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Élégie pour Sarah

par: Marc Lipskier

Publié le 26 Octobre 2021

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Serait-ce parce que depuis deux années le monde est décimé par l’épidémie ; parce que de très nombreux grands d’Israël nous ont été enlevés, donnant l’impression que le Satan est de sortie et moissonne les âmes avec une funeste allégresse ?

Serait-ce parce que des amis proches, ou leur parent, ou leur époux, ou leur mari, leur enfant parfois, ont atteint le terme de leurs jours et que je me suis trouvé à trop souvent fréquenter les cimetières, les yeux lassés de larmes ?

Serait-ce enfin parce que l’égarement de la douleur a emporté ma propre maman loin des confins de l’Arbre de Vie et de la vie elle-même, à l’heure dite ?

Mais aujourd’hui, les versets 2 et 3 de la Paracha Hayé Sara sonnent différemment à mes yeux.

וַתָּ֣מׇת שָׂרָ֗ה בְּקִרְיַ֥ת אַרְבַּ֛ע הִ֥וא חֶבְר֖וֹן בְּאֶ֣רֶץ כְּנָ֑עַן וַיָּבֹא֙ אַבְרָהָ֔ם לִסְפֹּ֥ד לְשָׂרָ֖ה וְלִבְכֹּתָֽהּ׃

Sarah est morte à Kiriath-Arba – aujourd’hui Hébron – dans le pays de Canaan, et Abraham a commencé à porter le deuil de Sarah et à la pleurer.

וַיָּ֙קׇם֙ אַבְרָהָ֔ם מֵעַ֖ל פְּנֵ֣י מֵת֑וֹ וַיְדַבֵּ֥ר אֶל־בְּנֵי־חֵ֖ת לֵאמֹֽר׃

Alors Abraham se leva d’auprès de son mort, et parla aux Hittites, en disant :

Longtemps je n’ai vu dans ces deux versets qu’une notation biographique ; guère plus qu’un fait divers en somme.

Et pourtant…

Sarah n’est pas le premier mort de l’histoire biblique. Loin s’en faut puisque l’humanité a déjà été décimée par le déluge. Pour ces morts-là, anonymes, engloutis par les flots, il est compréhensible que la Torah ne fournisse pas d’information sur le deuil de ceux qui leur ont survécus puisque personne n’a survécu pour en porter le deuil. Mais pour les générations qui ont précédé ou suivi le Déluge, la Torah est toute aussi avare.

Qui a porté le deuil de Adam, de Hava, le deuil de Abel, le deuil de Caïn ? Qui les a porté en terre ? Ont-ils été pleuré ou seulement regrettés, ou leur mort n’est-elle qu’un micro-événement biologique, guère plus important que la chute des feuilles à l’automne ?

Pour toutes les générations qui précédèrent le Déluge, nous avons un décompte précis des jours. Le chapitre 5 de Beréchit énumère une par une les générations et, pour chacun, la durée de leurs jours. De même, après le Déluge, le chapitre 11 de Beréchit énumère le nom de chacun et le nombre d’années vécues.

Cependant, il faut attendre les décès de Haran, le frère d’Abraham, et celuie de leur père Tera’h pour en apprendre un peu plus. Les versets 28 et 32 enseignent que son frère et son père moururent respectivement à Our Kasdim et à ‘Haran.

C’est donc à partir d’Abraham que le lieu de sépulture des défunts semble acquérir quelque intérêt pour le texte biblique. Mais Sarah est la toute première figure biblique dont les circonstances du décès, la sépulture et le deuil qui lui a été consacrés méritent de larges développements.

Notamment, au verset 3, «  אַבְרָהָ֔ם מֵעַ֖ל פְּנֵ֣י מֵת֑וֹ ». Littéralement : « Abraham se leva de devant le visage de son mort ». Ainsi, Sarah, morte, a encore un visage, c’est-à-dire figure humaine. Elle n’est pas une chose abandonnée, un résidus ou un débris du vivant ; son décès ne lui a pas ôté son humanité. De ce fait l’humanité, pour Abraham, comporte évidemment le monde des vivants mais aussi, pour ce qui concerne Sarah à tout le moins et, peut-être, au-delà de Sarah, le monde des morts.

