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10 Tevet 5779
18 décembre 2018
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Yossef est-il un bon gestionnaire ?

A la fin de Parachat Vayigach [[A partir de Berechit 47, 17.]], le récit revient sur le rôle de Yossef à la tête de l'Egypte, après l'épisode longuement raconté des retrouvailles entre Yossef et ses frères, puis la venue de toute la famille de Yaacov en Egypte.


A la fin de Parachat Vayigach [[A partir de Berechit 47, 17.]], le récit revient sur le rôle de Yossef à la tête de l'Egypte, après l'épisode longuement raconté des retrouvailles entre Yossef et ses frères, puis la venue de toute la famille de Yaacov en Egypte. [[Berechit, de 42,1 à 47, 12.]]

1. Quelle est alors la situation ? La famine est venue après les sept années d'abondance, et le monde entier vient s'approvisionner auprès de Yossef qui dispose d'innombrables quantités de blé en réserve. [[Berechit, 41, 53-57]]. Le verset 6 du chapitre 42 résume la position qu'a acquise Yossef : "Et Yossef est le maître du pays, il est le fournisseur [de blé] pour tout le peuple du pays." Aux versets 13 à 26 s'engage une négociation entre les Egyptiens - que la famine accable - et Yossef. Ils veulent du pain pour ne pas mourir, et Yossef acquiert ainsi en échange - pour le compte de Pharaon - tout l'argent, puis tous les troupeaux, puis toutes les terres, les Egyptiens se retrouvant finalement métayers au service de Pharaon et astreints à lui payer un tribut annuel. L'épisode se clôt ainsi au verset 26 : "Et Yossef en a fait un décret (hoq) jusqu'à ce jour sur la terre d'Egypte qu'un cinquième est à Pharaon ; rien que la terre des prêtres seule n'était pas à Pharaon."

2. Pourquoi faire une exception pour les prêtres ? La raison en est donnée au verset 22 : "Rien que la terre des prêtres il n'en a pas fait l'acquisition ; car c'est un décret (hoq) pour les prêtres de la part de Pharaon, et ils mangeaient leur portion (hoq) que leur avait donnée Pharaon, ainsi ils n'ont pas vendu leur terre." Le même mot, hoq, signifie également décret et portion, dans le même verset. Rachi explique : "Un hoq : tant et tant de pain par jour." Ainsi le statut des prêtres est-il réglé, par décret de Pharaon, et ce décret consiste à leur allouer une portion fixe de nourriture quotidiennement. Celle-ci leur permet de subsister, à l'abri de la famine qui ravage le pays, sans avoir à vendre leurs terres. Or l'enchaînement des versets laisse à penser que Yossef veut en venir à donner à tout le peuple d'Egypte un statut similaire, non pas dans le contenu - les gens du peuple deviennent métayers et non pensionnaires comme les prêtres - mais dans la forme, celle, juridique, du décret, du hoq : "Et Yossef en a fait un hoq." Pourquoi Yossef a-t-il voulu lier les Egyptiens à leur terre et à Pharaon par la dimension du hoq ?

