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20 Tammuz 5779
23 juillet 2019
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Pourquoi le Nom de D. n’est-il pas écrit dans le rouleau d’Esther ? par Rav Gérard Zyzek

 Pourquoi le Nom de D. n’est-il pas écrit dans le rouleau d’Esther ? par Rav Gérard Zyzek



Première partie.

Le nom de D. n’est pas écrit dans le rouleau d’Esther. Ou pour être plus précis, nos Maîtres nous enseignent que le Nom de D. y est présent de manière allusive, mais non explicite. D. se cache.
Et d’ailleurs un des sens du mot Esther est bien ‘se cacher’.
Le Talmud dans le Traité ‘Houlin (139b) fait d’ailleurs le lien entre le fait que D. se cache et le sens de nom Esther :
אסתר מן התורה מנין ואנכי הסתר אסתיר.
‘D’où voyons-nous Esther dans le texte de la Torah ? Le verset dit (Devarim 31,18) : « et cacher Je cacherai Ma face ».
C’est-à-dire que viendra un jour où D. ne montrera pas Sa face explicitement, voire cachera Sa face.  
Le non-dévoilement explicite de D. est central dans le rouleau d’Esther non seulement au niveau du texte mais aussi au niveau historique et prophétique. En effet l’ascension et le règne d’A’hashvérosh, d’Assuérus, coïncident avec la fin de l’échéance prophétisée par Jérémie comme l’explique Rashi dans son introduction au livre d’Ezra. Pour bien saisir le contexte, nous suggérons d’apporter dans son intégralité notre traduction du commentaire de Rashi dans son introduction au livre d’Ezra.




I. Introduction de Rashi au livre d’Ezra.


(Deux premiers versets du livre d’Ezra)
ובשנת אחת לכורש מלך פרס לכלות דבר ה' מפי ירמיה העיר ה' את רוח כורש מלך פרס ויעבר קול בכל מלכותו וגם במכתב לאמור. כה אמר כורש מלך פרס כל ממלכות הארץ נתן לי ה' אלקי השמים והוא פקד עלי לבנות לו בית בירושלים אשר ביהודה.
‘Et la première année de Korèsh, de Cyrus, le roi de Perse, lorsque s’acheva la parole de D. par la bouche de Yirmya, de Jérémie, D. éveilla le souffle de Korèsh le roi de Perse, et il fit proclamer la déclaration suivante et aussi par écrit. Ainsi parla Korèsh roi de Perse : l’Eternel, le D. des Cieux, m’a donné tous les royaumes de la terre et Il m’a ordonné de construire pour Lui une maison à Jérusalem qui se trouve en Judée.’

Rashi veut rendre compte de la conjonction de coordination ‘et’ qui inaugure ce premier verset. A quoi ce mot relie-t-il ce premier verset ?
‘La place de ce livre de Ezra est ordonnée après le livre de Daniel, comme il est expliqué dans le Traité Baba Batra[1] (14b). Donc la conjonction de coordination et fait suite à la fin de ce qui est écrit dans le livre de Daniel (chapitre 9, verset 2) : « la première année de son règne (du règne de Darius le fils d’Assuérus), moi Daniel je méditai dans les comptes, le nombre d’années depuis la parole de D. à Yirmia le prophète quand se termineront soixante-dix ans depuis la destruction de Jérusalem ». Et ainsi le passage cité continue avec la destruction du Temple, la durée du temps de l’exil, et le Vidouï, la reconnaissance des fautes du peuple d’Israël devant D. . La place du livre d’Ezra s’organise alors de la manière suivante :
Après qu’eût été assassiné Balshatsar, Baltazar le fils de Nabuchodonosor, régna Darius le Mède, comme dit le verset (Daniel 6,1) : « Darius le Mède reçut la royauté ».  Après la mort de Darius régna Cyrus roi de Perse. C’est lors de la première année du règne de Cyrus que s’achevèrent les soixante-dix ans depuis le jour où Yéoyakhim fût exilé, comme dit le verset (Yirmia 29,10) : « Lorsque se termineront soixante-dix ans de l’exil de Babylone, Je porterai mon attention à vous, et j’accomplirai Ma bonne parole pour vous ramener ici (en terre d’Israël) ».
Et effectivement, la première année du règne de Cyrus les enfants d’Israël revinrent et construisirent les fondations du Beth HaMikdash, du Temple à Jérusalem. Mais des peuples qui se trouvaient en Judée, peuples qui avaient été déportés en Judée par Nabuchodonosor, tramèrent des complots auprès du roi Cyrus pour que les enfants d’Israël cessent la construction du Temple. Et effectivement Cyrus le roi de Perse fit sortir un édit interdisant aux enfants d’Israël de continuer la construction du Temple. Les enfants d’Israël étaient donc oisifs et ne pouvaient pas continuer la construction tout le reste du règne de Cyrus, tout le règne d’Assuérus qui lui succéda, jusqu’à la seconde année du règne de Darius le fils d’Assuérus le roi de Perse durant le règne de qui le Temple fut construit et terminé.
De la première année du roi Cyrus jusqu’à la seconde année du règne de Darius le roi de Perse, du vivant de qui le Temple fut construit, s’écoula dix-huit ans. Ce qui permet d’accomplir la prophétie
« quand se termineront soixante-dix ans depuis la destruction de Jérusalem ».
Maintenant, la seconde année du roi Darius, s’achèvent donc les soixante et onze années depuis la destruction du Temple, date à laquelle fut exilé le roi Tsidkiahou. De l’exil de Yéoyakjim jusqu’à l’exil de Tsidkiahou, contemporain de la destruction du Temple, s’écoula dix-huit ans.
Ces préliminaires étant posés, la première année du règne de Cyrus le roi de Perse se terminèrent donc les soixante et onze années depuis l’exil de Yéoyakhim à Babylone. Et ainsi s’accomplit la première prophétie (Yirmia 29,10) : « Lorsque se termineront soixante-dix ans de l’exil de Babylone, Je porterai mon attention à vous, et j’accomplirai Ma bonne parole pour vous ramener ici (en terre d’Israël) ». D. porta Son attention à Son peuple, cela signifie que les enfants d’Israël sont revenus sur leur terre, on construit les fondations du Temple, quand bien même n’en achevèrent-ils pas la construction. Il se trouve donc que s’écoula cinquante-deux ans entre l’exil de Tsidkiahou où le Temple fut détruit jusqu’à la première année du règne de Cyrus le Perse, et s’écoula donc dix-huit ans de la première année du règne de Cyrus jusqu’à la seconde année de Darius le roi de Perse où s’acheva les soixante-dix ans depuis la destruction de Jérusalem, ces années étant comptées depuis l’exil de Tsidkiahou où le Temple fut détruit jusqu’à la seconde année du règne de Darius où Israël construisit et acheva la construction du Temple Ces calculs sont expliqués dans le Seder Olam ainsi que dans le Traité Méguila.’

Essayons de synthétiser.
Le roi Yéhoyakim eut deux fils[2]. D’abord régna Yéhoyakhin, appelé aussi Yékhania. Il fut exilé à Babel par Nabuchodonosor. Celui-ci mit le second fils de Yéhoyakim au pouvoir et lui donna le nom de Tsidkiahou. Dix-huit ans après l’exil de Yéhoyakhin, le Temple de Jérusalem fut détruit et Tsidkiahou fut exilé à son tour. Le grand prophète de l’époque, Jérémie, Yirmia, prophétisa qu’au bout de soixante-dix ans de cet exil, l’Eternel porterait Son attention à Son peuple et le ramènerait en terre d’Israël. Tout le Moyen-Orient avait son attention fixée sur cette prophétie et attendait sa réalisation. Au bout de soixante-dix ans depuis l’exil de Yéhoyakhin, appelé aussi Yékhania, le roi Cyrus eut la velléité de donner la permission aux enfants d’Israël de revenir sur leur terre et de reconstruire le Temple. Mais peu après il interdit la poursuite de ces travaux.
C’est à ce moment que va se situer tout le rouleau d’Esther. En effet, l’attention des puissants de l’époque était suspendue au destin d’Israël, et voyant Cyrus interdire la poursuite des travaux de reconstruction du Temple, beaucoup pensèrent que le D. d’Israël avait abandonné Son peuple.
Le commentaire de Rashi que nous venons de rapporter nous explique qu’il y a eu une seconde prophétie, celle du prophète Daniel, et qu’il y a deux comptes :
- la prophétie de Jérémie parle que D. portera Son attention. Elle commence avec l’exil de Yékhania. L’éveil de Cyrus et la construction des fondations constituent cette attention portée à nouveau au peuple d’Israël.
- la prophétie de Daniel parle de la construction effective du Temple. Cette prophétie commence avec la destruction du Temple et l’exil de Tsidkiahou qui eurent lieu dix-huit ans après le premier exil.
Beaucoup se trompèrent et crurent que les soixante-dix ans prophétisés par Jérémie coïncidèrent avec la première année du règne de Cyrus, et l’élan avorté de l’empereur. Ils en conclurent la faillite du projet du D. d’Israël. En fait il se concrétisa dix-huit ans plus tard lors de la seconde année du règne de Darius, le fils d’Assuérus.
Ce contexte étant posé, abordons quelques versets du livre d’Esther.