Mieux encore, Sarah n’est pas une morte parmi tous les autres morts. Pour Abraham, Sarah est מֵת֑וֹ, son mort. Le possessif est primordial. Sarah n’est pas le mort de personne ou le mort d’autres que d’Abraham. Sarah est le mort d’Abraham. Son mort. Comme si la mort, brisant douloureusement le lien des vivants, crée aussi, simultanément, un lien d’appartenance, de possession, de propriété presque, du survivant sur le défunt.

Au sujet de ceux qui sont morts sans sépulture dans l’horreur nazie, Paul Celan écrira [Psalm. In La Rose de Personne. Paul Celan. Traduction de l’allemand et postface de Martine Broda. Le Seuil. Paris.] :

Personne ne nous repétrira de terre et de limon,
personne ne bénira notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
Pour l’amour de toi nous voulons
fleurir.
Contre
toi.

Un rien
nous étions, nous sommes, nous
resterons, en fleur :
la rose de rien, de
personne.

Avec
le style clair d’âme,
l’étamine désert-des-cieux,
la couronne rouge
du mot de pourpre que nous chantions
au-dessus, au-dessus de
l’épine.

Or, précisément, Sarah n’est pas une morte anonyme, un « rien » qui ne donne pas lieu à « bénédictions ». Sarah, défunte, est la morte d’Abraham. Elle n’est pas Efker, elle n’est pas inexistante, sans lien, sans valeur. Elle est encore en lien avec Abraham le vivant.

Ce lien est marqué grammaticalement par la possession. Son mort. Le mort est la trace d’une relation de propriété dont il n’était pas porteur de son vivant, sauf à être esclave. Le mort appartient au vivant. En quelque sorte. Peut-être. Il faudrait d’autres compétences halakhiques pour démontrer juridiquement cette assertion. Aussi pourrait-elle être, cette assertion, affectivement juste et fausse au plan du droit, esquissant ainsi un espace infinitésimal de sens dans la rigueur juridique, empêchant peut-être celle-ci de se figer dans la rigor mortis.

Essayons cependant de ramener, non des preuves mais au moins des indices disparates.

Le premier indice est celui de la עֶגְלָ֖ה הָעֲרוּפָ֥ה (Eglah Aroufah) (Devarim 21, 1-9). Il s’agit de la mitsva de briser le cou d’une génisse pour expier le meurtre d’une personne qui avait été abattue par un assaillant inconnu en rase campagne, dans un champ. Après avoir mesuré la distance entre les villes aux alentours du cadavre, il appartient aux anciens de la ville la plus proche du cadavre de briser la nuque d’une génisse dans une vallée rocailleuse et de déclarer יָדֵ֗ינוּ לֹ שפכה אֶת־הַדָּ֣ם הַזֶּ֔ה וְעֵינֵ֖ינוּ לֹ֥א רָאֽוּ (Nos mains n’ont pas versé ce sang, et nos yeux ne l’ont pas vu faire). Ainsi, là où le meurtre a brisé le lien entre le défunt assassiné et la communauté des vivants, un lien juridique vient rattacher le mort à la ville la plus proche à des fins d’expiation.

Deuxième indice, le Talmud indique (Moed Katan, 20b) : כׇּל שֶׁמִּתְאַבֵּל עָלָיו מִתְאַבֵּל עִמּוֹ (Tout parent sur lequel on porterait le deuil si cette personne mourait, on porte le deuil avec elle lorsqu’elle est en deuil.) Par exemple, si un grand-parent est décédé et que son parent est en deuil, le petit-fils se comportera comme s’il était lui-même en deuil ; et toutes les règles du deuil s’appliqueront également à lui. Certes, cette halakha n’est plus pratiquée de nos jours. Mais elle atteste de la continuité et de l’extension du lien d’appartenance du mort à la famille des vivants.

