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A vos mots

par: Haya Dupetit,

Publié le 17 Octobre 2023

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Je ne suis rien, ni personne. Je n’ai aucune légitimité religieuse, sociale ou professionnelle pour vous écrire aujourd’hui. Je ne suis ni érudite, ni femme de rabbin, ni rabbin d’ailleurs. Je suis une simple femme Juive, convertie au judaïsme, sans aucun bagage juif avec moi, sans aucune histoire. Je n’ai rien de particulier pour aider ou participer à la solidarité actuelle envers mon peuple : ni argent à donner, ni enfant à envoyer à l’armée pour combattre, ni famille à soutenir là-bas. Je n’ai pour tout bien à partager que les paroles de mon cœur, un cœur simple, sincère et authentique. Prenez-ces mots comme ma contribution personnelle à l’effort collectif [1].

Mettre des lunettes juives

Que pouvons-nous comprendre de l’épreuve que traverse actuellement Israël ? Peu de choses. Il n’est d’ailleurs pas de notre ressort de chercher des causes à nos souffrances. En revanche, nous avons la capacité de penser l’actualité à travers nos lunettes juives. Vous me direz, que voit-on à travers des lunettes juives ? D’abord, que « tout est bonté de D.ieu ». Première réaction, impossible. Comment concevoir que la pire violence émane d’un acte bienveillant ? Réponse : il faut oser, oser voir et penser ce qu’il nous arrive en tant que Juif. Et pour un Juif, « tout est bonté de D.ieu ». J’ai toujours vécu Sim’ha Torah comme un jour spécial pour prier. J’aime m’asseoir du côté des femmes, regarder les hommes danser, les écouter chanter tout en portant à bout de bras les rouleaux de la Torah. En général, je suis assez tranquille car les enfants sont absorbés par le déploiement de stratégies diverses en vue de récolter le maximum de friandises. J’ai tout le loisir de parler à D.ieu avec mes mots, avec mes pensées, avec mon cœur, avec mes larmes, avec mes tripes. Ce jour-là, j’ai une force de prière particulière qui me dépasse, j’ignore pourquoi mais je m’en saisis et je prie. Je prie pour moi, pour mon mari, pour mes enfants, pour que nous ayons la joie de grandir dans les chemins de D.ieu. Cette année, j’ai prié pour Israël, j’ai supporté mon peuple avec une intensité et une efficacité décuplées par rapport à un jour ordinaire. J’étais disponible pour accomplir cette tâche, comme la majorité des Juifs du monde entier. Le jour des massacres, tout le peuple d’Israël était au garde à vous. Chercher à voir le « bon » de D.ieu dans toutes les situations est notre force de Juifs, et c’est par cette attitude que nous impactons le réel. Celui qui s’attache à chercher la bonté dans toute chose, est béni de cette bonté en retour. Mieux que cela, une pensée positive fixe la réalité. Comment parvenir à cette attitude positivement juive ? En prenant conscience de l’épreuve que D.ieu nous envoie. La situation actuelle se rapproche, providentiellement, de la guerre de Kipour en 1973. Il s’agit de la même mise à l’épreuve : celle du bita’hon. Avoir du bita’hon c’est être imprégné de la conscience que tout vient de D.ieu.

L’inverse, c’est croire que nous gagnons par la force de nos bras. Penser juif c’est réaliser que nos mains, nos bras, nos cerveaux, nos armes, notre argent, sont nos outils matériels pour agir dans notre monde, mais que ce n’est pas, par leur mérite, que nous réussissons. La réussite vient de D.ieu, l’échec vient de D.ieu, la protection vient de D.ieu. Le bita’hon est la conscience profonde que D.ieu est la source de tout.
Avoir du bita’hon n’est pas inné, même si notre âme juive possède de grandes prédispositions.
Pour être en pleine conscience du divin, il est nécessaire de s’exercer. Tout comme nos soldats de Tsahal bénéficient d’entrainements millimétrés pour répondre au mieux à la menace de nos ennemis, chaque Juif, en tant que soldat de D.ieu, se doit de travailler son arme la plus performante : le bita’hon.