II. Ce fut au temps d’Assuérus. Début du rouleau d’Esther.


ויהי בימי אחשורוש הוא אחשורוש המולך מהודו ועד כוש שבע ועשרים ומאה מדינה.
‘Ce fut au temps d’Assuérus, d’A’hashvérosh, c’est lui Assuérus qui règne de l’Inde jusqu’à l’Ethiopie, cent vingt-sept provinces.’
בימים ההם כשבת המלך אחשורוש על כסא מלכותו אשר בשושן הבירה.
‘En ces temps-là, lorsque le roi A’hashvérosh s’assit sur son trône royal qui se trouve à Suse la capitale.’
בשנת שלש למלכו עשה משתה לכל שריו ועבדיו חיל פרס ומדי הפרתמים ושרי המדינות לפניו.
‘La troisième année de son règne, il fit un festin pour tous ses princes et serviteurs, les armées de Perse et de Médie, les satrapes et tous les dignitaires de ses provinces, en face de lui.’
בהראותו את עושר כבוד מלכותו ואת יקר תפארת גדולתו ימים רבים שמונים ומאת יום.
‘Pour montrer la richesse de la gloire de son règne et la magnificence de la splendeur de sa grandeur, de nombreux jours, cent-quatre-vingt jours.’



III. Le commentaire de Rashi sur ces premiers versets.


Rashi est le commentateur par excellence de la Torah, des livres des Prophètes, des Hagiographes et du Talmud. Avec toutes les qualités éminentes de son travail, il nous semble que son commentaire sur le rouleau d’Esther apporte une touche spécifique que nous aimerions mettre en exergue et en partager l’excellence.
Regardons donc son commentaire sur ces premiers versets.

ויהי בימי אחשורוש. מלך פרס היה שמלך תחת כןרש לסוף שבעים שנה של גלות בבל.
‘Ce fut au temps d’Assuérus. C’était un roi de Perse qui régna après Cyrus à la fin de soixante-dix ans de l’exil de Babylone.’

Que vient nous enseigner Rashi ? La vocation du commentaire de Rashi est de rendre compte du sens simple des versets, ce que l’on appelle ‘le Pshat’. Ce Pshat, sens simple des versets, ne se résume pas à aider la compréhension des termes et à rendre compte de la syntaxe des versets. Les textes Kodeshs de notre tradition sont accompagnés d’un ensemble très riche de Midrashim, qui offrent plusieurs entrées dans l’abord des versets. Rashi, pour rendre compte de la cohérence des versets, va prendre des options dans ces différentes grilles de lecture des versets. Mais quant à ce premier verset, que veut nous dire Rashi ? Son souci est la lecture des versets, que nous apporte ces renseignements plutôt d’ordre historique ?
Nous proposons de dire que tout de suite Rashi nous fait référence à ces fameux soixante-dix ans annoncés par le prophète Jérémie. Le règne de Cyrus et l’avènement d’Assuérus coïncident avec la fin de l’échéance, comme nous l’avons dit plus haut, et tel est le background de ce qui se passe au début du rouleau d’Esther. Nous proposons aussi de dire que Rashi rapporte ce contexte mais sans en souligner le trait, comme si c’était une information donnée en passant. En effet, tout au long de la Méguila, Rashi fera allusion à cette problématique mais sans le dire explicitement comme par exemple au verset 3 :
כשבת המלך אחשורוש. כשנתקיים המלכות בידו, ורבותינו פירשוהו בענין אחר במסכת מגילה.
‘Lorsque le roi A’hashvérosh s’assit. Il faut comprendre le terme s’assit dans le sens de s’installa. Lorsque le pouvoir fut bien installé dans sa main[3]. Nos Maîtres expliquent dans une toute autre direction dans le Traité Méguila (11b).’

Et quelle est la lecture du verset que proposent nos Maîtres dans le Traité Méguila ?
אמר רבא מאי כשבת המלך. לאחר שנתיישבה דעתו.
‘Rav nous dit : que signifie l’expression « Lorsque le roi A’hashvérosh s’assit » ? cela signifie « lorsqu’il fut convaincu fermement dans sa pensée ».’
C’est-à-dire qu’il organisa ce festin lorsqu’il refit complètement le calcul des années depuis la prophétie de Jérémie et qu’il fut convaincu (qu’il fut assis en lui-même) que son calcul était le bon (contrairement à Balshatsar qui se trompa, ce qui lui fut funeste) et qu’à l’avènement de la troisième année de son règne s’achevaient ces soixante-dix ans.

Nous pouvons nous poser la question : si telle est la lecture du verset des Maîtres du Talmud, pourquoi Rashi n’y fait référence que sous forme d’allusion ? De deux choses l’une, soit il juge nécessaire de se référer à la lecture de la Guemara, à ce compte qu’il la cite véritablement. Et s’il pense que cette lecture est légitime mais relèverait plutôt du Drash[4] que du Pshat, alors pourquoi y faire allusion étant donné que la vocation de son commentaire est de l’ordre du Pshat ?

Dans la suite de la Méguila, au verset 7 de ce premier chapitre, le commentaire de Rashi procède de la même démarche. Le verset décrit la magnificence du festin qu’offre Assuérus à la population de Suse la capitale :
והשקות בכלי זהב וכלים מכלים שונים ויין מלכות רב כיד המלך.
‘Et la boisson, elle est servie dans des récipients en or, et des récipients de récipients différents, et un vin royal témoignant de la munificence du roi’.
 
Rashi explique :
שונים. משונים זה מזה, וכן ודתיהם שונות. ורבותינו דרשו מה שדרשו.
‘Et des récipients de récipients différents. Ceci est à comprendre dans le sens de « différents les uns des autres », sens que nous voyons dans l’expression « leurs coutumes sont différentes (de celles des autres peuples) » (Esther 3,8). Et nos Maîtres ont expliqué ce qu’ils ont expliqué.’

Rashi relève qu’il y a une difficulté dans le verset. En effet le terme employé est Shoné, Shonim au pluriel. Or ce terme est à la forme active, et nous aurions plutôt attendu qu’il soit écrit Meshounim, qui signifie ‘différents’, sous forme d’adjectif qualificatif, car des récipients sont des objets inertes, comment peut-on dire qu’ils changent, activement ? On peut dire qu’ils sont différents les uns des autres, mais il est difficile de dire qu’ils diffèrent de manière active[5]
Rashi donne deux réponses à cette question.
Dans un premier temps il rapporte que nous trouvons dans la suite de la Méguila (Esther 3,8) le terme Shoné dans le sens d’un adjectif qualificatif : ‘leurs coutumes sont différentes’.
Mais Rashi, en seconde option, dit : ‘va voir le Talmud qui a une autre explication’. Cette explication se trouve dans le Traité Méguila (12a).

Et là encore, pourquoi Rashi n’explicite-t-il pas ce que le Talmud dit ?

Regardons cette Guemara à laquelle Rashi fait allusion.


IV. Passage du Traité Méguila 12a.


וכלים מכלים שונים. משונים מיבעי ליה. אמר רבא יצתה בת קול ואמרה להם. ראשונים כלו מפני כלים ואתם שונים בהם.
‘Et des récipients de récipients qui diffèrent. Mais le verset aurait dû dire : Meshounim !
Rava nous dit : une voix du Ciel est sortie et les a harangués (les convives du festin d’Assuérus) en disant : les premiers ont disparu à cause de récipients et vous, vous prenez ces mêmes récipients et vous répétez la même erreur funeste !’


Tout d’abord la Guemara explicite la question sous-jacente au commentaire de Rashi : mais le verset aurait dû dire Meshounim, sous forme d’un adjectif qualificatif au passif, et non un verbe à la forme active !
Là-dessus Rava va opérer une révolution dans la compréhension du verset. En effet le terme Shoné veut à la fois dire ‘changer’ et ‘recommencer’[6]. De même le terme Kélim que nous avons traduit par ‘ustensiles’ veut aussi dire en hébreu ‘achever’, ‘terminer’, ‘exterminer’[7]. Rava, par son explication approfondie (Drash) va rendre compte de la répétition du terme Kélim dans le verset « Kélim MéKélim Shonim », en disant : ‘les premiers (Balshatsar) ont utilisé les objets du Temple et ont été exterminés par ce fait et vous, Assuérus et ta clique, vous recommencez le même forfait (en utilisant encore les objets du Temple de Jérusalem pour votre propre gloriole) ! et vous allez courir aussi à votre perte !’
Nous pourrons, à la suite de l’explication de Rava, relire le verset ainsi :
‘Vous allez être exterminés (Kalim) en recommençant (Shonim) à utiliser les objets (MéKélim) (du Temple)’.

Pour résumer, Rava, grand Maître de la Guemara, explique le verset dans toutes ses nuances en disant qu’Assuérus récidiva l’erreur fatale que commit Balshatsar quelques temps auparavant en utilisant les objets du Temple pour sa gloire personnelle, croyant qu’il n’y aurait plus jamais de rédemption pour le peuple d’Israël. Si la prophétie du prophète du D. d’Israël ne s’est pas réalisée cela ne signifie-t-il pas que leur D. serait mort ?
Si les réalités des Mondes Supérieurs ont abandonné ce monde ici-bas, les temps ne seraient-ils pas venus où le pouvoir nous reviendrait à nous les hommes ? et en premier lieu à Moi, le Grand Assuérus ? Et ne serait-il pas arrivé le temps où ces objets qui autrefois servaient au culte du D. Un serviraient alors au culte du pouvoir des hommes, à moi en l’occurrence, le Grand Assuérus ?




