, de la gentillesse, des expressions d’affection. Pourquoi nos Maîtres nous enseignent de répondre agressivité pour agressivité ?
Il nous semble tout d’abord que ce n’est pas simplement une crise d’adolescence, il exprime un langage travaillé : ‘quel est ce service pour vous ?’, il comprend, il analyse, mais il ne veut pas que l’on serve, que l’on se soumette. Que faire ?
Nous aimerions répondre que grâce à cette réponse incongrue au Rasha, nous pourrons comprendre ce qui se passe le soir du Séder, le soir qui réactualise les enjeux de la Sortie d’Egypte.
Avant la Sortie d’Egypte, toute l’humanité était sur l’impact de la Création du Monde par la parole de D. . Mais il n’y avait pas ce que l’on appelle de Dibour, de parole exprimée. Par la Sortie d’Egypte le peuple d’Israël qui se forme par cette Sortie va accéder aux Dix Paroles, aux Assérèt HaDiberot. Un Dibour est une parole exprimée. Le soir du Séder est le moment qui réactualise ce moment de la Sortie, de l’accès au Dibour, à la Parole exprimée. Mais savons-nous ce qu’est une parole ? Avons-nous la possibilité de dire ce que nous pensons ? Nous sommes tout le temps cernés par nos censures, nos autocensures. Mais si je dis ce que je pense on va me taxer de ceci ou de cela, de raciste, de sioniste, d’antisioniste, de macho, de féministe etc.. Y a-t-il un lieu où je puisse parler ?  Parler c’est dire une chose qui n’a jamais encore été dite puisque je parle. Puisque je parle c’est que j’ai quelque chose à dire, or quelque chose à dire est dérangeant par définition puisque c’est inouï, c’est-à-dire puisque ça n’a encore jamais été dit.
Le passage des quatre fils nous enseigne le cœur de ce qui se passe le soir du Séder : ce soir on accède à la liberté, c’est le moment où on peut essayer de parler. Il faut être libre pour parler. Mais parler est dangereux, il peut y avoir des clashs. Et c’est ce qui se passe avec ce petit narcissique, il plombe le vivant de ce qui se passe : alors moi aussi je lui agace les dents. Est-ce bien pédagogique ? Peut-être que non.
Nous voulons dire que Pessah est la fête de la Parole. Les Kabbalistes font d’ailleurs un jeu de mots : Pessah, Pé Sah, c’est-à-dire ‘la bouche parle’ [Pé signifie ‘la bouche’, Sah signifie ‘parle’].
La réponse à cet enfant que la Haggada qualifie de Rasha n’est pas très sympathique, mais elle a l’intérêt de ne pas être paternaliste. Le paternalisme est le contraire d’une parole, c’est le refus quelque part d’une relation.
Jusqu’à la Sortie d’Egypte l’humanité était gérée par D., à partir de cette Sortie, D. va s’exprimer et les enfants d’Israël vont devenir ses interlocuteurs. Pessah et le Séder vont opérer cette accession à des paroles échangées.
[On présente souvent le Séder de Pessah comme étant le moment éducatif par excellence. Nous voulons prouver que le Séder ne consiste pas en un moment d’éducation, mais en un moment d’échange entre personnes qui accèdent à la liberté]

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Directeur de la Yéchiva des Etudiants

“Les quatre fils de la Haggada.”

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