Comment sensibiliser notre être à la conscience de D.ieu ? Une astuce : connaître D.ieu.

La Che’hina, c’est-à-dire la présence de D.ieu sur terre, symbolise la manifestation féminine de D.ieu. Comme une mère pour son enfant, le Créateur souffre pour son peuple. Dans cette situation insupportable, notre D.ieu pleure avec nous, il nous enlace et nous supporte, comme une mère avec son enfant malade. Fermez-les yeux un instant et faites le vide autour de vous. Connectez-vous à votre respiration naturelle. Ressentez ce qui monte en vous. Pouvez-vous imaginez cela ? Pouvez-vous sentir cette proximité de D.ieu dans la pire des douleurs ? Cette émotion puissante qui vous envahit est votre meilleure ressource pour vous connecter à D.ieu. Saisissez-la. Laissez s’exprimer les mots qui jaillissent du fond de vos tripes et dans cette vulnérabilité, osez prier.

Pourquoi prier ?

Le Rav Emmanuel Gies rapporte que ce que l’on attend de nous aujourd’hui, c’est la prière.

Que D.ieu entende et leur réponde, Lui qui trône pour l’éternité. Tehilim 55, verset 20

Ce verset fait allusion au nom Ismaël qui se prononce ichmaèl en hébreu et qui n’est autre que l’ancêtre des pratiquants de l’Islam. Dans la Torah, Ismaël est le fils qu’Abraham a eu avec la servante, avant que Sarah ne donne naissance à Isaac, notre patriarche en tant que Juifs. Or,
« ichma » signifie « écouter » et « El » est une façon de désigner D.ieu.

Le Midrach Pirké Rabbi Eliezer (Eliezer ben Hyrcanos, 1er/2nd siècle de l’aire moderne) mentionne au chapitre 32 à propos du nom Ismaël :

למה נקרא אותו ישמעאל, כי האל ישמע ויענם

Pourquoi est-il appelé Ichmael, parce que D.ieu (El) entendra et répondra.

A la fin des temps, D.ieu écoutera la voix du peuple d’Israël à cause des souffrances que lui fera endurer Ismaël. Autrement dit, il fait partie du processus de délivrance que de crier vers D.ieu en raison de ce que font subir aux Juifs les descendants d’Ismaël.

Comment assumer notre posture de priants ?

D.ieu nous a créer avec une bouche, des yeux et un visage capable d’expression. Activons nos visages juifs pour créer bénédiction et protection autour de nous. Avoir un mot agréable, remercier, sourire, dire bonjour, est à la portée de chacun d’entre-nous. Exprimer le bien, attire sur nous le bien et forge notre esprit à « penser bien ». Réciter une prière chaque jour avec une intention forte de reconnaissance du divin, affute nos âmes à la conscience de D.ieu. Il existe d’infinies possibilités d’agir en ce sens. Mais avançons par étape. Chaque matin quand nous nous levons, nous récitons :

מוֹדֶה אֲנִי לְפָנֶֽיךָ מֶֽלֶךְ חַי וְקַיָּם, שֶׁהֶֽחֱזַרְתָּ בִּי נִשְׁמָתִי בְּחֶמְלָה. רַבָּה אֱמוּנָתֶֽךָ.
Modé (a) ani léfanekha melekh ‘haï vekayam, ché-hé-’hézarta bi nichmati be’hemla, raba émounatékha.
Je Te remercie, ô roi vivant et éternel, de m’avoir restitué mon âme ; grande est Ta fidélité.

Chaque soir en nous endormant, nos lèvres prononcent :

שְׁמַע יִשְׂרָאֵל, יְהוָה אֱלֹהֵינוּ, יְהוָה אֶחָֽד

Chéma Israël Ado-naï Elohénou Ado-naï E’had
Écoute Israël, l’Eternel est notre D.ieu, l’Eternel est Un.