V. Développement à partir de la Guemara de Méguila. 


A partir du rouleau d’Esther à quelques années prêt va s’arrêter la prophétie. En effet le dernier prophète est Malakhi et Rav Na’hman[8] dit dans le Traité Méguila (15a) que Malakhi et Mordekhaï sont une et même personne. Après Malakhi s’arrête la prophétie, jusqu’à nouvel ordre.

Dans la prophétie, D., le Créateur de toute chose, s’adresse explicitement à l’humain. La prophétie est consubstantielle à l’humain comme le conçoit la Torah. En effet dès que Adam fut créé, D. lui parla (Béréshit 1,28). Avec Malakhi et la construction du Second Temple de Jérusalem[9], s’arrête cette dimension fondamentale de l’expérience humaine. 
J’ai entendu de mes Maîtres (Mr André Franckel ז''ל qui nous l’a dit au nom de Mr Léon Ashkenazi, me semble-t-il) que le rouleau d’Esther et les événements qui s’y déroulent sont concomitants de grands bouleversements dans l’histoire de l’humanité. La destruction du Temple de Jérusalem et l’exil de Babylone coïncident plus ou moins avec l’émergence du bouddhisme en Inde, avec le début de la philosophie en Grèce antique[10]. Nous pourrions dire que jusqu’à cette période le divin intervenait dans la vie des hommes. Il y avait une passerelle entre les mondes supérieurs et la vie ici-bas. Nous voyons dans de nombreux passages des livres prophétiques des épisodes où les personnes sont en face d’êtres au sujet desquels ils se demandent s’ils sont des hommes ou s’ils sont des envoyés de D., des Malakhim (anges), comme nous le voyons par exemple dans le livre de Shoftim (13,19 et 20). Manoa’h et son épouse, les futurs parents de Shimshon, voient un être extraordinaire et pensent qu’il est un prophète, mais le voyant monter au ciel dans le feu de combustion de l’offrande qu’ils firent à D. ils comprirent qu’il est un Malakh, un ange de D. .
Avec l’arrêt de la prophétie, ou tout du moins dans cette période d’incertitude quant à l’accomplissement de la prophétie de Jérémie, c’est comme si D. s’éclipsait et l’homme émergeait.
Dans le rouleau d’Esther, le nom de D. n’apparait pas. Par contre tout le début décrit dans le menu le festin extraordinaire organisé à la gloire de l’empereur, empereur éclairé comme nous le verrons dans la suite.  Nous pouvons peut-être dire qu’avec la fin du divin émerge la sphère du politique.
Et peut-être pouvons-nous dire que c’est cela ‘utiliser les ustensiles du Temple’, utiliser le monde pour son pouvoir propre. 

Au début du livre de Béréshit, lorsqu’arrive le jour de Shabbat, le verset dit (2,1) :
ויכולו השמים והארץ וכל צבאם.
‘Les cieux et la terre et tout ce qu’ils contiennent furent terminés’.
‘Terminés’ se dit Vayékoulou, de la racine Kalé.
Le Midrash Béréshit Rabba (10,2) fait le jeu de mots suivant :
נעשו כלים.
‘Les cieux et la terre sont devenus des Kélim, des ustensiles.’

Le Shabbat, comme le Temple de Jérusalem, donne un sens, une tenue, à la réalité du monde. Par la venue du Shabbat, le monde devient Kélim, ‘ustensiles’. Le monde alors sert à quelque chose, a une utilisation, prend un sens. 
Lorsque le Temple est détruit, ou tout au moins lorsqu’on n’a plus l’assurance de sa reconstruction, le monde devient mon objet, mon Kéli. J’utilise le monde pour ma gloire.

 



VI. Retour à notre question sur le commentaire de Rashi.



Nous avons essayé dans les deux derniers paragraphes de cette étude de rendre compte de la richesse contenue dans l’enseignement auquel fait référence le commentaire de Rashi sur le septième verset du premier chapitre du rouleau d’Esther. Mais encore une fois pourquoi Rashi y fait-il allusion sans en rapporter la teneur ? Encore une fois, de deux choses l’une, soit Rashi considère que cette explication de Rava procède trop du Drash et non du Pshat, alors pourquoi y fait-il référence, son commentaire étant centré sur le Pshat ? Soit cette explication rend parfaitement compte des nuances du texte, et nous penchons pour cette option, alors pourquoi n’y fait-il que référence sans en citer le contenu ?
Nous proposons de dire que Rashi ne veut pas forcer le trait. Il veut nous indiquer qu’il y a des sous-entendus extrêmement profonds au rouleau d’Esther, mais il ne les explicite pas. De la même manière que le texte lui-même ne laisse pas apparaître sa profondeur et ses enjeux, de la même manière il nous indique qu’il y a quelque chose à chercher mais quoi, va voir !
En fait le rouleau d’Esther c’est comme cette vie où le divin ne se révèle pas explicitement. A partir de cette fin de l’exil de Babylone, toute théophanie a disparu. Nous sommes dans un monde profane, au cœur de la civilisation mède, il ne se passe rien, un roi farfelu organise un festin qui dure cent quatre-vingt jours. Ce texte fait-il partie des écrits saints, Kitvé HaKodesh, ou bien est-ce une sorte de conte des mille et une nuits ?
De la même manière la fête de Pourim est-elle une fête mineure, festive, une fête pour les enfants, ou bien un jour central et fondateur du calendrier juif ?

 

VII. Introduction à la fête de Pourim. Comment la fête de Pourim a-t-elle été instituée par les Sages ?

 


Rendons grâce à Rashi de nous avoir, par son sens de la nuance, introduits à l’ambiguïté fondamentale du rouleau d’Esther dans un premier temps, et de la fête de Pourim dans un second temps. Analysons verset par verset comment la fête de Pourim a été instituée par nos Maîtres.

A la fin de la Méguila, les Juifs de Perse reçoivent l’autorisation de se défendre contre les ennemis qui voulaient les exterminer. Ils se sont rassemblés pour combattre le 13 Adar dans tout le pays, le 13 et le 14 Adar à Suse, la capitale.

Nous lisons au chapitre 9 :

ובשושן הבירה הרגו היהודים ואבד חמש מאות איש

« Et dans Suse la capitale, les Juifs tuèrent 500 hommes (…) »

Esther obtient l’autorisation qu’ils se défendent un jour de plus à Suse.

ויקהלו היהודים אשר בשושן גם ביום ארבעה עשר לחדש אדר ויהרגו בשושן שלש מאות איש ובבזה לא שלחו את ידם ושאר היהודים אשר במדינות המלך נקהלו ועמד על נפשם ונוח מאיביהם והרג בשנאיהם חמשה ושבעים אלף ובבזה לא שלחו את ידם

« Les Juifs de Suse se rassemblèrent aussi le 14ème jour du mois d’Adar, ils tuèrent à Suse 300 hommes et ne portèrent pas la main sur le butin. Et le reste des Juifs, dans les autres provinces du Roi, se rassemblèrent pour défendre leur vie et être tranquilles de leurs ennemis. Ils en tuèrent 75 000, et ne portèrent pas la main sur le butin. »

Ces versets sont à méditer. D’une part, l’énergie incroyable qu’ont trouvée les Juifs de Perse pour combattre, alors qu’ils n’avaient aucune formation militaire… Et puis le fait qu’ils n’aient pas porté la main sur le butin. Au-delà du fait de se défendre, on imagine en général qu’il puisse y avoir un désir de vengeance, au point qu’après avoir éliminé la menace, on s’en prenne au butin. Ce n’est pas ce qui s’est passé.

ביום שלשה עשר לחדש אדר ונוח בארבעה עשר בו ועשה אתו יום משתה ושמחה והיהודים אשר בשושן נקהלו בשלשה עשר בו ובארבעה עשר בו ונוח בחמשה עשר בו ועשה אתו יום משתה ושמחה

« [Ils se défendirent] le 13ème jour du mois d’Adar et furent tranquilles le 14ème, et en firent un jour de festin et de joie. Et les Juifs de Suse se rassemblèrent [pour se défendre] le 13ème et le 14ème jour, et furent tranquilles le 15ème jour, ils en firent un jour de festin et de joie. »

על כן היהודים הפרזים הישבים בערי הפרזות עשים את יום ארבעה עשר לחדש אדר שמחה ומשתה ויום טוב ומשלוח מנות איש לרעהו

Verset 19 : « C’est pourquoi les Juifs des villes entourées de murailles célèbrent le 14ème jour du mois d’Adar, par la joie, le festin, le Yom Tov et l’envoi de parts chacun à son prochain. »

Verset 20 : Mordekhaï va structurer la fête. Au départ, c’était un mouvement spontané du peuple, et des Sages aussi probablement. Ils ont compris qu’ils avaient vécu un miracle important pour toutes les générations.

