De Roch Hachana à Yom Kippour : le shophar, le jugement et la Téchouva
Entre autres explications de la sonnerie du shophar à Rosh Hachana, Rabbénou Aboudarham nous livre cette réflexion : « Le jour de Rosh Hachana est le premier des dix jours de pénitence et la sonnerie du shophar doit retentir telle une proclamation et un avertissement : celui qui veut faire Téchouva doit le faire maintenant ; dans le cas contraire, il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même ». Rosh Hachana est donc le départ d’un compte à rebours qui prend fin à Yom Kippour.
La guemara demande (Rosh Hachana 15B) : « Pourquoi sonne-t-on du shophar à deux reprises, une première fois avant la prière de Moussaph et une seconde fois pendant celle-ci ? » et la guemara répond : « Pour déconcerter le satan ». Nous trouvons dans Tossephote au nom du Yérouchalmi, l’explication suivante : « Dès la première sonnerie, le satan se pose la question de la raison de celle-ci. Lorsque nous réitérons la sonnerie, il se dit que la fin des temps est sûrement arrivée, qu’il est dès lors appelé à disparaître ».
Par ailleurs, la guemara (Yoma 20A), nous dit que le mot « hasatan » a la valeur numérique de 364. Il ne peut donc tenir son rôle que 364 jours par an et doit se tenir coi le jour de Yom ha kippourim.
L’étude que nous vous proposons s’articulera ainsi : nous essayerons d’analyser le concept du satan, de voir dans quelle mesure le shophar en est l’antidote et enfin ce qui nous est demandé dans ce parcours qui nous mène de Rosh Hachana à Yom Kippour.
Le roi David dans ses psaumes (81 verset 4) nous dit : « Sonnez du shophar pendant la fête qui tombe lorsque la lune est couverte » (selon Rachi). Ce qui signifie que l’on sonne du shophar à Rosh Hachana, jour de la néoménie de Tichri. Pourquoi le texte tient-il à souligner comme caractéristique le fait que le moment du shophar coïncide avec la nouvelle lune ? Pour comprendre cela, il nous faut citer un Midrach rapporté par Rabbénou Aboudarham : « Toute l’année, le satan se fait le procureur du peuple juif et D... le repousse au jour du jugement : Rosh Hachana. Quand arrive le jour dit, le satan vient présenter l’acte d’accusation et cite le soleil à témoin. Alors D... lui rétorque : “Les lois de la Torah exigent deux témoins, tu n’en as qu’un seul, cites-en donc un autre !” Le satan part donc à la recherche de la lune et ne la trouve pas puisqu’elle est dissimulée. »
Le rôle de satan qui n’est rien d’autre qu’un malach, est d’accuser l’homme. Mais nous savons que dans certains textes, notamment à propos du sacrifice d’Isaac et également au début du livre de Job, on le voit chargé de la mission d’éprouver les hommes. Or il est bien connu qu’un malach ne peut être envoyé pour deux missions différentes. En fait, il faut comprendre que ces deux rôles n’en font qu’un. Le satan doit mettre en valeur les potentialités de l’homme. À l’intérieur du monde matériel dans lequel nous vivons, ce sont les épreuves que nous propose le satan qui nous permettent de mettre en pratique, de concrétiser les choix qui nous définissent. Lorsque nous échouons dans ces épreuves, c’est donc ce même satan qui les présente à D...
En cela, le satan peut être comparé au soleil dont la nature est de révéler par sa lumière vive toute existence dans notre univers. (Il est néanmoins vrai que par conséquence, le satan et le soleil devront attester, le moment venu, du succès de l’homme dans les épreuves subies... Ce dernier point pourrait faire l’objet d’une autre étude).
Rav Dessler z.a.l cite le Midrach suivant : « Rabbi Yoshiha dit : il est écrit “Heureux le peuple qui sait sonner : les autres peuples ne savent-ils pas sonner ? Seul Israël sait comment se concilier les bonnes grâces de D... en sonnant du shophar ; D... se lève alors de son trône de justice et s’assoit sur le trône de miséricorde, transformant ainsi l’attribut de rigueur en attribut de clémence” »
Rav Dessler z.a.l cite encore Rav Eybchitz z.a.l : « Le shophar proclame que l’heure du jugement est venue car les accusateurs n’ont pas le droit d’entrer avant qu’on entende le shophar. Ensuite seulement commence le jugement et chacun peut présenter son réquisitoire. C’est cela même que nous disons dans la prière de Rosh Hachana : “La voix du shophar se fera entendre et ils diront, voici le jour du jugement...” C’est pourquoi le satan est déconcerté car l’accusé, en personne, réclame son jugement ; il dit : “Faites-moi justice !” De ce fait, la colère du roi s’éteint car l’homme accepte qu’on le juge pour ses fautes... Rav Dessler conclut : “Le dynamisme essentiel du jour de Rosh Hachana repose sur la sonnerie du shophar qui consiste à s’en remettre à la justice Divine... et cela dans la joie... Pour accéder à ce niveau, il est nécessaire d’annihiler tous nos désirs pour ne plus considérer que la seule volonté Divine” ».