3. Qu'est-ce qu'un hoq ? La Guemara [[Yoma 67b.]], en analysant le verset [[Vayikra, 18, 4.]] "Vous ferez mes législations et vous garderez mes décrets, je suis Hachem votre D." établit une distinction entre législation (michpat) et décret (hoq) : "Vous ferez mes législations : ce sont les choses qui, si elles n'avaient pas été écrites, il serait logique qu'on les écrive. Ce sont : [les interdits] de l'idolâtrie, de l'inceste, du meurtre, du vol et du blasphème. Vous garderez mes décrets : ce sont les choses contre lesquelles se rebellent le Satan et les peuples du monde. Ce sont : [les interdits] de manger du porc, de porter des vêtements de laine et de lin mélangés, halitsa, la purification après la lèpre, le bouc émissaire, la vache rousse. Peut-être diras-tu que ce sont des actes vains (maase tohou), c'est pourquoi il est dit "Je suis Hachem" : C'est Moi Hachem qui ai prescrit, vous n'avez pas le droit de les critiquer." A première vue, un hoq semble relever d'une pure décision divine que nous devons respecter en tant que telle, sans nécessairement la comprendre. Au contraire, les michpatim semblent pouvoir être déduits rationnellement, étant somme toute les règles nécessaires à la bonne marche de la société. Il ne s'agit pas d'analyser ici cette distinction ; un point toutefois peut nous aider à comprendre le problème posé dans nos versets. Rachi, sur notre Guemara, explique hoq ainsi : "Cela signifie que ce ne sont que des décisions du roi (guezerot hamelekh)." Et il donne comme exemple précisément notre verset, "Et Yossef en a fait un hoq." [[Un autre verset est rapporté comme exemple : "A partir de ce jour il en fit un décret et une coutume pour Israël, encore valable aujourd'hui." Chmouel I, 30, 25.]] Ce Rachi est difficile à comprendre : en quoi notre verset est-il pertinent pour illustrer la définition de la Guemara ? Il s'agit certes d'un "décret du roi", mais Yossef semble être ici bien plus l'excellent gestionnaire d'un pays qui a besoin de lui qu'un roi imposant des décrets vécus comme arbitraires ! D'un côté la définition de la Guemara coïncide mal avec notre verset, et de l'autre il est difficile de voir en quoi les décisions politiques et sociales de Yossef en Egypte nous enseignent sur la signification des houqim donnés par Hakadoch Baroukh Hou aux Bnei Israël !

4. En quoi consistent les décisions de Yossef ? Le verset 6 du chapitre 42, nous l'avons vu, donne une certaine définition de Yossef en Egypte. Celle-ci comporte deux dimensions : celle de maître (chalit) et celle de fournisseur (machbir). Yossef est à la fois celui qui domine l'Egypte, en la réorganisant, et celui qui la nourrit, en dispensant la subsistance. Les deux dimensions sont liées : de la justesse de sa domination dépend sa capacité à être nourricier. Ainsi rapporte-t-il toutes les richesses qu'il acquiert à Pharaon, sans s'enrichir personnellement. [[Voir verset 47, 14.]] Ainsi pratique-t-il les justes prix du marché bien qu'étant en situation de monopole, sans faire de spéculation, selon le midrach [[Pirqé de Rabbi Eliézer, chapitre 39.]]. Le Tsror Hamor [[Rabbi Avraham Sebbah, de la génération des expulsés d'Espagne, est l'auteur du Tsror Hamor.]] lie explicitement cette dimension d'intégrité et de droiture de Yossef, sa dimension de Tsadiq, à son aptitude à être celui qui dispense la subsistance : "Yossef était le juste (tsadiq), et le juste est le fondement du monde, il était capable d'avoir pitié d'eux et de les nourir de manière à ce qu'ils ne meurent pas." Sur cette base, le Tsror Hamor donne une lecture de l'échange entre Yossef et les Egyptiens où tout se passe comme si Yossef construisait petit à petit, et difficilement, un cadre où droiture et subsistance sont possibles en même temps, pour être durable. La relation première entre Yossef et les Egyptiens est une relation de suspicion : Yossef met tout l'argent chez Pharaon pour se libérer du soupçon qui pèse sur lui d'en donner à sa famille tout juste installée ; inversement il ne croit pas le peuple quand celui-ci lui dit avoir donné tout l'argent. Le Tsror Hamor montre que, face à un peuple condamné à mourir et prêt à accepter n'importe quelle exigence de la part de Yossef, celui-ci, bien que tenant tout entre ses mains, ne se départit pas de sa droiture. Alors que les Egyptiens sans argent cherchent à obtenir la charité, Yossef refuse d'assister ceux qui possèdent des biens et des troupeaux. Alors qu'ils sont prêts à se vendre comme esclaves en même temps que leurs terres, Yossef acquiert les terres mais refuse d'acquérir les personnes. A chaque étape, les Egyptiens prêts à se livrer entièrement insistent sur la dimension nourricière de Yossef au détriment de sa droiture, en arguant que Yossef le Juste ne saurait devenir la cause de leur mort. Le Tsror Hamor décrit un véritable chantage, jusqu'à ce que Yossef en arrive à établir son décret, juste mesure qui tient ensemble la subsistance, la culture de la terre, et la soumission à Pharaon.

