Je voudrais conclure en ajoutant un enseignement que nous avions étudié il y a 3 ans à l’occasion de la bar Mistva de notre fils Samuel, et que nous avions dédiée à la mémoire de notre bien aimé Elie Goetschel Zal, Elie qui nous avait donné à réfléchir sur le bikour ‘Holim.
Le traité Nedarim (29b) aborde également le sujet du Bikour ‘Holim, mais à partir d’un passage différent et en première lecture très étonnant :
Bamidbar, chap. 16, 28-30 (Paracha Kora’h)
כט אִם-כְּמוֹת כָּל-הָאָדָם, יְמֻתוּן אֵלֶּה, וּפְקֻדַּת כָּל-הָאָדָם, יִפָּקֵד עֲלֵיהֶם–לֹא ה’, שְׁלָחָנִי.
si ces gens meurent comme meurent tous les hommes; si la commune destinée des hommes doit être aussi la leur, ce n’est pas D qui m’a envoyé
La Guemara explique, en rapportant un commentaire de Rava, que Moché fait une allusion à la Mitsva de Bikour ‘Holim lorsqu’il s’adresse à Kora’h et à son assemblée.
Rappelons les faits : Kora’h met Moché à l’épreuve en le suspectant publiquement de duplicité. Moché ne suivrait pas les commandements de Hachem, et réserverait ainsi tous les privilèges (Commandement du peuple , Kehouna) pour les siens, au détriment du Kelal Israel! Moché s’emporte violemment contre cette grave accusation et prévient cette assemblée qu’une fin terrible et surnaturelle les attend (ils finiront engloutis dans la Terre qui se dérobera sous leurs pieds), prenant le risque d’affirmer que si toutes ces gens mouraient de mort naturelle (donc après une maladie), au fond de leur lit – précise la Guemara – et que le souvenir [Pekouda] de chacun se portera sur eux, alors en effet, il ne serait pas l’envoyé de Hachem, mais un simple usurpateur.
Rava explique que cette « Pekouda », ce souvenir, n’est autre que cette démarche de Bikour ‘Holim, de sorte que si ces personnes mouraient d’une mort naturelle, ils auraient droit aux visites de leur entourage.
D’où l’allusion à notre Mitsva de Bikour ‘Holim, telle que recherchée par la Guemara.
Enfin notre Guemara ajoute, en citant Rabbi A’ha Bar ’Hanina que tout un chacun qui visitera un malade, lui retire un soixantième de la maladie.
Question évidente : si cela était vrai, il suffirait que 60 personnes effectuent Bikour ‘Holim, et alors, ipso facto, le malade serait guéri. Or, hélas, nous savons tous qu’il n’en est pas ainsi.
La Guemara répond avec deux réponses, que le Maharsha considère comme complémentaires l’une de l’autre.
D’une part, le retrait du soixantième doit s’entendre non comme un soixantième de la maladie initiale, mais comme un soixantième de ce qui reste, à ce moment de la visite. En ce sens quel que soit le nombre de visites, il en restera hélas toujours quelque chose.
D’autre part, la Guemara ajoute un détail fort étonnant. La réalité de cette action réparatrice du visiteur sur le malade … dépend du visiteur lui-même. Il est nécessaire en effet, que ce visiteur soit « Ben Guilo ». Que signifie Ben Guilo ?
Pour Rachi, cela signifie que le visiteur doit être du même âge que le malade (Guil = âge). Pour le Ran et le Roch, cela signifie qu’ils sont nés sous le même signe astrologique.
Ces deux conditions étant nécessaires, on comprend dès lors que la probabilité de guérison en est considérablement amoindrie (commentaire du Maharsha).
Cela étant, il nous reste à élucider deux points
1.comment et pourquoi le fait que le visiteur soit Ben Guilo (quelle que soit l’explication retenue) serait de nature à influer sur le malade ?
2.il est étonnant de constater que la référence principale retenue par le Talmud – outre celle de notre paracha – au Bikour ‘Holim soit extraite du passage de Kora’h. Quel rapport entre la révolte de Kora’h et cette Mitsva ?