Mordekhaï va donc instituer la fête de Pourim telle que nous la connaissons :

ויכתב מרדכי את הדברים האלה וישלח ספרים אל כל היהודים אשר בכל מדינות המלך אחשורוש הקרובים והרחוקים לקים עליהם להיות עשים את יום ארבעה עשר לחדש אדר ואת יום חמשה עשר בו בכל שנה ושנה כימים אשר נחו בהם היהודים מאויביהם והחדש אשר נהפך להם מיגון לשמחה ומאבל ליום טוב לעשות אותם ימי משתה ושמחה ומשלוח מנות איש לרעהו ומתנות לאביונים

« Mordekhaï écrivit tous ces événements et envoya des livres à tous les Juifs dans toutes les provinces du roi Assuérus, lointaines et proches, pour qu’ils prennent sur eux de célébrer le 14ème jour du mois d’Adar et le 15ème, chaque année, en ces jours où les Juifs ont été tranquilles de leurs ennemis, en ce mois qui s’est renversé de la tristesse à la joie et du deuil au Yom Tov. Pour en faire des jours de festin et de joie, d’envoi de parts chacun à son prochain et de dons aux pauvres. »

On constate plusieurs différences par rapport à ce qui est dit juste auparavant : lorsque Mordekhaï institue Pourim, les éléments ne sont pas identiques à ce que les Juifs avaient fait spontanément !

Reprenons au verset 19, on a dans l’ordre :

  1. Joie
  2. Festin
  3. Yom Tov
  4. Envoi de parts

Tandis que Mordekhaï va instituer :

  1. Festin
  2. Joie
  3. Envoi de parts
  4. Dons aux pauvres

D’une part, Mordekhaï a mis le festin en premier, avant la joie. Mishté, le festin, a pour racine le verbe boire, il s’agit donc d’une beuverie. On ne parle plus d’une célébration pondérée, la beuverie prend le pas sur la joie !

Ensuite, le Yom Tov est tout simplement retiré de la liste : selon le Malbim, les Juifs avaient voulu faire de Pourim un jour chômé, Mordekhaï a refusé. Pourquoi ?

Enfin, Mordekhaï ajoute les dons aux pauvres. Ce changement est lié au précédent : chaque Yom Tov (Pessa’h, Shavouot, Soukkot) inclut l’obligation de donner aux pauvres de quoi célébrer la fête. Cela fait partie des halakhot propres à chaque fête, on le voit notamment à Pessa’h avec l’institution de kim’ha depiss’ha, les dons aux pauvres pour qu’ils puissent avoir des matsot. Vu que Mordekhaï a décidé que Pourim ne serait pas Yom Tov, il lui fallait instituer les dons aux pauvres de manière autonome, afin qu’ils puissent eux aussi profiter de la joie de Pourim. Ainsi explique le Malbim.

La question centrale de notre étude va être de savoir pourquoi Mordekhaï a refusé que Pourim soit un Yom Tov, un jour de fête chômé.

 

De nombreux commentateurs ont traité ce sujet. 

Voyons d’abord le Rambam, qui n’explique pas, mais va mettre en exergue au niveau de la Halakha que Pourim n’est pas un jour chômé.

Hilkhot Méguila, chapitre 2, § 14 :

מצות יום ארבעה עשר לבני כפרים ועיירות ויום חמישה עשר לבני כרכים להיות ימי משתה ושמחה ומשלוח מנות לריעים ומתנות לאביונים

« La Mitsva du 14ème jour pour les habitants des villages et des villes [ouvertes], et du 15ème jour pour les habitants des bourgs [entourés de murailles], est de faire des jours de festin et de joie, d’envoi de parts aux amis et de dons aux pauvres. »

On retrouve les éléments constitutifs de Pourim institués par Mordekhaï (à ceci près que festin et joie ont été intervertis). On peut noter que l’envoi de parts aux amis est destiné à renforcer les liens au sein du peuple juif. En effet, quand Haman demande à Assuérus d’exterminer les Juifs, son argumentaire est le suivant :

ישנו עם אחד מפזר ומפרד בין העמים בכל מדינות מלכותך

« Il y a un peuple éparpillé et séparé parmi les peuples dans toutes les provinces de ton royaume (et le Roi n’a aucun intérêt à les garder). »

La Guemara dit que Haman n’avait pas son pareil pour attaquer le peuple juif, il savait trouver la faille. Ici, il met l’accent sur l’éparpillement du peuple juif. Une dispersion au sens physique qui révèle en fait un manque d’unité profond. Une incapacité à se supporter les uns les autres ! Et c’est pourquoi la réparation viendra quand Esther demande à Mordekhaï de rassembler tous les Juifs, pour qu’ils prient ensemble ! Le miracle est venu de là.

Plus encore. Haman, pour dire « il y a », emploie une expression inhabituelle ישנו / yeshno, au lieu de yesh. Haman dit yeshno ‘am e’had, « il y a un peuple… », les ‘Hakhamim proposent de lire yosheno hae’had, « il dort le Un. » Lorsque nous sommes éparpillés, D. lui-même est absent.

Esther a réussi à les sensibiliser, et c’est pourquoi on envoie aux amis des parts, des plats déjà préparés, pour conserver ce goût d’amitié, d’entraide entre les Juifs. Pour que les liens se renforcent.

 

On continue dans le Rambam :

ומותר בעשיית מלאכה ואף על פי כן אין ראוי לעשות בו מלאכה אמרו חכמים כל העושה מלאכה ביום פורים אינו רואה סימן ברכה

« Et il est permis d’y travailler. Et malgré cela, il ne convient pas d’y travailler. Les ‘Hakhamim ont dit : ‘quiconque travaille le jour Pourim ne voit pas de signe de bénédiction’. »

Il est donc autorisé de travailler à Pourim, mais cela ne vaut pas le coup ! Il n’y aura pas de Berakha, de bénédiction, dans ce travail. Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir interdit tout simplement de travailler ? Il y a bien des jours chômés dans notre calendrier, instituer un jour de plus n’aurait pas été si difficile. D’autant que les Juifs le voulaient, et c’est Mordekhaï qui a dit non ! Lui qui a pourtant œuvré pour que Pourim se maintienne au fil des générations !

Dans le contexte parisien, on peut passer complètement à côté de Pourim. On écoute la Méguila le matin, et puis on va travailler toute la journée au trentième étage d’une tour dans le quartier d’affaires de la Défense. A midi on débouche une cannette de bière, et on se rappelle qu’il faut souhaiter Pourim Samea’h à quelques amis au téléphone…

Et pourtant, nos Maîtres disent que Pourim est le jour le plus important de l’année ! On rapporte en effet au nom de Rabbi Yits’hak Louria, le Ari Zal : le jour de Kippour s’appelle dans la Torah Yom HaKipourim. Au lieu de Kipourim, on peut lire kePourim, « comme Pourim ». C’est-à-dire que Yom Kippour est « le jour comme Pourim ». On le compare à Pourim, donc Pourim est bien premier par rapport à Yom Kippour.

Un jour si important, il aurait été logique d’interdire d’y travailler, afin de pouvoir le vivre pleinement !





VIII. Démarche de Rambam sur le rouleau d’Esther.

 

 

Rambam conclut les Halakhot relatives à Pourim et à la lecture de la Méguila par la Halakha suivante (chapitre 2, Halakha 18) :

כל ספרי הנביאים וכל הכתובים עתידין ליבטל לימות המשיח חוץ ממגילת אסתר והרי היא קיימת כחמשה חומשי תורה וכהלכות של תורה שבעל פה שאינן בטלין לעולם. ואף על פי שכל זכרון הצרות יבטל שנאמר כי נשכחו הצרות הראשונות וכי נסתרו מעיני. ימי הפורים לא יבטלו שנאמר וימי הפורים האלה לא יעברו מתוך היהודים וזכרם לא יסוף מזרעם.
‘Les livres des prophètes et les hagiographes ne seront plus pertinents aux temps du Mashia’h, aux temps messianiques, sauf le rouleau d’Esther qui est éternel comme les cinq livres de la Torah et comme les lois de la Torah Orale qui ne s’annuleront jamais.
Et quand bien même le souvenir des malheurs d’antan s’annulera, comme dit le verset (Yéshayahou 65,16) « car les malheurs d’antan seront oubliés et seront cachés de mes yeux », les jours de Pourim ne seront jamais annulés, comme dit le verset (Esther 9,28) « et ces jours de Pourim ne disparaitront pas du sein des juifs et leur souvenir ne s’arrêtera jamais de leur descendance ».’


La Hagaot Maïmoniot rapporte que la source de cette Halakha de Rambam est l’avis de Rabbi Shimon ben Lakish dans le premier chapitre du Traité Méguila dans le Talmoud Yéroushalmi (Halakha 4 ou 5 selon les éditions).

Outre le fait que nous nous demandons pourquoi Rambam tranche la conclusion légale comme l’opinion de Rabbi Shimon ben Lakish alors que Rabbi Yo’hanan s’y oppose et qu’en général la conclusion légale est comme Rabbi Yo’hanan, nous ne pouvons que nous étonner.