À la lumière de cette explication, nous comprenons mieux ce qu’est notre tâche pendant Rosh Hachana. Nous sonnons du shophar pour briser notre cœur, pour éliminer en nous ce qui tend à nous écarter de D... Tant et si bien que ne compte plus notre destin personnel pourvu que D... soit proclamé seul roi de l’univers. Il en est le créateur et continue, de manière incessante, à le faire vivre. Ainsi Rosh Hachana se doit d’être fêté le jour « d’effacement » de la lune. Le peuple juif est comparé à la lune. Dans la prière de sanctification de la lune, on trouve cette expression : « À la lune, D... ordonna qu’elle se renouvelle en témoignage de la renaissance des enfants d’Israël qui pourront ainsi honorer leur créateur... ». Comme la lune, nous possédons la faculté de nous diminuer jusqu’à atteindre cette reconnaissance de D... qui consiste à ne considérer que sa seule volonté. C’est cette idée que symbolisait, dans le Midrach, la recherche vaine de la lune par le satan.
Comme la lune, nous pouvons nous renouveler. Tel un ressort qui rebondit lorsqu’il se contracte, notre effacement doit générer un nouvel élan. Ainsi ressort clairement le rôle de Rosh Hachana en tant que premier des dix jours de Téchouva. Le prophète dit : « Retourne, Israël, jusqu’à D... car tu as trébuché dans ta faute » (OSÉE 14). La Téchouva n’est pas simplement un retour en arrière, mais surtout une prise de conscience de la seule existence de D... qui ouvre la voie à une re-création. L’enjeu de ces dix jours de Téchouva est essentiel. Il s’agit de faire en sorte que dorénavant nos actes soient dictés par la seule volonté Divine. À Rosh Hachana, nous avons brisé notre cœur, nous nous sommes effacés devant la royauté de D... Mais il nous faut mettre à l’épreuve cette aspiration, constater que nos faits et gestes concordent avec celle-ci. Nous avons dix jours pour ce faire et atteindre ainsi à Yom Kippour le niveau de la Téchouva.
Le Rambam définit la Téchouva ainsi : « Il faut que l’homme décide de ne plus fauter, qu’il regrette ce qu’il a commis et que D... témoigne qu’il ne recommencera pas : il faudra également confesser à D... ses péchés ». Rav Houtner z.a.l souligne que c’est là un cadeau extraordinaire fait à l’homme. Pour toute autre élévation spirituelle, l’être humain fait de chair et de sang placé dans un monde matériel, doit être mis à l’épreuve afin de concrétiser sa nouvelle identité. Les péripéties du vécu humain sont autant de barreaux d’une échelle que tentera l’homme gravit, tantôt l’homme descend. Mais dans la dimension de la Téchouva, il est possible de changer sa réalité personnelle de manière immédiate pourvu que D... témoigne de notre résolution. Ainsi Rav Houtner z.a.l explique l’absence de satan, le jour de Yom Kippour. Ce jour-là, il n’a pas à exercer son office.
Nos Sages nous disent qu’à Yom Kippour, nous ressemblons aux malachim dans la mesure où nous ne mangeons ni ne buvons, nous prions toute la journée. Le malach n’a pas de libre arbitre et nous sommes censés parvenir à le maîtriser au dixième jour de Téchouva.
Nous savons que la lettre qui symbolise le monde présent est le HÉ, alors que le YOUD représente le monde futur. Gérard Zyzek explique cela par le fait que la lettre HÉ est l’article qui définit, qui détermine. C’est l’univers du concret, de la réalité matérielle. Peut-être pourrions-nous expliquer ainsi pourquoi la guemara a retenu le mot hasatan (le satan) pour en faire la valeur numérique. Rosh Hachana est le jour du HÉ.
Grâce au shophar, cela peut devenir le départ d’un parcours de dix jours au terme duquel on parvient à la lettre YOUD, lettre la plus petite de l’alphabet dont la valeur numérique est dix.

