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Israël dans l’Histoire : le rêve de l’échelle de Yaacov

par: Dr Bertrand Klein

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En souvenir de mon père , leylouï nichmat Mich’aël ben Ychayaou.

Yaacov, chassé par la haine de son frère Essaw après qu’il lui eût pris sa bénédiction, fuit en direction de H’aran, vers chez Lavan, le frère de sa mère Rivka, qui l’y envoie pour s’y réfugier et y fonder foyer.

A la frontière entre Canaan, la future Eretz-Israël, et les territoires « extérieurs », future galouth, à l’endroit du futur Beit-hamikdach, alors qu’il s’y est endormi, Yaacov fait un rêve : « Voici un escalier, planté vers la terre, et son sommet atteint le ciel ; et voici, des anges d’Elohim montent et descendent sur lui ».

De nombreux commentaires ont été faits sur ce rêve, mais nous voudrions nous arrêter sur deux midrachim à ce propos.

Le Midrach Raba (Vayikra 29/2) dit :

« Disent Rabbi Berakhia et Rabbi H’elbo et Rabbi Chimon bar Yoh’aï au nom de Rabbi Meïr :

Cela nous apprend que le Saint béni soit-Il a montré à Yaacov le prince tutélaire de Babel (la Perse), montant et descendant, et celui de Médie, montant et descendant, et celui de Yavan (la Grèce), montant et descendant, et celui de Edom (Rome), montant et descendant.

Le Saint béni soit-Il dit à Yaacov : Toi aussi, monte. A cet instant, Yaacov, notre père, prit peur et dit : peut-être que de même qu’il y a descente pour ceux-ci, en sera-t-il ainsi pour moi aussi ?

Le Saint béni soit-Il lui dit : Toi, n’ai pas peur. Si tu montes, il n’y aura plus jamais descente.

Il n’eut pas confiance et ne monta pas.

[Disent Rabbi Berakhia et Rabbi H’elbo au nom de Rabbi Chimon bar Yohaï: Rabbi Meïr commentait ainsi le verset (Tehilim 78/32): »Malgré cela ils fautèrent encore et n’eurent pas confiance en ses prodiges »: Il s’agit de notre père Yaacov qui n’eut pas foi et ne monta pas].

Le Saint béni soit-Il lui dit : Si tu avais eu confiance et étais monté, tu ne serais plus descendu. Maintenant que tu n’as pas eu foi et n’es pas monté, plus tard tes enfants seront asservis à (ces) quatre royaumes dans ce monde- ci avec des impôts, du labeur et de l’insécurité. »

(Ndlr : la suite du midrach conte que D. rassure Yaacov, qui craint que cela n’ait pas de fin, lui affirmant qu’Il mettra une limite à ces exils comme Israël sait mettre une limite à son avidité en respectant la loi lui intimant de laisser les coins des champs à disposition des indigents.)

Que peut bien signifier ce midrach ? Yaacov serait-il « incroyant » dans les promesses de D. ?

Le Ets yossef commente : Les justes en ce monde n’ont aucune assurance (sur ce qui leur est promis) car peut-être vont-ils fauter. La crainte de Yaacov consiste dans son manque de foi et de confiance en lui-même (qu’il ne fauterait pas). Il n’a pas cru que Hachem aurait la bonté d’accomplir sa promesse même si lui et ses descendants fautaient.

C’est ce manquement de Yaacov qui vaudra les exils à ses descendants.

Ce midrach n’est pas sans rappeler le texte de la Guemara Nedarim 32a où il est affirmé qu’une des causes de l’exil d’Egypte des enfants d’Israël fut le « manque de foi » d’Abraham Avinou quand celui-ci demanda « une preuve » de la promesse que D. venait de lui faire qu’il hériterait de la Terre d’Israël. « Comment saurais-je que j’en hériterais » (Berechit 15/8).

La guemara Meguila 31b affirme pourtant là aussi que le doute d’Avraham porte sur sa descendance : que celle-ci faute et n’ait donc pas le mérite de garder la terre en héritage. Il lui sera répondu que le culte des sacrifices sera la garantie de la préservation de ce mérite. Mais pour autant que ce questionnement d’Avraham semble légitime (puisque D. lui- même le justifie en y apportant une réponse), celui -ci reste tout de même la cause de l’exil.

Tant pour Yaacov que pour Avraham, penser qu’il faille assortir de quelque mérite de l’homme la Volonté de D. dans l’Histoire est une sérieuse brèche dans leur foi en la Toute Puissance bienveillante de D.

Elo-him, Maître de la nature (la guematria de Elo-him est la même que celle de Hateva, la nature) et de l’histoire n’a besoin de rien ni de personne pour mener son monde comme Il l’entend. D. n’est pas enfermé dans la mécanique de ses propres lois. Il est éminemment libre de dispenser tout le H’essed qu’Il entend.

Yaacov et Avraham en ont douté : leurs descendants feront l’expérience d’événements où, alors qu’ils n’ont aucun mérite, ils bénéficieront de la bonté d’Hachem. Ainsi en sera-t-il de la sortie des exils et en particulier de la sortie d’Egypte. Les Bné Israël sont acculés à la mer sans échappatoire, D. fend les eaux et leur ouvre passage. Alors « vayaminou b’Hachem ouMoché avdo »: ils croient en Hachem, D. de bonté sans limite.