Nous pouvons concevoir que les livres des prophètes et des hagiographes ne seront plus d’actualité aux temps messianiques. En effet la Guemara rapporte à plusieurs endroits l’opinion de Rabbi ‘Hyia bar Abba (dont Shabbat 63a) :

אמר רבי חייא בר אבא כל הנביאים לא נתנבאו אלא לימות המשיח, אבל לעולם הבא עין לא ראתה אלקים זולתך.
‘Rabbi ‘Hyia bar Abba nous dit : tous les prophètes n’ont prophétisé que par rapport aux temps messianiques, mais le monde futur (Yishayaou 64,3) « l’œil ne l’a pas vu, si ce n’est Toi D. ! ».’

C’est-à-dire que tous les prophètes n’ont fait qu’annoncer les Temps Messianiques, et n’ont eu de cesse que de nous y préparer, de nous y haranguer. Mais une fois que ces temps seront arrivés, ils n’auront plus de pertinence. Donc les livres des Psaumes de David, le Cantique des Cantiques du roi Salomon, tous seront dépassés. Certes. Mais pourquoi ne restera-t-il que ce livre étonnant du rouleau d’Esther qui ne contient même pas le nom de D. ?




Seconde partie. Proposition de démarche pour résoudre nos questions. Le Rambam est cohérent avec sa compréhension générale de ce que seront les Temps Messianiques.



Reprenons. Nous venons de voir dans le paragraphe précédent l’enseignement de Rambam fondé sur le Talmud de Jérusalem comme quoi ne resteront aux Temps Messianiques que les cinq livres de la Torah, le rouleau d’Esther et les lois de la Tradition Orale. Mais comment peut-on définir de manière précise en quoi ces Temps Messianiques consisteront, en quoi ces Temps Messianiques prennent-ils une place importante voire centrale dans notre Tradition, et de quelle manière leur avènement est-il nécessaire selon notre Tradition ? Rendons grâce à Rambam d’avoir répondu à ces questions de manière claire et structurée dans différentes sessions de son œuvre.



I. Le douzième article de foi, selon Rambam.


Rambam dans son commentaire sur la Mishna (introduction au chapitre ‘Helèk du Traité Sanhédrin) définit ce qu’il considère comme étant treize éléments fondamentaux de la foi traditionnelle juive. Ces éléments sont appelés communément ‘les treize articles de foi de Maïmonide’.

Le douzième traite des Temps Messianiques. Nous en donnons notre traduction.

‘Le douzième fondement concerne les Temps Messianiques. Il consiste à croire et être convaincu de sa venue. Et qu’on ne pense pas que sa venue tarde de trop. Et si les jours passent, attends-le. Et qu’il ne fixe pas d’échéance, et qu’il ne recherche pas des théories dans les versets pour définir le temps de sa venue, et d’ailleurs à ce sujet nos Maîtres disent (Traité Sanhédrin 97b) : Qu’explose le souffle des calculateurs de la fin des Temps !
Il faut croire que le Mashia’h sera supérieur en niveau et en gloire sur tous les rois qui lui auront précédé, selon ce qu’ont prophétisé tous les prophètes depuis Moshé notre Maître jusqu’à Malakhi le dernier des prophètes.
Et celui qui n’aurait pas cette confiance, qui en douterait, ou bien qu’il s’imaginerait que sa grandeur ne serait pas exceptionnelle, s’oppose à la Torah et à ce qui y est écrit, et ferait figure de renégat. En effet la Torah parle explicitement du Mashia’h dans le passage de Bil’am (Bamidbar 24, 17 à 19), ainsi que dans la Parashat Nitsavim (Devarim 30,3 à 10).
Est inclus dans ce fondement qu’il n’y a de roi d’Israël que de la maison de David et de la descendance de Shlomo uniquement. Et celui qui s’oppose à cette famille nie la parole de D. et nie les paroles des prophètes.’

Rambam développe un peu son propos dans son commentaire sur la dernière Mishna du Traité Edouyot.
Nous rapportons le début de cette dernière Mishna et ensuite notre traduction du commentaire de Rambam.



II. Début de la dernière Mishna du Traité Edouyot et commentaire de Rambam.


אמר רבי יהושע מקובל אני מרבן יוחנן בן זכאי ששמע מרבו ורבו מרבו הלכה למשה מסיני שאין אליהו בא לטמא ולטהר לרחק ולקרב אלא לרחק המקורבין בזרוע ולקרב המרוחקין בזרוע.
‘Rabbi Yéoshoua dit : j’ai reçu de Rabban Yo’hanan ben Zakaï qui a reçu de son Maître, qui a reçu de son Maître l’enseignement suivant. C’est une Halakha, une loi, que nous avons reçue de Moshé qui l’a reçue du Sinaï : Eliahou ne vient pas rendre impur, ni rendre pur, ni éloigner, ni rapprocher. Il ne viendra qu’éloigner ceux qui ont été rapprochés par la force, et rapprocher ceux qui ont été éloignés par la force.’

Le prophète Elie ne viendra pas dévoiler les secrets et nous dire sur ce qui est pur qu’en vérité c’est impur, et sur ce qui est impur, qu’en fait c’est pur. Il ne viendra qu’enlever les injustices et rétablir à leurs places ceux qui ont été déclarés impurs par les instances politiques alors qu’en fait ils sont purs, et rétablir à leur impureté ceux qui ont fait pression politiquement pour qu’ils soient considérés comme purs.

Rambam, dans son commentaire sur la Mishna, s’interroge sur l’énoncé de Rabbi Yéoshoua. Comment peut-on avoir une tradition qui vient du Sinaï qui mentionnerait le prophète Elie qui a vécu plusieurs siècles après le don de la Torah ?

‘Nous n’avons pas entendu de notre Maître Moshé ce langage précisément mais nous avons reçu de lui la transmission de ce sujet dans sa globalité. En effet nous avons appris de Moshé globalement le sujet de la venue du Mashia’h comme en témoignent d’ailleurs plusieurs versets de la Torah (Devarim 30,3 à 10) :
« Si sera ton exilé au fin fond des cieux, de là-bas D. te rassemblera et delà Il te prendra. »
«  Et D. ramènera ton exil, Il aura pitié de toi, Il reviendra et te rassemblera depuis tous les peuples parmi lesquels Il t’avait éparpillé là-bas. »
« Et l’Eternel ton D. circoncira ton cœur ainsi que le cœur de ta descendance et tu pourras aimer l’Eternel ton D. avec tout ton cœur et avec toute ton âme et alors tu vivras[11]. »
Et bien d’autres versets. Et Moshé enseigna aussi au nom du Tout Puissant ce qui précèdera ces Temps et les circonstances de leur venue. Il enseigna aussi qu’un homme précis viendra pour redresser les cœurs et ce sera Eliahou. Il enseigna aussi que cet homme n’ajoutera pas à la Torah ni y soustraira mais que par contre il retirera le fruit des exactions et des injustices.’


Il ressort donc clairement du commentaire de Rambam que l’advenue des Temps Messianiques fait partie de la Torah et de ses enseignements.
Maintenant la question va se poser : comment pourrons-nous savoir légalement que tel homme est le Mashia’h ou ne l’est pas ?
Rambam dans le onzième chapitre des Hilkhot Melakhim, troisième et quatrième Halakhot, aborde cette grande question.


III. Rambam dans le onzième chapitre des Hilkhot Melakhim, troisième et quatrième Halakhot

 


ג. ואל יעלה על דעתך שהמלך המשיח צריך לעשות אותות ומופתים ומחדש דברים בעולם או מחיה מתים וכיוצא בדברים אלו אין הדבר כך שהרי רבי עקיבא חכם גדול מחכמי משנה היה והוא היה נושא כליו של בן כוזיבא המלך והוא היה אומר עליו שהוא המלך המשיח ודימה הוא וכל חכמי דורו שהוא המלך המשיח עד שנהרג בעונות כיון שנהרג נודע להם שאינו ולא שאלו ממנו חכמים לא אות ולא מופת ועיקר הדברים ככה הן שהתורה הזאת חוקיה ומשפטיה לעולם ולעולמי עולמים ואין מוסיפין עליהן ולא גורעין מהן
Halakha 3. ‘Qu’il ne monte pas à ta pensée que le roi Mashia’h se doive de faire des signes et des prodiges, qu’il doive bouleverser des choses dans l’ordre du monde et ressusciter des morts comme les imbéciles se l’imaginent. Les choses ne sont pas ainsi. La preuve en est que Rabbi Akiva, grand Maître de l’époque de la Mishna, était le porte-étendard de Ben Koziba le roi, et disait à son sujet qu’il est le roi Mashia’h. Et il pensait, lui Rabbi Akiva, ainsi que tous les Sages de sa génération qu’il est le roi Mashia’h, jusqu’à ce qu’il mourût en conséquence de fautes[12]. Quand il fut assassiné, ils comprirent qu’il n’était pas le Mashia’h, mais auparavant ils ne lui demandèrent ni signe ni prodige.
Et c’est ainsi précisément que ces choses sont (qu’il n’y a pas à demander au Mashia’h de signe ou de prodige). En effet la Torah, ses décrets et ses lois, sont éternels à tout jamais, il n’y a ni à leur ajouter, ni à leur retrancher.’