Du reste, l’institution de la Séudat Havra’ah, le repas de deuil qui suit l’inhumation, montre que le défunt, au-delà du cercle restreint des personnes de sa propre famille tenues par les lois du deuil, appartient à une famille élargie aux voisins, aux proches et amis qui apportent de la nourriture aux endeuillés de manière à ce que ceux-ci n’aient pas à consommer leurs propres aliments. Certes, on peut poser que cette mitzvah concerne davantage les endeuillés que le défunt. On peut y voir un acte de solidarité élémentaire avec son prochain dont l’appétit est coupé par la mort de son proche et qui pourrait ne plus s’alimenter s’il était laissé à lui-même. On peut également voir dans ces visites, les bras chargés de nourriture, un élément du processus de consolation des endeuillés. Mais, cela montre aussi, en quelque sorte par transitivité et capillarité sociale, que le mort n’est pas seulement le mort de l’endeuillé, mais au-delà de celui-ci, le mort d’un groupe social auquel il appartient également – quoique dans une moindre mesure qu’à ses proches.

Pourquoi, des vingt générations d’humains qui se sont succédés depuis la création du monde, Sarah est-elle la première personne dont il nous est dit que morte elle appartient encore à un ou plusieurs vivants ?

Les commentaires sur le premier verset de ce Chapitre 23 (וַיִּהְיוּ֙ חַיֵּ֣י שָׂרָ֔ה מֵאָ֥ה שָׁנָ֛ה וְעֶשְׂרִ֥ים שָׁנָ֖ה וְשֶׁ֣בַע שָׁנִ֑ים שְׁנֵ֖י חַיֵּ֥י שָׂרָֽה׃ – littéralement : « Les vies de Sarah furent de cent ans, vingt ans et sept ans, les années de la vie de Sarah ») s’attachent à expliquer pourquoi le texte, au lieu de dire 127 ans, l’âge de Sarah à sa mort, le fragmente en trois tranches. De manière générale, les commentateurs s’accordent à dire que les années de Sarah ont été « intégralement bonnes » (Rashi), c’est-à-dire entièrement consacrée au service divin. Rav Shimshon Raphaël Hirsh ajoute que durant l’enfance, comme durant son âge de jeune adulte ou dans sa vieillesse, Sarah a agi conformément à son âge et qu’elle a pu amener son innocence d’enfant dans sa vie d’adulte puis dans sa vie de personne âgée.

Ces commentaires sont connus. Peut-être tellement connus qu’ils occultent la grandeur réelle de Sarah ; sa valeur propre,en plus de sa qualité d’épouse d’Abraham, qui justifie que le texte fasse d’elle le premier humain décédé à appartenir à des vivants, à tous les vivants peut-être.

C’est le Midrach qui, commentant les premiers mots verset 67 du chapitre 24 de Beréchit, à la fin de notre paracha ( וַיְבִאֶ֣הָ יִצְחָ֗ק הָאֹ֙הֱלָה֙ שָׂרָ֣ה אִמּ֔וֹ « Et Isaac la (Rivka) fit entrer dans la tente de Sarah, sa mère ») nous éclaire sur la réelle dimension de Sarah :