  1. Chimchon Raphaël Hirsch interprète ainsi le changement du Nom de D. (Elo-him et Hachem) dans le rêve de Yaacov.

Les malakhim, les anges, concrétisations de la Volonté Divine sont ceux d’Elohim, « le D. de l’ordre universel qu’Il a créé, ordre qu’Il maintient et dans lequel tout est mesuré et pesé selon le critère de la justice ». Mais cet ordre est celui qui concerne les empires : Les civilisations obéissent aux lois immuables de l’ascension et de la chute, selon les critères de Justice qu’Elohim a décidé. C’est parce que la terre a atteint le comble de la violence (cf berechit 6/13) qu’elle mérite le déluge ; et c’est parce qu’à Sedom le peuple est arrivé au terme de l’injustice (cf Berechit18/21) qu’il mérite l’anéantissement.

Yaacov, lorsque D. l’invite à monter sur l’échelle de l’Histoire n’a de perception que d’Elo-him. Il craint alors évidemment que sa faute ou celle de ses descendants ne provoque, en application de Sa stricte Justice, le renoncement de D. à sa promesse. Il n’a pas encore perçu que, pour lui et son futur peuple, « Hachem nitsav alav », c’est Hachem (le Tétragramme, nom du D. essence de l’Être tout de bonté et de liberté) qui se tient sur lui (pour le garder, dit Rachi).

C’est en se réveillant que Yaacov dira : « akhen yech Hachem bamakom hazé veanokhi lo yadati : ainsi il y a Hachem en ce lieu et je ne le savais pas ». Reconnaissant ainsi que lui-même, sa future famille et son futur peuple n’obéissent pas aux lois de l’Histoire : celles qui font correspondre à une société juste et sans violence l’assurance qu’elle perdure. Mais obéissent à d’autres critères, plus « existentiels ».

Yaacov – Israël ne participe-t-il donc pas à l’Histoire ? Visiblement son défi n’est pas seulement d’établir sur terre une société modèle (ce qui semble être la relation à Elo-him) à l’instar des autres peuples. Qu’elle est alors la spécificité de sa mission ?

Une autre interprétation de ce rêve, rapporté dans la guemara H’oulin 91b, apporte peut-être un élément de réponse. (Le commentaire de Rachi est entre parenthèses)

« On enseigne : ils montaient et observaient son aspect d’en haut (un des quatre êtres vivants qui supportent le Char Divin a un visage d’homme à la ressemblance de Yaacov) et descendaient et observaient son aspect en bas. Ils voulurent lui porter atteinte (par jalousie). Suit immédiatement : « Hachem nitsav alav » :Et voici qu’Hachem se dressait près de lui (pour le protéger). Rabbi Chimon ben Laquich dit : si ce n’était dit par le verset il n’aurait pas été possible de formuler : comme un père qui évente son fils (pour le rafraichir du vent du désert) ».

Le Midrach Rabba (berechit 68/18) a une version très proche relevant qu’il faut comprendre yordim/descendant comme Moridim/se révoltant contre Yaacov, car en bas il dort.

Ce qui est en jeu ici est la distance que mesurent les anges entre la figure céleste sublime d’Israël portant le Trône Divin et sa figure terrestre endormie ou inerte.

Les anges veulent lui porter atteinte par jalousie car lui porte le trône divin mais pas eux, ou peut-être parce que le Yaacov d’en bas ne tient pas la comparaison avec celui d’en haut et ne mérite pas de rester indemne. Mais Hachem est là et le protège du souffle brûlant de la jalousie ou de la colère des anges.

Israël peut être porteur du Divin ; c’est là le projet qu’Hachem a pour lui , c’est pourquoi il le garde même contre Ses propres sicaires. Yaacov en prend conscience ici. « akhen yech Hachem, bamakom hazé, veanokhi…. lo yadati ». Selon une lecture ‘hassidique entendue ajoutant des virgules au verset : ainsi qu’il put y avoir dans cet endroit (ndlr : dans un même endroit) Hachem et moi, je ne le savais pas.

Voici le challenge du juif face à l’Histoire, être un être d’essence divine au côté d’Hachem, l’Être suprème. « Kedochim tihou ci kadôch ani » : « Soyez saints comme je suis Saint » et pas seulement des hommes moraux.

C’est peut- être ce que Yaacov promet au verset 21 suivant : « si je retourne en intégrité vers la maison de mon père (ndlr : malgré toutes les vicissitudes de l’exil) alors Hachem sera pour moi Elo-him » ; mon histoire s’accomplira en ce que je suis resté à l’image du divin, c’est là ma place spécifique dans le concert des nations.

Et peut- être est-ce ce que tout juif proclame lorsqu’il répète matin et soir : « Chema Israël Hachem Elohénou, Hachem ehad » : Ecoute Israël l’Être est notre D’ieu, l’Être est Un.

 

 

 

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