ד. ואם יעמוד מלך מבית דוד הוגה בתורה ועוסק במצות כדוד אביו כפי תורה שבכתב ושבעל פה ויכוף כל ישראל לילך בה ולחזק בדקה וילחם מלחמות ה' הרי זה בחזקת שהוא משיח. אם עשה והצליח ובנה מקדש במקומו וקבץ נדחי ישראל הרי זה משיח בודאי ויתקן את העולם כולו לעבוד את ה' ביחד שנאמר כי אז אהפוך אל עמים שפה ברורה לקרוא כולם בשם ה' ולעבדו שכם אחד
‘Si se lève un roi de la maison de David, dont la pensée est dans la Torah et l’investissement dans l’accomplissement de ses commandements comme David son aïeul, selon la Torah Ecrite et selon la Torah Orale, et qu’il forcera tout Israël à aller dans la Torah et à en consolider les finances, et qu’il accomplira les guerres de D., nous pourrons alors dire qu’a priori il est le Mashia’h.
Si son action se concrétise et qu’il construit le Temple en son lieu défini, et qu’il ait rassemblé les exilés d’Israël, alors nous pourrons affirmer qu’il est le Mashia’h indubitablement. Il réparera le monde entier à servir D. tous ensemble, comme dit le verset (Tsefania 3,9) « Car alors Je déverserai sur les peuples une lèvre claire pour proclamer tous au nom de D. et Le servir dans un même élan ».’



IV. Analyse du raisonnement de Rambam.


Et c’est ainsi précisément que ces choses sont (qu’il n’y a pas à demander au Mashia’h de signe ou de prodige). En effet la Torah, ses décrets et ses lois, sont éternels à tout jamais, il n’y a ni à leur ajouter, ni à leur retrancher.’

Quel est le raisonnement de Rambam ?
Rambam veut prouver de manière rigoureuse que juridiquement le Mashia’h n’aura pas à prouver la véracité de sa vocation en faisant des miracles ou des prodiges.
Nous avons vu plus haut que la venue du Mashia’h et sa vocation sont des notions importantes de la Torah. Cependant ni les versets de la Torah ni la Tradition Orale ne nous définissent comment nous saurons que tel individu est le Mashia’h ou ne l’est pas. A contrario la Torah dans la Parashat Shofetim (Devarim 18,21 et 22) nous enseigne explicitement comment identifier un vrai prophète d’un faux. Tous ces enseignements sont détaillés dans le dixième chapitre des Hilkhot Yéssodé HaTorah. Rambam en déduit que si la Torah nous spécifie qu’il y a une notion de venue du Mashia’h et qu’elle ne nous enseigne pas la manière d’identifier son authenticité, c’est qu’il n’y a pas de test spécifique. Dire qu’il y aurait une sorte de test, demander par exemple qu’il nous prouve qu’il est homme de D. en nous faisant des miracles, reviendrait à ajouter des conditions à ce qui est dans la Torah, or la Torah est éternelle, il n’y a ni à y ajouter ni à y retrancher.
Certes, mais alors comment saurons-nous s’il est ou non le Mashia’h ?
C’est ce que le Rambam nous enseigne dans la Halakha 4 de manière sublime : nous saurons que le Mashia’h est le Mashia’h s’il fait le travail du Mashia’h.


V. Début de résolution de nos questions.



Le propos qui nous occupe et nous accompagne est de rendre compte de l’étonnement majeur auquel nous invite le Rambam en enseignant qu’aux Temps Messianiques ne resteront que les cinq livres de la Torah et le Rouleau d’Esther. Pourquoi ne restera-t-il que ce texte étonnant duquel manque la mention explicite du nom de D. ?
Regardons la dernière Halakha du douzième chapitre des Hilkhot Melakhim. C’est avec cette Halakha que Rambam conclut son œuvre monumentale, le Mishné Torah :

ה ובאותו הזמן לא יהיה שם לא רעב ולא מלחמה ולא קנאה ותחרות שהטובה תהיה מושפעת הרבה וכל המעדנים מצויין כעפר ולא יהיה עסק כל העולם אלא לדעת את ה' בלבד ולפיכך יהיו ישראל חכמים גדולים ויודעים דברים הסתומים וישיגו דעת בוראם כפי כח האדם שנאמר כי מלאה הארץ דעה את ה' כמים לים מכסים
‘Et en ces temps, il n’y aura ni famine ni guerre, ni jalousie ni compétition, car les bienfaits seront prodigués en abondance, les délices à portée de main comme la terre. Et l’investissement de tous ne sera que de connaître D. uniquement. Et alors les enfants d’Israël seront de grands savants et connaîtront les choses cachées et atteindront la pensée de Leur Créateur selon la capacité qu’a l’homme de Le connaître, comme dit le verset (Yeshayahou 11,9) « Car la terre se remplira de connaissance de D. comme l’eau recouvre l’océan ».’

Telles sont les dernières lignes de tout le Mishné Torah. Bien évidemment ces quelques lignes sont très belles, poétiques et émouvantes. Mais que veut nous dire le prophète par cette image bizarre ? « Comme l’eau recouvre l’océan », indubitablement l’eau recouvre l’océan, et alors ?

Il nous semble que la clef de tout notre sujet se trouve dans le commentaire de Rav Shimshon Raphaël Hirsch sur Béréshit chapitre 4 verset 26.
Regardons les versets.


Béréshit chapitre 4 verset 25 :


וידע אדם עוד את אשתו ותלד בן ותקרא את שמו שת כי שת לי אלקים זרע אחר תחת הבל כי הרגו קיו.
‘Et Adam connut encore sa femme et elle lui enfanta un fils. Elle l’appela Shèt, fondement, car D.
m’a mis en fondement une autre descendance à la place de Abel car Caïn l’a tué.’


Verset 26 :

ולשת גם הוא יולד בן ויקרא את שמו אנוש אז הוחל לקרוא בשם ה'.
‘Et à Shèt aussi naquit un fils, il le nomma Enosh, alors on commença à invoquer le nom de D..’


Avant de citer le commentaire de Rav Shimshon Raphaël Hirsch, il est nécessaire d’analyser plusieurs points.



VI. Quel a été le problème de la génération d’Enosh ?


Traditionnellement la génération d’Enosh est considérée comme une génération catastrophe. 
Rashi rapporte dans son commentaire sur Béréshit chapitre 6, verset 4, au nom du Midrash Béréshit Rabba (26,7), qu’à l’époque d’Enosh il y eut déjà une sorte de déluge et qu’en conséquence des fautes des hommes l’océan submergea un tiers des terres habitées.
Mais quelles étaient leurs fautes ? Ce que la Torah dit à ce sujet se résume en tout et pour tout au verset que nous venons de citer « Alors on commença à invoquer le nom de D. », où y-t-il trace d’une quelconque catastrophe, d’une quelconque dégradation morale ?

Rashi, dans son commentaire sur le verset, fait remarquer que le mot הוחל, Hou’hal, que nous avons traduit par ‘commença’, est plus proche de la racine du mot חול, ‘Hol, qui signifie ‘profane’. C’est-à-dire ‘alors on profana etc…’.
Rashi traduit alors le verset ainsi :
‘Alors on profana, en donnant aux hommes et aux plantes des noms divins, en leur rendant un culte idolâtre et en les appelant des dieux.’

Rambam, dans son introduction aux lois relatives à l’idolâtrie explique d’ailleurs l’émergence des cultes idolâtres de la manière suivante (Hilkhot Avoda Zara chapitre 1, Halakha 1) :
‘Aux temps d’Enosh, l’humanité se fourvoya de manière catastrophique et la sagacité des Sages de l’époque fut défaite. Enosh lui-même fit partie des fourvoyés. Et voici leur erreur. Ils se dirent : puisque la Divinité a créé ces étoiles et ces constellations pour diriger le monde, les plaça au firmament et leur confèra du respect et ce sont les serviteurs qui Le serve dans le hauteurs célestes, il est légitime qu’on les loue, qu’on les glorifie et qu’on leur confère de l’honneur. Et telle est la volonté du Très Haut que l’on grandisse et que l’on honore celui qu’Il grandit et qu’Il honora. Cela ressemble à un roi qui veut que l’on honore ceux qui se tiennent devant lui, et cela entre dans la glorification même du roi.
A partir du moment où cette pensée vint à leur cœur, ils commencèrent à construire des sanctuaires pour les étoiles et à leur offrir des sacrifices, à les glorifier, les magnifier dans leur paroles et à se prosterner en face d’elles pour éveiller l’attention positive de leur Créateur à leur encontre selon leur conception funeste. Telle est en vérité la définition de l’idolâtrie. Et c’est ce que disaient ses adorateurs premiers qui en connaissaient le fondement, ils ne disaient d’aucune manière que le seul dieu est cette étoile. Et c’est ce que dit le prophète Yirmiahou[13] (10,7 et 8)
« Qui ne te craindrait pas Roi des Nations ! Car c’est à Toi que la crainte revient. Dans tous les Sages des peuples et dans tous leurs royaumes, rien ne te vaut. Mais c’est sur un point qu’ils sombrent dans la bétise en forçant à servir des absurdités qui ne sont que du bois ». C’est-à-dire que tous savent que Tu es le seul D., mais leur erreur et leur imbécilité sont de s’imaginer que cette vacuité (de servir les étoiles) serait Ta volonté.’