Habituons notre esprit à s’arrêter chaque jour pendant quelques secondes, le matin et le soir, pour réciter ces versets. Ainsi, nous développerons notre conscience de D.ieu. Ainsi, nous nous entraîneront à prier et à nous remettre à D.ieu. Ainsi, nous renforceront notre bita’hon et sortirons vainqueurs de cette épreuve. Chaque âme juive possède une part de lumière divine, or nos sages ont dit : « Un peu de lumière repousse beaucoup d’obscurité ». Ne croyez-pas que quelques mots ne suffisent pas…
Pour finir, voici un verset de la section de la Torah que nous lisons cette semaine :

וַיֹּ֨אמֶר אֱלֹהִ֜ים לְנֹ֗חַ קֵ֤ץ כָּל־בָּשָׂר֙ בָּ֣א לְפָנַ֔י כִּ֥י מָֽלְאָ֖ה הָאָ֣רֶץ חָמָ֑ס מִפְּנֵיהֶ֖ם וְהִנְנִ֥י מַשְׁחִיתָֽם׃ עֲשֵׂ֤ה לְךָ֙ תֵּבַ֣ת עֲצֵי־גֹ֔פֶר קִנִּ֖ים תַּֽעֲשֶׂ֣ה אֶת־הַתֵּבָ֑ה וְכָֽפַרְתָּ֥ אֹתָ֛ה מִבַּ֥יִת וּמִח֖וּץ בַּכֹּֽפֶר׃

Et D.ieu dit à Noé : « La fin de toute créature est arrivée à mes yeux, parce que la terre, à cause
d’elle, est remplie de violence ( חָמָ֖ס’ hamas) ; et je vais les détruire avec la terre. Fais-toi une arche de bois de gofer, tu distribueras cette arche (תֵּבָ֑ה téva) en cellules, et tu l’enduiras, en dedans et en dehors, de poix ». Paracha Noah, 6-13 et 14

La Torah recourt au mot תֵּבָ֑ה téva à deux occasions : dans l’histoire de Noé mentionnée ci- dessus et dans le livre de l’Exode, pour désigner le berceau qui protégea Moïse des eaux. A quoi sert cette « arche » dans les deux situations ? A sauver le rédempteur d’Israël et au-delà, le rédempteur de l’humanité. Dans les deux cas, la téva représente « l’Arche de l’Alliance », c’est-à-dire le coffre contenant le trésor de l’humanité. Moïse était le futur prophète de l’Alliance avec Israël, quant à Noé, D.ieu lui a promis l’Alliance avec l’humanité. Ainsi, l’Arche
sainte demeure pour Israël symbole du salut d’Israël et de celui de l’humanité [2].

Le nom « Noé », Noa’h en hébreu (נ ֗חַ) signifie « tranquillité, calme ». Or, la mission que D.ieu confie à Noé est de se confronter au ‘hamas (חָמָ֖ס) , qui évoque généralement la violence (ici l’acte de vol selon Rachi). A cette fin, D.ieu ordonne à Noé de construire une arche enduite dans laquelle il se réfugiera ainsi que toutes les espèces animales. Le Rabbi de Loubavitch souligne que le mot téva signifie aussi un « mot ». Pour un Juif, le mot-refuge existe. Il est dans la prière. La prière juive est l’acquisition d’une posture : une posture de demande et de réception, une posture qui permet de développer un lien entre celui qui prie et le divin. La prière juive est l’acte de se connecter à D.ieu, elle mobilise le monde émotionnel de la personne qui prie et elle s’exprime à travers des mots [3]. La prière juive est un moyen de créer un espace-temps personnel entre soi et D.ieu, dans lequel rien ne peut interférer, une sorte de bulle séparée du monde matériel. Alors, dans cette posture, nous pouvons livrer nos émotions en confiance vers Celui qui recevra, quoiqu’il en soit, nos mots. Nos mots sont ici en sécurité, portés par une arche protectrice et salvatrice.

De nos mots viendront le salut et la délivrance.

Haya Dupetit, Roch Hodech Hesvan 5784, 16 octobre 2023


[1] Mes paroles sont inspirées des enseignements du Rav Yehiel Yakobson.

[2] La voix de la Thora, Rav Elie Munk.

[3] Les mots de la prière peuvent être prononcés ou pensés intérieurement, ils peuvent être dit en français, en hébreu ou dans n’importe quelle langue, spontanément ou en suivant un livre.

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