Parachat Chela'h Lekha

La sidra de Chéla'h Lekha est connue pour le récit des explorateurs. Cet épisode est à l'origine des événements dramatiques qui viendront plus tard, et sont associés au jour de tisha béav (le 9 Av). La sidra de Chéla'h Lekha est connue pour le récit des explorateurs. Cet épisode est à l'origine des événements dramatiques qui viendront plus tard, et sont associés au jour de tisha béav (le 9 Av).

Nous ne traiterons pas de ce point, ni des deux chapitres suivants, mais du dernier sujet de la paracha, que nous lisons quotidiennement dans le Shema'. Il s'agit des cinq derniers versets de la paracha qui traitent de la mitsva des tsitsit (franges).

En effet, la Torah enjoint de mettre des tsitsit aux coins des vêtements. Le but étant de se souvenir des commandements afin que vous « ne vous égariez pas à la suite de votre cœur et à la suite de vos yeux, qui vous entraînent à l'infidélité » (Nombres XV-39) [[Traduction du rabbinat.]]. Ici, le cœur et les yeux peuvent être pris au premier sens du terme, mais Rabbenou Bé'hayé nous invite à comprendre les « yeux » comme les yeux de l'esprit, qui permettent de comprendre et de connaître, tandis que le « cœur » désigne les pulsions, les facteurs psychiques qui agissent sur l'homme.

Cette compréhension du verset, nous amène à poser une question : si ce n'est pas les yeux, c'est-à-dire ce que l'homme voit et reconnaît, et le cœur, siège des pulsions internes qui le dirigent, alors qu'est-ce donc qui pourrait égarer l'homme ?

Cette question nous permet d'aborder le débat entre la pensée « religieuse » [[Je mets ouvertement ce terme entre guillemets, car à mon sens, il ne convient pas au judaïsme. Le terme religieux vient du latin religare qui veut dire relier. On sous entend ici relier les hommes vers un D-ieu. Or le judaïsme est plus qu'une religion, c'est une civilisation. Si ce n'était qu'une religion, on n'y trouverait pas des lois sociales, sociétales... dont le Talmud fait l'analyse dans un grand nombre de traités.]] et la pensée morale. Nous savons que de nombreuses personnes tentent de vider la religion de son contenu religieux pour la fonder sur une base morale, d'expliquer la Torah uniquement comme un livre dont l'étude vise une certaine moralité humaine.

Le Professeur Leibowitz explique que sur cette question de l'éthique, de la moralité, les philosophes se sont rangés globalement derrière deux avis :
Le premier affirme que la décision morale de l'homme consiste à orienter sa volonté, non selon ses intérêts, non pour améliorer sa situation dans le monde et résoudre ses problèmes personnels, mais conformément à sa connaissance et à sa compréhension de la vérité profonde de l'ensemble dont il fait partie. En d'autres termes : selon la manière dont l'homme voit et comprend le monde. Cette vision est celle de Socrate, et plus tard de l'éthique de Spinoza.
La seconde vision qui est celle de Kant, considère que la décision morale de l'homme consiste à orienter sa volonté non selon le monde tel qu'il est, mais plutôt selon « la loi morale qui se trouve en lui » [[Dans Fondements de la métaphysique des mœurs.]].

Finalement, on se rend compte que notre verset bat en brèche ces deux visions : « pour que vous les accomplissiez et ne vous égariez pas à la suite de votre cœur.... », constitue la réfutation du principe kantien ; et « ...à la suite de vos yeux... » s'oppose au principe socratique.

La raison en est immédiatement fournie : « Je suis l'Éternel votre D-ieu » (Nombres XV-41). Toutes les décisions morales, qu'elles soient conformes à Socrate ou à Kant, découlent d'une conception où l'homme se considère comme faisant face à l'homme : la régulation de sa relation aux autres détermine son choix moral. La émouna, elle, repose sur une conception radicalement différente, l'homme se considère comme faisant face à Hashem. Ce qui guide le maamin dans ses choix, c'est l'accomplissement des mitsvot, l'accomplissement de son devoir vis-à-vis de son Créateur.

C'est peut-être pour cela justement que les tsitsit sont censés être une sorte de rappel de l'ensemble des mitsvot. Nous comprenons mieux à présent ce qui doit guider le Juif dans ses choix de vie, dans ce qui le dirige. Ce n'est certainement pas cette morale humaine, ou l'homme fait face à l'homme. Cette morale subjective, dont le XXème siècle par ses horreurs nous a fait comprendre les failles. Mais l'accomplissement des mitsvot, la émouna, ce cadre de vie radical, cette croyance profonde que les choix que nous faisons dans notre vie doivent être conformes à ce que Hashem attend de nous, quitte à ce que parfois cela nous semble incompréhensible.