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Pourim – Super moi

par: Haya Dupetit,

Publié le 21 Mars 2024

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Le déguisement que l’on choisit à Pourim exprime notre intériorité la plus profonde, intériorité que le temps de Pourim permet justement de dévoiler.

La vraie question de Pourim reste et demeure celle du déguisement.

Quel déguisement allons-nous porter cette année ? Quels accessoires ? Perruque ou chapeau ? Masque ou maquillage ? Et les chaussures ? Nous sommes ici au niveau du pchat, le sens premier : on organise matériellement le déguisement selon les nécessités immédiates de son accomplissement.

L’étape du remez et du drach seront vécues le jour même de Pourim, lorsque le déguisement sera porté. Nous exposons alors notre œuvre à l’extérieur et laissons la possibilité aux autres d’interpréter notre tenue de manière allusive ou symbolique. Que faisons-nous de ces interprétations ? Comment les accueillons-nous ? Produisent-elles en nous un étonnement, un refus voire un rejet ou au contraire, un encouragement ? Nous pouvons être déstabilisés par ce dévoilement vers l’extérieur, comme lorsque les parents annoncent à leurs proches que Madame attend un heureux évènement. Il y a une forme de dépossession de l’objet jusque-là résidant dans le domaine de l’intime. Entre parenthèses, à ce sujet et comme pour les grossesses, il y a deux écoles : ceux qui gardent leur déguisement confidentiel jusqu’à Pourim et ceux qui annoncent la couleur en amont.

Il nous faut à présent pénétrer le sod du déguisement, le degré de compréhension le plus profond, qui touche à la nature essentielle du déguisement, à sa fonction spirituelle la plus pure, celle qui se relie à l’intériorité même de la personne. Ici, la question demeure : le déguisement est-il un vecteur de dissimulation ou, au contraire participe-t-il à mettre en lumière ?

Tentons de proposer des éléments d’entendement.

Nos Sages enseignent que le temps juif est vivant. Chaque jour, chaque mois, chaque fête, possède son potentiel d’énergie spécifique. Ce potentiel n’est pas seulement destiné au peuple juif en tant qu’entité, il est également en correspondance avec chacun d’entre nous individuellement. A nous de nous en saisir ou de le laisser à l’état de latence.

Il est assez aisé d’entendre intellectuellement ce principe et d’en faire un objectif comportemental pour vivre en accord intérieur avec l’essence du moment. A Roch Hachana, le temps de l’introspection et du recueillement, nous faisons le bilan de l’année, le point sur nos vies. A Souccot, zman sim’haténou, nous nous réjouissons. A Pessah, zman ‘hé’houténou, nous nous sentons libres. A Shavouot, zman matan toratenou, nous réfléchissons à la Torah que nous recevons. A Hanouka, on s’accroche. Venons-en à Pourim.

Comme pour chaque fête, notre Tradition souligne que Pourim est LE jour le plus Saint de l’année car il possède un potentiel extraordinaire, un potentiel cosmique et explosif : le potentiel de la joie.

La sim’ha, la joie, disent nos Sages est liée à la tsmi’ha/croissance. La joie est une acquisition, c’est le résultat d’un processus, d’un travail, d’un effort. La joie est un aboutissement et en même temps le début d’autre chose. La joie c’est l’ouverture des perspectives, l’élargissement du champ des possibles. La joie profonde, c’est ce que l’on éprouve lorsque l’on dépasse une limite qui nous semblait infranchissable, lorsque l’on redresse ce qui était tordu et lorsque l’on perçoit enfin la clarté derrière l’obscurité.

Pourim incarne cette dynamique de renversement. Renversement des situations et des perspectives.

  • On croit que Haman va tuer tous les Juifs et puis non, ce sont tous les Juifs qui le tuent. On pense qu’Esther va se faire avaler par Haman, le Roi, le palais et le harem, et puis non, c’est Esther qui écrase Haman, subjugue le Roi, investit le palais et le harem. Ces dévoilements successifs justifient la tradition de se déguiser à Pourim : les masques tombent et les vérités se révèlent.
  • On lit la Meguila Esther, le rouleau qui révèle ce qui est caché (meguila vient de la racine « révéler », esther signifie « caché »). Cette manifestation libère la joie de Pourim, il s’agit du soulagement de voir les choses se remettre à leur juste place.
  • Pourim c’est enfin la question de la posture cachée de D.ieu. Qui n’a pas entendu que le Nom de D.ieu n’est pas mentionné une seule fois dans le texte de la Méguila ? A Pourim, seuls les Juifs sont aux manettes. Et pourtant …

Ici aussi, comme pour le temps juif, nous entendons intellectuellement ces développements. Mais comment dépasser le seuil de l’entendement, passer au stade du vécu et de l’expérience ? Revenons-en à l’essence même de Pourim : le déguisement.