VII. Commentaire de Rav Shimshon Raphaël Hirsch sur le verset.


Sans contester la pertinence de l’explication de Rashi sur le verset, Rav Shimshon Raphaël Hirsch fait remarquer néanmoins que le nom de D. dont parle le verset est le Tétragramme, qui est l’expression de la dimension de Ra’hamim, de mansuétude. Or si véritablement le verset parlait des prémices du culte idolâtre, nous ne trouvons jamais le Saint Tétragramme associé au culte idolâtre si ce n’est le nom Elokim, qui représente la dimension de rigueur, d’absolu.
Nous rapportons son commentaire (dans notre traduction) :
‘le commentaire de Rashi soulève un problème. En effet la mention du Tétragramme est la chute de l’idolâtrie[14]. Nous trouvons nulle part que le culte des idoles ait associé le Tétragramme à ses cultes ineptes.
Il ne nous reste donc qu’à expliquer le sens de notre verset dans sa lecture la plus simple. « Alors ils commencèrent à invoquer le nom de D., à proclamer le nom de D. . ».
Et l’explication que j’ai entendue de mon Maître le ‘Hakham Bernays[15] est indubitablement la plus pertinente. La voici. 
Proclamer le nom de D. était un immense mérite lors de la génération d’Avraham et représentait un signe de repentance pour cette génération. Cela annonçait les prémisses d’une réparation possible, d’un Tikoun possible, étant donné que, les générations passant, le Nom de D. avait disparu du cœur des créatures. Par contre, à l’époque d’Enosh, proclamer le Nom de D. annonça le début de la dépravation de cette génération. A cette génération se fit sentir le besoin de proclamer le Nom de D.. Jusqu’alors cela était inutile, inapproprié. Comme cela sera le cas aux temps futurs, comme dit le verset (Yirmiahou 31,33) « l’homme n’enseignera plus à son ami, ni l’homme à son frère, en lui disant – venez connaître D. !- car tous Me connaîtront du plus petit au plus grand ».’



VIII. Développements à partir du commentaire du ‘Hakham Bernays rapporté par son élève Rav Shimshon Raphaël Hirsch. Essai de résolution de nos questions.



Proclamer le Nom de D. prend une place centrale dans la vocation d’Avraham Avinou, notre père, comme nous le voyons dans Béréshit 12,8 et Béréshit 13,4.
ויקרא בשם ה'.
En première traduction, nous pouvons dire : ‘Il proclama le nom de D.’. En effet, les contemporains d’Avraham ne savaient pas qu’il y avait un D. Un, qu’il y avait un Créateur Un de toute chose. Avraham, dont le nom signifie ‘père’, fut l’enseignant par excellence, fut le premier enseignant.
Vayika signifie aussi ‘il appela’. Onkelos traduit cette expression par וצלי בשמא דה', ‘Il pria en invoquant le nom de D.’. Avraham appela en invoquant le Nom de D.. Lorsque j’appelle quelqu’un, cela signifie que cette personne n’est pas proche de moi.
Avraham est le début du Tikoun de la réparation. Dans la dimension première de l’humanité, l’homme est proche de D., il Lui parle, D. est son interlocuteur, et l’homme est l’interlocuteur de D. . La proximité entre le Créateur et Sa créature est intense. Le fait que le verset dise qu’à la génération d’Enosh ils commencèrent à invoquer D., à appeler D., signe le début catastrophique de la chute, le début d’une distance.

Rambam nous dit qu’aux Temps Messianiques il ne restera que les cinq livres de la Torah et le rouleau d’Esther nous définit de manière extrêmement précise en quoi consisteront ces Temps Messianiques. Ces Temps consisteront en un retour complet à cette proximité intense entre le Créateur et Ses créatures, où invoquer le Nom de D. sera en trop.
Nous pouvons, grâce au commentaire du ‘Hakham Bernays, lire le verset du prophète Yeshayahou par lequel Rambam conclut l’ensemble de son œuvre majeure : « Car la terre se remplira de connaissance de D. comme l’eau recouvre l’océan ». L’eau recouvre l’océan est l’image de la proximité la plus intense. Donc Rambam nous définit alors de manière absolument sublime que le livre d’Esther, où n’apparait pas le Nom de D. de manière explicite, est consubstantiellement Le livre des Temps Messianiques.
Nous pouvons dès lors relire tout notre sujet.
La fête de Pourim est un jour profane, car cette fête est la découverte que c’est par le biais de notre réalité la plus triviale que nous pouvons découvrir un lien intime avec Notre Créateur, comme l’ont rédigé les Maîtres de la Grande Assemblée, contemporains de l’histoire d’Esther et du miracle de Pourim, dans le texte de la prière que nous disons trois fois par jour :
על חיינו המסורים בידך, ועל נשמותינו הפקודות לך, ועל נסיך שבכל יום עמנו ועל נפלאותיך וטובותיך שבכל עת ערב ובוקר וצהרים.
‘(nous Te remercions) sur nos vies qui sont entre Tes mains, et sur nos âmes qui Te sont confiées, et sur Tes miracles chaque jour que nous vivons, et sur Tes prodiges et Tes bienfaits à tout moment, le soir et le matin, et le midi’[16].

 


IX. Retour aux Hilkhot Melakhim de Rambam. Passerelles entre les décisions de Rambam et les démarches des Maîtres de la Kabbala.



Nous avons vu plus haut qu’à la troisième Halakha du onzième chapitre des lois de Melakhim le Rambam nous enseignait que le roi Mashia’h ne prouvera pas l’authenticité de son identité en faisant des miracles ou des prodiges. Nous pourrons affirmer qu’il est le Mashia’h s’il fait le travail du Mashia’h. Rambam définit à la Halakha 4 en quoi consiste ce travail.

‘Si son action se concrétise et qu’il construit le Temple en son lieu défini, et qu’il ait rassemblé les exilés d’Israël, alors nous pourrons affirmer qu’il est le Mashia’h indubitablement.’

Si l’on écoute ce que nous dit ici Rambam on ne peut qu’être interpelé. En effet il nous a dit qu’il ne rentre pas dans le protocole du Mashia’h de faire des miracles et des prodiges, or n’y a-t-il pas plus grand prodige que de reconstruire le Temple à sa place originelle[17], et n’y a-t-il pas plus grand prodige que de rassembler et ramener les exilés d’Israël ?
Certes, mais nous pouvons néanmoins discerner que ces événements ne seront pas des bouleversements dans les éléments de la nature, mais des bouleversements dans l’intime des hommes, dans la perception intérieure du monde.

Rav Shlomo Wolbe met en relation cet enseignement de Rambam avec un enseignement de Rabbi Moshé ‘Haïm Luzzato dans le Daat Tevounot qui explique avec précision que les Temps Messianiques ne se devront pas d’opérer des changements dans l’ordre matériel de la nature, mais opèreront des bouleversements dans le Daat, dans la perception et dans la connaissance.

Rapportons les mots comptés et percutants de Rav Wolbe dans le second tome du Alé Shour, page 78 :
לא בזאת היא גדלותו של המשיח שיעשה ניסים אלא בזה שיופיע בעולם בשיעור קומתו האמיתי של האדם.
‘La grandeur du Mashia’h ne consistera pas en ce qu’il fera des miracles et mais en ce qu’il se présentera dans le monde dans la stature véritable de ce qu’est l’homme’.

Rav Wolbe prouve sa démarche à partir de l’analyse du grand Maître de la Kabbala[18], Rabbi Moshé Luzzato, dans le Daat Tevounot (pages 144 et 145 de l’édition de Rav Friedlander).  Nous en donnons notre traduction :
‘Le premier état[19]. L’époque où D. saisit son pouvoir sur Son monde par des signes et des prodiges pour que les choses soient dévoilées aux yeux de toutes les Nations qu’il y a Un D. en Israël. Cette période était toute celle du premier et du second Temple. Et il faut que tu comprennes que ce dévoilement est quelque part un dévoilement par l’extériorité. Explication : ce dévoilement de la Gloire de D. ne vient que du fait des actions uniquement, par le biais des prodiges redoutables. Mais si ces prodiges venaient à manquer, la croyance en D. ne serait pas complète. Cette étape ne répond pas à la volonté pleine dont D. veut que Sa gloire se révèle dans Sa Création.
Le second état[20]. L’époque où l’Eternel se révèlera à toutes Ses créatures par le biais de la connaissance et de la perception, et non du fait de prodiges. C’est-à-dire qu’ils verront la gloire de D. et Le percevront par accroissement de la connaissance et de la science. Et c’est ce que disent les versets (Yeshayahou 11,9) « Car la terre se remplira de connaissance de D. comme l’eau recouvre l’océan » et (Yeshayahou 52,8 et 40,5) « car de leurs propres yeux ils verront lorsque D. ramènera Tsion », « Et se révèlera la gloire de D. et toute chair ensemble verront ». Et alors les signes et les prodiges seront inutiles pour renforcer la foi, elle se renforcera du fait de la connaissance et de la perception comme les prophètes et les Malakhim, les Anges, qui connaissent leur Créateur par leur propre perception. Ceci est la connaissance claire et véritable qu’aucun doute ne peut ébranler.’