5. Yossef, qui exerce une domination sans partage ne cherche pourtant jamais à transformer celle-ci en une emprise totale et liée à sa personne. Le temps de la famine est un temps de rigueur, un temps où tombent les illusions de liberté et les fausses dépendances. Le fondement, la recherche de la subsistance, est mis à jour. Le travail de Yossef, sa avoda, n'est pas de recouvrir ces questions par un nouveau pouvoir, ni par une gestion efficace des choses. Son travail est d'établir le rapport vrai entre les choses, les êtres et la terre, de manière à ce qu'il puisse être vécu comme nourricier. Ainsi les Egyptiens dirent à Yossef à propos du décret : "Tu nous as donné la vie" [[Verset 25.]].

6. La Guemara [[Betsa 16a.]] demande : "D'où savons-nous que le mot hoq a un rapport avec la subsistance ? Parce qu'il est écrit : "et ils mangeaient leur portion (hoq) que leur avait donnée Pharaon." Rav Simson Raphaël Hirsch, dans son commentaire sur ce même hoq du verset 22, celui des prêtres égyptiens explicitement lié à la nourriture, définit ce terme. Il s'oppose d'abord à la conception habituelle ne voyant dans le hoq qu'un décret arbitraire. Au contraire, "Hoq est ce qui est exigé selon la condition, le besoin ou la destination de la créature, du désir ou de la relation, et il découle donc de la structure profonde des choses et est une condition de leur subsistance et de leur destination." Nous pouvons maintenant essayer de comprendre pourquoi Rachi a choisi le décret de Yossef comme exemple pour les houqim de la Torah. La fin de Parachat Vayigach nous décrit Yossef en train de "construire" un hoq dans un rapport difficile aux Egyptiens, et nous montre ainsi ce qu'il est parfois difficile de voir face aux houqim de la Torah. Un hoq est la vérité de la chose telle qu'elle fait vivre. Comme on le voit avec Yossef, il s'agit d'une perception juste, en adéquation avec la réalité profonde des choses. Or cette perception ne se donne pas de manière transparente. De même que Yossef fixe les Egyptiens par leur asservissement à Pharaon en un certain lieu pour un certain travail, ainsi la soumission au hoq ancre dans une réalité, qui est en fait la nôtre, à laquelle la Torah demande que l'on se confronte, ce que nous n'aurions pu, dans une illusion de liberté, faire de nous-mêmes. De même que Yossef refuse les dépendances stériles de la charité et de l'esclavage en établissant les choses de manière à ce que la terre soit travaillée, ainsi le hoq exige une position active face à la vérité, de recherche et de travail, d'avoda pour que les houqim aient une réalité pour nous et que nos actes ne soient pas des "actes vains", des maase tohou. On apprend donc de Yossef que par le biais du hoq, en ce qu'il rend possible une justesse dans le vécu profond des choses, une action nourrissante et féconde peut être durable, sans rapports de pouvoir ni efficacité de gestionnaire.

Du bon usage du look

Le combat des chefs (Yaacov et Essav)

La Torah est écrite d'une façon simple, même les petits enfants y ont accès, mais elle nous laisse parfois perplexes avec des passages incompréhensibles sans les explications de nos Sages.


La Torah est écrite d'une façon simple, même les petits enfants y ont accès, mais elle nous laisse parfois perplexes avec des passages incompréhensibles sans les explications de nos Sages.

C'est le cas du récit dans notre paracha d'un combat très spécial entre Yaacov et un « homme » qui, selon nos Sages, était l'ange représentant toute la force de Essav. Nous ne savons pas quel était l'objet de ce combat, pourquoi fallait il un combat ? Pourquoi à ce moment-là ? De plus, qui en est sorti vainqueur ? Yaacov devient boiteux, que représente ce coup de la part d'un ange sur notre patriarche ? Et enfin quel est ce terme unique dans la Torah : vayéavék qui veut dire il a combattu, mais qui provient de la racine avak, poussière ? Rachi commente qu'ils soulevaient la poussière pendant leur combat, et nos Sages (1) commentent que la poussière montait jusqu'au trône céleste, quel est donc le sens de cette poussière ?

