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Avram, une révolution sous la Houppa, Parachat Noah

par: Joël Gozlan

Publié le 6 Octobre 2021

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A la différence de l’histoire occidentale, l’histoire juive n’est faite ni de successions de dates, ni d’évènements géopolitiques. Non, notre histoire s’écrit au fil d’engendrements, de « Toladoth ». Ce sont les enfantements, les générations et les familles, qui constituent le creuset d’où sera issu le peuple juif et sa riche histoire !

Ces engendrements sont nombreux dès le début du livre Bérechit, qu’il s’agisse des générations du Ciel et de la Terre (Bereshit 2/4…), de celles de Caïn (Bereshit 4/17…) ou de celles issues de Adam et de Seth au chapitre 5.

C’est à l’issue d’un nouvel énoncé de Toladoth, celles des générations de Chem, situé à la fin de la Parasha Noah (Bérechit 11/10), qu’apparaît pour la première fois dans la Torah notre père à tous, Abraham Avinou.
 
Berechit, 11/27-29.
Terah vécut 70 ans et il engendra Avram, Nahor et Harane.
Harane mourut devant Terah son père dans son pays natal à Our Kashdim.
Avram et Nahor prirent pour eux des épouses….
 

Ces versets « séminaux » sont intrigants.
En effet, si l’on fait un sondage d’opinion sur comment apparaît Abraham dans la Bible, il y a fort à parier que les propositions arrivant en tête seront : l’inventeur du monothéisme, le briseur des  idoles de son père, l’homme qui a bravé la fournaise  ardente de Nimrod, refusant l’idolâtrie de sa civilisation.
Or pas du tout, tous ces actes de bravoure ne sont nullement explicités dans la Torah écrite (Torah Che’Bihtav), il faudra les chercher dans les Midrashim.
Non, l’acte fondateur de notre père Avram (qui ne s’appelle pas encore Abraham) qui apparaît dans le texte, c’est de prendre –avec son frère Nahor- une épouse !
Pourquoi les faits les plus « héroïques » d’Avram sont-ils mis sous silence dans la Torah écrite ? Et pourquoi mettre en avant cet acte –apparemment banal- de « mariage » et que représente-t-il ?

 
Un homme d’action, et non de réactions.
 
Regardons dans quel contexte l’action d’Avram intervient. La Torah écrit juste avant :

Verset 28
Harane mourut devant Terah son père dans son pays natal à Our Kashdim.
 
En quoi est-ce important? Pourquoi et comment Harane est-il mort ??
Rachi, citant le Midrash Agada, nous apprend que Harane fut brulé dans la fournaise ardente, en raison de son absence de convictions :
« Harane, témoin de l’épreuve que va subir son frère se dit dans son cœur : Si Avram gagne, je serais avec lui, et si Nimrod gagne, je serais avec lui ».
 
Ce calcul lui a été fatal. L’opportunisme ne peut protéger quiconque d’une fournaise ardente, Harane  -à la différence d’Avram- y laissera sa vie!
 
Continuons dans le texte, et remarquons une autre anomalie.
Verset 29
Avram et Nahor prirent pour eux des épouses.
 
On traduit « prirent », mais il faudrait en fait lire « prit » car l’hébreu du texte (le Lachon Akodesh) met le verbe au singulier :
va’Ykach Avram ve Nahor Nashim…
 
Nous retrouvons cette même étrangeté grammaticale (un verbe conjugué au singulier en dépit de deux sujets) un peu plus haut dans le texte, lorsque les deux fils ainés de Noah recouvrent d’un manteau leur père dénudé.
 
Berechit, 9, 23
va’Ykach Chem ve Yafet het Ha’simla
 
Rachi explique sur place que l’empressement -et le mérite- de cette action magnifique (un véritable « hiddouch »), consistant à recouvrir la faiblesse du père, revient en fait à Chem, et que Yafet ne fait que suivre cette initiative. C’est d’ailleurs pour cette raison que seuls nous, enfants d’Israël et héritiers de Chem, avons de privilège de porter le Talit.
 
De la même manière, c’est Avram qui prend l’initiative de prendre femme, imité dans un second temps par son frère Nahor. C’est encore une fois Avram qui agit le premier, en cohérence avec ses convictions, l’autre frère ne faisant que suivre le mouvement.
 
La première caractéristique d’Avram serait ainsi d’être un homme d’action et de convictions, ce qui pourrait expliquer que le texte refuse à le définir comme un être  agissant « en réaction » à quelque chose de négatif, à savoir l’idolâtrie de Terah et de sa civilisation. Casser les idoles, c’est encore être en relation avec les idoles, et la Torah ne souhaite visiblement pas définir Avram de cette manière.
La Torah veut en revanche mettre en avant un tout autre acte, celui de son mariage, et celui de son frère Nahor, sous une double « houppa » révolutionnaire.
 
Prendre femme, un geste révolutionnaire.
 
La véritable innovation de notre père Avram serait donc de s’engager dans son existence, par le biais d’un mariage ?  Essayons de comprendre.
Tout d’abord, qui sont ces épouses ? Le texte nous le précise d’emblée, de façon claire pour Milka femme de Nahor, de façon allusive pour Saraï/Iska femme d’Avram : ce sont les filles -justement- de Harane, le frère mort dans la fournaise du vivant du père Terah.
 
Incroyable! A l’initiative d’Avram, les deux frères vivants prennent pour femmes les filles du frère défunt… Comme s’ils voulaient par cet acte perpétuer le nom et la descendance de Harane. Cela fait penser au Yiboume (lévirat), un Yiboume certes atypique (mais nous sommes bien avant le don de la Torah), mais visant tout autant à préserver la pérennité d’un défunt. Si l’on réfléchit à cet acte fondateur, c’est le signe d’un immense Hessed, bien à l’image d’Avram son instigateur. D’autant qu’Avram prendra également en charge, tel un fils adoptif  – et avec les difficultés que l’on connait- Loth, fils de Harane, et que Saraï sera définie dès le verset suivant par sa stérilité !
Verset 30
Saraï était stérile, elle n’avait pas d’enfant.
 
Délaissant son égo et sa propre descendance, Avram le Hassid s’occupe donc avant tout de celle de son frère Harane.
 
Mais au-delà de ce geste de hessed, ce qui caractérise au premier chef le couple Avram-Saraï (et plus tard lorsqu’ils seront devenus Abraham et Sarah), c’est qu’ils se parlent… Du jamais vu dans la Torah et dans l’histoire de l’humanité, puisqu’avant eux, les relations homme/femmes se limitaient aux enfantements et aux générations… C’est d’ailleurs tout juste si les femmes étaient nommées !
Le premier couple qui se parle dans la Torah, c’est donc Abraham et Sarah… Leurs dialogues sont nombreux dans les chapitres qui vont suivre, mettant en scène une parole qui ne sera ni simple ni lisse, notamment dans les épisodes difficiles impliquant leurs relations avec Agar et Ishmaël.
 
Ce serait cela la révolution Abrahamique, ce serait cela, le monothéisme du peuple juif : un homme qui s’engage et un couple qui se parle, en dépit des différences de sexe, de vues et de points de vue!
 
 

Librement inspiré d’enseignements du Rav Zyzek et d’un texte du Rav Fohrman.

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