Rambam nous a enseigné que le Mashia’h ne sera pas authentifié par sa capacité de faire des miracles ou des prodiges. La démarche du Ram’hal, rapportée par Rav Wolbe, ajoute que la spécificité des Temps Messianiques sera en ce que ses prodiges et miracles seront dans la perception intérieure, dans le dévoilement de la Gloire de D. par la connaissance et par le vécu, non dans le bouleversement des lois de la nature.

Nous pouvons désormais reprendre tout notre sujet.
Soixante-dix ans après l’exil du roi Yekhania, l’humanité attend la délivrance du peuple d’Israël et que son D. reconstruise Son Temple. Rien ne se passe. Le projet de l’empereur Cyrus avorte. D. se tait. Commence le silence de D.. Assuérus en déduit que le D. redoutable qui a sorti les enfants d’Israël d’Egypte avec des miracles et des prodiges s’est retiré de l’histoire des hommes. Il en déduit aussi que la place est vacante, alors autant la prendre : c’est le merveilleux festin d’Assuérus, le Sacre de l’homme-dieu, de l’homme politique. C’est l’avènement d’un monde désenchanté.
Les Maîtres de notre Tradition nous enseigne que, bien au contraire, commence un avant-goût des Temps Messianiques. Nous pouvons dire, fort des enseignements de Rambam et Ram’hal, que si Shabbat est un avant-goût du Monde Futur, la fête de Pourim, qui est strictement un jour profane[21], est un avant-goût des Temps Messianiques. Une fois par an, lors de la fête de Pourim, apparaît une bouffée de Temps Messianiques au sein même de notre quotidien trivial. Mais cela nécessite une grande préparation, une grande ‘Hokhma, une grande connaissance. Si l’on arrive à Pourim sans avoir préparé cette fête immense, elle peut se cantonner en une petite mascarade inepte et infantile, bâclée, car, comme nous l’avons vu plus haut il est licite d’y vaquer à ses occupations. Cette fête peut être, par accroissement de la connaissance et de la perception, le moment de la proximité et de l’intimité la plus grande avec D., comme « l’eau recouvre l’océan ».

Nos Maîtres nous ont enjoint de lire le rouleau d’Esther le jour de Pourim. Toutefois il y a débat dans la troisième Mishna du second chapitre du Traité Méguila (19b dans la Guemara) pour savoir à partir d’où a-t-on concrètement l’obligation de lire. En effet la question est légitime. Si cette obligation répond à la nécessité de promulguer le miracle qui s’est accompli à Pourim, le début du rouleau ne parle nullement de cela. Aman l’impie, à l’origine du décret d’extermination, n’apparaît qu’au début du troisième chapitre ! Peut-être l’obligation juridique de lire ne s’appliquerait qu’à partir du troisième chapitre ?
Rabbi Méïr enseigne, et telle est la conclusion légale, que nous avons l’obligation de lire le rouleau d’Esther entièrement, dès le début. Apparemment il ne se passe rien de spécial relatif à l’ensemble du peuple d’Israël durant les deux premiers chapitres. Un empereur mégalomane fait un festin hors-norme. Dépassé par sa versatilité il envoie sa favorite à la mort et nomme une nouvelle impératrice. Bien après, apparaissent les décrets d’extermination. Et d’ailleurs Rabbi Yossi, dans la Mishna, propose de dire que l’obligation juridique de lire la Méguila ne devrait s’appliquer qu’à partir du début du troisième chapitre. La conclusion légale est comme Rabbi Méïr qu’il faut la lire entièrement. En effet chaque micro-détail de la Méguila est un dévoilement de la splendeur du miracle de Pourim. Il ne se passe rien, mais tout est en train de se passer. Là se trouve le dévoilement des Temps Messianiques. Notre vie, dans sa simplicité, est, dans la perception intérieure que nous pouvons en avoir, le lieu le plus intense et le plus intime du dévoilement de la Gloire de D. .

 

 



[1] Il est à remarquer que, dans notre version du passage du Traité Baba Batra, le rouleau d’Esther est placé entre le livre de Daniel et celui d’Ezra, ce qui rend difficile l’explication présente de Rashi. Difficile mais non impossible.

[2] Il en eut trois, mais les deux plus jeunes nous importent dans l’étude présente.

[3] En effet Rashi nous éveille à une contradiction interne dans les versets. Le troisième verset dit que ce dont on parle se passe la troisième année de son règne, et le second verset dit lorsqu’il s’assit sur son trône, on dirait que cela se passe au tout début de son règne, la première année. A cela Rashi répond dans sa première réponse : s’asseoir est à comprendre lorsque son pouvoir fut bien affermi dans sa main, donc la troisième année de son règne.

[4] Drash. Sens recherché, exigeant. Le mot Drash vient de la racine Doresh qui signifie ‘rechercher’, ‘exiger’.

[5] Ces nuances ne sont pas très perceptibles pour les francophones. En effet la langue et la culture liée à la langue française supportent des images littéraires et poétiques. La langue hébraïque et la culture qui lui est liée sont rigoureuses et fondamentalement logiques, et, s’il y a des formes poétiques, celles-ci doivent rendre compte d’une rigueur grammaticale et syntaxique.

[6] Nous ne voulons pas faire dans la facilité mais il est à remarquer que le mot hébreu Shoné signifie à la fois changer et répéter. Souvent on veut changer, mais on ne fait que répéter. C’est le ‘Hidoush, l’innovation, qui sort de la répétition.

[7] Un Kéli, un objet, un ustensile, est ce qui est utilisé. Il ne prend son utilité que par l’utilisation que l’on en a. Passée cette utilité il perd son sens. Il n’a pas de sens en soi, intrinsèque. Donc dans le mot ‘ustensile’ se trouve le sens d’une limite et d’une fin. (Nous avons entendu cette explication de Monsieur Salomon Benzaquen.  Kéli, ustensile, vient de la racine hébraïque Kilaïon qui signifie ‘anéantir’).

[8] Certains disent que c’est l’opinion de Rav.

[9] C’est-à-dire la génération dont on parle dans le rouleau d’Esther.

[10] Le bouddhisme quelque part s’oppose à l’hindouisme. Dans l’hindouisme, les dieux, c’est-à-dire les forces cosmiques supérieures, s’immiscent dans la vie quotidienne des hommes. Le bouddhisme est une sorte d’hyper sagesse opposée à ces cosmogonies. De même la philosophie en Grèce antique.

[11] Nous nous permettons de traduire ainsi la fin de ce verset en nous basant sur le commentaire sublime de Rabbi Naftali Tsvi Yéhouda Berlin : ‘que vous sentiriez un délice et une vitalité au summum de ce qui est possible. La raison en est qu’en étant hors de la terre d’Israël, même celui qui colle son âme à l’amour de D. ne peut l’atteindre parfaitement, car D. ne se colle pas avec nous pour faire apparaître sur nous le souffle Kodesh, le Roua’h Hakodesh, or la nature de l’amour ne peut arriver à sa perfection que lorsque l’aimé se colle à l’aimant. La vitalité n’est donc pas aujourd’hui dans sa puissance puisque nous sommes en exil [et que D. ne fait pas résider sur nous le souffle prophétique]. Mais aux Temps Messianiques l’amour sera dans sa perfection car D. déversera Son souffle sur nous, ce qui concrétisera la plus grande des bénédictions, comme dit le verset (Yoël 3,1) : « Et après, Je déverserai Mon souffle sur toute chair ».’

[12] Voir Midrash Eikha Rabba chapitre 2,§4.

[13] Nous conseillons de voir le commentaire sublime du Malbim sur ces versets.

[14] En effet le Tétragramme est l’expression de la dimension de mansuétude, c’est-à-dire l’expression de la Providence Divine, or l’idolâtrie est l’affirmation de la distance entre le Créateur et Ses créatures.

[15] Le ‘Hakham Isaac Bernays, Rav d’Hambourg, était un des Maîtres de Hirsch. Il refusait qu’on l’appelle Rav ou Rabbin car il pensait que ce titre était galvaudé, et devenait la chasse gardée des juifs réformés dont il voulait se démarquer. Il se faisait appeler ‘Hakham, titre honorifique des rabbanim séfarades.

[16] Nous aimerions prendre un exemple pour illustrer notre propos. On reproche souvent aux gens des milieux yeshivistes leur manque de volonté de répandre la bonne parole et d’aller apporter la connaissance de la Torah aux autres milieux du peuple juif moins connaisseurs. Ceci peut être considéré comme une critique mais on peut aussi voir les choses sous un autre angle. L’étude de la Torah au quotidien peut nous faire participer d’une proximité avec l’essentiel au niveau de notre quotidien, qui peut être comme une bouffée pré-messianique. Chercher à la propager et la divulguer serait quelque part l’abimer et la faire passer sur un mode démonstratif qui participerait quelque part de la faute de la génération d’Enosh. Et participerait non de la construction, mais de la chute.

[17] En effet nul n’ignore les répercutions géopolitiques cataclysmiques que cela sous-entend. 

[18] Nous sommes toujours émus et bouleversés de voir combien fréquemment Rambam, par sa démarche talmudique rigoureuse et proche du texte et des règles discursives de la Tradition Orale, rejoint les analyses des Maître de la Kabbala, tradition ésotérique de la Torah.

[19] Dans le Daat Tevounot : le troisième état.

[20] Dans le Daat Tevounot : le quatrième état.

[21] Comme nous l’avons vu plus haut.

 

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