A peine les fruits de Tou bi Shvat sont-ils digérés, que les maisons juives s’affairent avec empressement et excitation vers le choix des déguisements. Chacun a déjà une idée en tête, les enfants, en particulier, il y a une ou deux, voire trois options par personne et on discute, on évalue, on teste, on débat de celle qui va le mieux convenir aux vues des contraintes matérielles et organisationnelles. Au-delà du capital sympathique que produit cette activité, il est à souligner le processus de choix qui la sous-tend. Le déguisement est une chose à laquelle on pense, une chose qui mature pendant plusieurs semaines, une chose qui rumine dans notre plus profonde intimité.

Là, se situe la clé pour vivre l’expérience de Pourim.

Pourim est le temps de notre psychanalyse (zman psychanalyseténou, en hébreu). La psychanalyse vient du mot grec « psukhê » qui veut dire « souffle, vie, âme ». C’est l’analyse de notre intérieur le plus sensible. Pourim nous offre les outils pour pratiquer cette analyse en version 100% juive.

Le déguisement est au cœur du process. Penser à son déguisement c’est penser à ce que nous sommes, d’où nous venons et vers quoi nous nous projetons. Arrêter un choix sur un déguisement reflète une prise de conscience de son monde intérieur, la révélation des profondeurs de notre être, et c’est ici que jaillit la joie car notre travail a fait s’ouvrir en nous un espace de possibles infini.

La joie que l’on éprouve à fouiller et découvrir les profondeurs cachées de son âme provient de la révélation des potentialités enfuies, ignorées voire, refoulées, que l’on n’aurait jamais imaginé mettre à jour. La joie de Pourim c’est de tuer Amalek alors qu’on pensait qu’il allait nous tuer, puis écrire dans nos anales les ressorts de notre victoire, publier l’histoire qui nous a mené à ce que nous sommes aujourd’hui. Cette extériorisation, c’est le déguisement.

Pourim offre d’autres outils pour vivre le zman psychalanysténou : la méguila, les dons aux personnes dans le besoin (manatot laévyionim) et les échanges de mets (michloah manot).

Voyons d’abord la méguila, elle fait le lien entre les différents éléments de l’histoire, elle prouve à quel point nos choix d’actions déterminent l’orientation de nos destinées, elle relie indubitablement la présence divine inconditionnelle cachée dans les coulisses. De même, pour nos propres trajectoires, lorsque l’on parvient à relier les évènements entre eux, à marquer les correspondances, nous accédons à une compréhension globale et cohérente, à une vision significative et éclairée de nos destinées. Comme Esther, lorsqu’elle bascule dans l’action.

Ensuite, regardons les dons aux nécessiteux et les échanges de mets. Ils activent le lien avec l’autre, engendrent le partage et la bienveillance, construisent un ordre relationnel plus juste. Il n’y a que dans le lien avec autrui que l’on se confronte à nous-même. L’autre c’est celui qui permet d’alimenter notre travail intérieur.

Quand on parvient à établir ces liens, on est envahi par un sentiment de gratitude sans bornes envers D.ieu, on réalise qu’Il ne nous a jamais oublié, qu’Il a tout organisé et pensé depuis le début, pour que nous en arrivions là où nous sommes, qu’Il prend soin de nous avec minutie et précision. On se laisse atteindre par une luminosité intérieure tangible et réconfortante. On touche l’objet ultime de la psychanalyse pourimienne : la joie de la proximité avec D.ieu qui provient d’une parfaite harmonie, d’un parfait alignement entre nos choix, nos actions et nous-même.

Toutes les mitsvot de Pourim sont donc liées et participent à cette révélation simultanée de nous-même, et de l’omniprésence divine à nos côtés. C’est la force de Pourim, et la mobilisation sereine de ce potentiel ne peut se concrétiser que par le déguisement. C’est un passage obligé. De même qu’à Pessah, on n’accède pas à la liberté sans l’élimination minutieuse du ‘hamets, à Pourim on ne peut parvenir à la joie de nous-même sans le choix éclairé du déguisement que nous allons porter. Ce déguisement qui sera l’expression de notre vérité la plus sincère, la manifestation de notre beauté la plus profonde, la révélation de la version « super » de nous-même.

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