Pour répondre à la première question, peut-être devons-nous commencer par nous interroger sur le sens du mot Bikour (‘Holim).
Le mot Bikour apparaît à quelques reprises dans le Tanakh. En particulier ce verset connu de Ezéchiel où Hachem témoigne de son affection pour le Peuple Juif, comparant sa préoccupation à celle du berger envers son troupeau.
יא כִּי כֹּה אָמַר, אֲדֹנָי הי: הִנְנִי-אָנִי, וְדָרַשְׁתִּי אֶת-צֹאנִי וּבִקַּרְתִּים. יב כְּבַקָּרַת רֹעֶה עֶדְרוֹ בְּיוֹם-הֱיוֹתוֹ בְתוֹךְ-צֹאנוֹ, נִפְרָשׁוֹת–כֵּן, אֲבַקֵּר אֶת-צֹאנִי; וְהִצַּלְתִּי אֶתְהֶם, מִכָּל-הַמְּקוֹמֹת אֲשֶׁר נָפֹצוּ שָׁם, בְּיוֹם עָנָן, וַעֲרָפֶל.
Oui, ainsi parle le Seigneur Dieu, me voici moi-même! J’aurai soin de mes brebis
et je les passerai en revue. 12 Comme un pasteur inspecte son troupeau, le jour où il est au milieu de ses brebis en désarroi, ainsi j’inspecterai mes brebis et les retirerai de tous les lieux où elles se sont dispersées en un jour de nuée et de brume.
Selon le Metsoudat Tsion, Bakarat signifie, ce souci permanent du berger envers son troupeau, s’assurant, au cas par cas que chaque brebis, chaque mouton, chaque animal soit là et en bonne santé. Ainsi en est-il de Hachem envers les Bné Israel, clame le Prophète Ezéchiel.
Le mot Bikour (qui renvoie également à Bikoret, le discernement, ou encore Boker, le matin, lorsque notre esprit est frais et disponible) ne correspond pas à une simple visite mais est un acte d’empathie, de sym-pathie au sens étymologique du terme qui se joue entre le malade et son visiteur !
Peut-être pouvons ainsi tenter de comprendre en quoi le Ben Guilo est-il un sujet plus à même que toute autre de rentrer en communion avec la personne malade.
Quant à la deuxième question, le Ben Yeoyada, apporte une explication lumineuse en insistant sur la dimension d’unité, de A’hdout, que la Mitsva de Bikour ‘Holim incarne et exige.
Le Bikour ‘Holim est par essence la manifestation authentique de l’Unité du Am Israel. Rendre visite à une personne malade, quelle que soit sa souffrance procède d’un élan de générosité intimement lié à cette notion d’appartenance à un même peuple, à cette idée que cet autre qui souffre est mon frère, mon semblable.
Or précisément, Kora’h feignait d’incarner cette dimension de A’hdout, d’Unité, il prétendait agir par compassion pour son peuple, alors que seul son ego dirigeait ses pulsions.
Kora’h était un imposteur, il prétendait être l’héritier spirituel de Avraham. Mais la réalité était tout autre.
Chacun d’entre nous est amené à interroger son quotidien en ces termes : suis-je digne du Tselem Elokim dont je suis dépositaire ? Suis-je capable du meilleur comme Avraham, ou du pire comme Kora’h ? Nous avons tous de multiples occasions de manifester nos devoirs de générosité, ou hélas aussi d’y manquer. Que ce soit envers nos amis, nos parents, nos voisins, nos concitoyens ou même nos conjoints : que faisons-nous pour tendre vers cette Infinie Bonté et nous distinguer ainsi du pouvoir reptilien (égoïste, hédoniste, jaloux, revanchard, orgueilleux etc..) qui est en nous ? Est-on capables de pardonner – un vrai et grand pardon ! – comme D le fait à notre égard et comme Avraham nous en a donné l’exemple ? Tout un programme …