כָּל יָמִים שֶׁהָיְתָה שָׂרָה קַיֶּמֶת הָיָה עָנָן קָשׁוּר עַל פֶּתַח אָהֳלָהּ, כֵּיוָן שֶׁמֵּתָה פָּסַק אוֹתוֹ עָנָן, וְכֵיוָן שֶׁבָּאת רִבְקָה חָזַר אוֹתוֹ עָנָן. כָּל יָמִים שֶׁהָיְתָה שָׂרָה קַיֶּמֶת הָיוּ דְּלָתוֹת פְּתוּחוֹת לִרְוָחָה, וְכֵיוָן שֶׁמֵּתָה שָׂרָה פָּסְקָה אוֹתָהּ הָרְוָחָה, וְכֵיוָן שֶׁבָּאת רִבְקָה חָזְרָה אוֹתָהּ הָרְוָחָה. וְכָל יָמִים שֶׁהָיְתָה שָׂרָה קַיֶּמֶת הָיָה בְּרָכָה מְשֻׁלַּחַת בָּעִסָּה, וְכֵיוָן שֶׁמֵּתָה שָׂרָה פָּסְקָה אוֹתָהּ הַבְּרָכָה, כֵּיוָן שֶׁבָּאת רִבְקָה חָזְרָה. כָּל יָמִים שֶׁהָיְתָה שָׂרָה קַיֶּמֶת הָיָה נֵר דּוֹלֵק מִלֵּילֵי שַׁבָּת וְעַד לֵילֵי שַׁבָּת, וְכֵיוָן שֶׁמֵּתָה פָּסַק אוֹתוֹ הַנֵּר, וְכֵיוָן שֶׁבָּאת רִבְקָה חָזַר. וְכֵיוָן שֶׁרָאָה אוֹתָהּ שֶׁהִיא עוֹשָׂה כְּמַעֲשֵׂה אִמּוֹ, קוֹצָה חַלָּתָהּ בְּטָהֳרָה וְקוֹצָה עִסָּתָהּ בְּטָהֳרָה, מִיָּד וַיְּבִאֶהָ יִצְחָק הָאֹהֱלָה

«  Tous les jours où Sarah était vivante, un nuage était relié (lit. attaché) à l’entrée de sa tente. Lorsqu’elle mourut, la nuée s’arrêta [de se reposer à sa tente] et lorsque Rebecca arriva, la nuée revint. Tous les jours où Sarah était vivante, les portes étaient ouvertes en grand. Quand elle est morte, l’ouverture s’est arrêtée. Et quand Rebecca est venue, l’ouverture est revenue. Et tous les jours où Sarah était vivante, il y avait une bénédiction dans sa pâte, et quand Sarah est morte, cette bénédiction a pris fin. Quand Rebecca est venue, [la bénédiction] a repris. Tous les jours où Sarah était vivante, il y avait une bougie qui brûlait de la veille du sabbat à la veille du sabbat [suivant], et quand elle est morte, la bougie a cessé [de brûler pendant si longtemps]. Et quand Rebecca est venue, [la flamme de la bougie qui durait une semaine] est revenue. Et dès qu'[Isaac] la vit, qu’elle faisait les actes de sa mère, séparant sa challah en pureté et séparant sa pâte en pureté, il la fit entrer dans la tente. »

Ainsi, selon ce Midrach, trois miracles ce manifestaient dans la tente de Sarah : une nuée, une bénédiction liée à la challah, et la flamme de sa lumière de chabbat qui brûlait sans interruption toute la semaine.

Dans notre histoire, une autre tente bénéficiera de miracles semblables. Le Mishkan était lui-aussi recouvert d’une nuée (Chemot 33,9). Les pains qui, dans le Mishkan étaient disposés sur la table demeuraient miraculeusement frais toute la semaine (Chemot 25,23-30 ; Menahot 96b). Quant à la lumière de la Menora, elle aussi placée dans le Mishkan, c’était « une lampe qui brûle continuellement » (Chemot 24,1-4).

Par conséquent, la tente de Sarah est déjà un Mishkan et, partant, Sarah, c’est Moché.

Aussi, quand Abraham se lève de devant son mort pour la pleurer et faire son éloge, comme l’enseigne le deuxième verset de la parasha, ce n’est pas seulement l’épouse qu’il pleure , ni uniquement la prophétesse qui convertissait les âmes des femmes quand lui convertissait les hommes.

Non.

Moïse c’est Sarah ; et c’est donc une personnalité à la mesure de celui dont la Torah note dans l’un de ses derniers versets que « Plus jamais ne s’éleva un prophète comme Moïse » (Devarim, 30, 10) que Abraham enterre à Makhpela.

Après Moïse, il n’y eut plus de prophète comme Moïse ; mais avant Moïse, il y avait eu Sarah.

Marc LIPSKIER
24 octobre 2021

Ce texte est destiné à contribuer à l’élévation de la neshama de ma maman, Hélène Léa bat Hava, et à celle de mon ami rav Daniel ben Estrella Farhi.

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“Élégie pour Sarah”

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