L'ange de Essav (2) est la force du mal, le Satan, appelé Sam-el qui est un mot composé qui veut dire celui qui nous rend aveugle (sam) de D' (el), et c'est ce qu'il a essayé de faire à Yaacov : il voulait l'aveugler comme la poussière nous aveugle. Mais pour cela, il fallait tout d'abord que Yaacov soit assujetti au matériel, car tant qu'il étudiait la Torah, et même durant son travail chez Lavan, il était détaché du matériel. Voici maintenant qu'il retourne dans son pays, avec sa grande famille et sa richesse dans l'espoir de vivre tranquillement, il devient vulnérable : peut-être va-t-il devenir une personne comme une autre, vivant sur ses acquis ? C'est le pourquoi de cette épreuve, le Satan est venu s'attacher à lui (3), c'est-à-dire trouver en lui une faille sur laquelle il pourrait avoir prise dans l'objectif de l'aveugler jusqu'au point où il ne verrait plus le trône céleste, c'est-à-dire où il s'émanciperait de sa soumission a D'.

Nous n'avons pas idée de ce qu'était réellement ce combat spirituel durant une nuit entière, mais nous comprenons qu'il ne s'agit pas d'un simple combat au sens habituel, il y avait confrontation sur des valeurs.
Essav est celui qui dit « j'ai beaucoup » (4), celui qui s'exprime ainsi donne une valeur à tout ce qui est beau et grand d'un point de vue extérieur, tandis que Yaacov dit « j'ai tout » (5) c'est-à-dire : tout ce que j'ai me suffit pour accomplir ce que je dois faire, car l'intérieur est l'essentiel, et la beauté extérieure ne vient que refléter la perfection intérieure.
Essav qui n'a pas d'intériorité cherche juste à montrer ses galeries et ses œuvres magnifiques (c'est pour cela que sa terre s'appelle romi [Rome], qui veut dire grand et élevé). Et voilà que le Satan veut contaminer Yaacov par tout ce qui est extérieur à lui-même, c'est ce que signifie la poussière, cette matière qui n'est pas fertile comme la terre. A l'image des galeries de Essav, qui ne sont que des tas de pierres sans avenir.

Mais Yaacov est parfait, et l'ange voit qu'il ne peut pas l'atteindre (6), il réalise que Yaacov est totalement différent, et même lorsque il accède au matériel, c'est pour servir D'. L'ange est bien obligé de reconnaître qu'il méritait d'être béni par son père, car il fait bon usage de cette bénédiction.
Cependant, il réussit à toucher les descendants de Yaacov, que symbolise sa hanche.
En effet, (7) les 365 interdits de la Torah sont mis en équivalence avec les 365 jours de l'année et les 365 nerfs d'une personne, or le nerf sciatique correspond au 9 Av, et bien sûr à l'interdit de consommer ce nerf. Le Deuxième Temple a été détruit car il y avait en nous une haine gratuite, nous avons été touchés par Edom et nous traversons l'exil d'Edom. Ce n'est pas par hasard que dans ce verset, il est fait allusion à tous les jeûnes liés a la destruction du Temple (8), il est dit en effet : « ainsi les Bné Israël ne consommerons pas le nerf sciatique » (eth guid hanaché). La valeur numérique des lettres de l'expression eth guid hanaché rappelle les dates des différents jeûnes :
- ‘eth' est composé des lettres alef et tav, qui sont les initiales de Av et de tich'a (9), ce qui symbolise le 9 Av ;
- ‘guid' commence par la lettre guimel (valeur numérique = 3), qui correspond au 3 Tichri, le jour du jeûne de Guedalia ;
- la lettre suivante est le youd (valeur numérique = 10), qui correspond au 10 Teveth ;
- et enfin, la somme des lettres du mot ‘guid', guimel (3) dalet (4) et youd (10) fait 17, ce qui rappelle le 17 Tammouz.

A cause de cette faille en nous, nous jeûnons donc ces jours-là qui émaillent l'année juive (et d'ailleurs, hanaché comporte les mêmes lettres que hachana, l'année). Mais ceci est temporaire : dès que le soleil s'est levé, Yaacov guérit, ainsi lorsque la lueur du Machia'h illuminera le monde, nous ne boiterons plus...
Nous voyons combien chaque passage de Torah est bien d'avantage qu'un simple récit !

Notes :

(1) Guemara ‘Houlin 91 a

(2) Keli Yakar

(3) Rachi

(4) Berechit, chapitre 33, verset 9

(5) Berechit, chapitre 33, verset 11

(6) Berechit, chapitre 32, verset 26

(7) Zohar Parachat Vayichla'h page 170

(8) Chakh sur Berechit, chapitre 32, verset 33

La force de la Prière

Dans la Paracha Vaychla'h [[Verset 23, chapitre 32]], lorsque Ya'acov appris qu'Essav venait à sa rencontre, accompagné de quatre cent hommes, "Il (Ya'acov) se leva cette nuit et prit ses deux femmes et ses deux servantes et ses onze enfants.

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L'exil de l'homme

Nous lisons dans la Paracha de cette semaine le célèbre épisode de la vente du droit d'aînesse. Berechit, chapitre 25, à partir du verset 29 : « Ya'akov cuisait (des lentilles) quand ‘Essav revint du champ, fatigué.


Nous lisons dans la Paracha de cette semaine le célèbre épisode de la vente du droit d'aînesse. Berechit, chapitre 25, à partir du verset 29 : « Ya'akov cuisait (des lentilles) quand ‘Essav revint du champ, fatigué. ‘Essav dit à Ya'akov : gave moi s'il te plaît de ce rouge, de ce rouge-là, car je suis fatigué ; c'est pourquoi il fut appelé Edom (qui veut dire rouge). Ya'akov dit : vends moi définitivement ton droit d'aînesse. ‘Essav dit : voilà que je vais mourir, et à quoi me sert le droit d'aînesse... Il vendit son droit d'aînesse à Ya'akov. »

A première vue, il semble que c'est la conscience qu'avait ‘Essav du caractère éphémère de la vie qui le pousse à vendre son droit d'aînesse. Qui sait si son père mourra avant lui ? Peut-être qu'il n'aura pas l'occasion d'exercer ce droit d'aînesse. C'est ainsi que l'explique Rabbi Avraham Ibn Ezra.

Mais Rachi commente ce passage tout autrement. D'après lui, ‘Essav a demandé à Ya'akov : quels sont les statuts de ce service ? (il s'agit du service des Cohanim au Temple, qui dans un premier temps devait être pratiqué par les premiers nés). Ya'akov répondit : plusieurs interdictions et peines, parmi lesquelles la peine de mort, comme dans le cas où l'on sert en état d'ébriété, ou avec une chevelure hirsute. ‘Essav dit : quoi, je pourrais mourir à cause de cela ? Je n'en veux pas !

Si Rachi s'écarte délibérément du sens littéral, ce ne peut être sans raison. Quel est donc le problème ?
Pour essayer de résoudre cette difficulté, il nous faut citer la Guemara Berakhot 18a, à propos du verset de l'Ecclésiaste (Kohelet), chapitre 9 : « car les vivants savent qu'ils vont mourir et les morts ne savent rien. » Rabbi ‘Hiya explique : « car les vivants savent qu'ils vont mourir », ce sont les tsadikim, qui jusque dans leur mort s'appellent « vivants ». « Les morts ne savent rien », ce sont les recha'ïm, qui même de leur vivant, s'appellent « morts ».
Rachi explique ainsi cette Guemara : que veut dire ‘savoir qu'ils vont mourir' ? C'est prendre en considération le jour de la mort, et par cela, se retirer de la transgression. Les recha'ïm ‘ne savent rien', font comme s'ils ne savaient rien, et en arrivent à fauter.
Le regard sur la mort est donc le même que l'on soit racha' ou tsadik. Ce qui fait la différence, c'est la continuité de ce regard. Le tsadik intègre sa connaissance de la mort à sa conduite. Il modifie son comportement en conséquence. Alors que le racha' tente de l'oublier afin de s'autoriser ses déviations.

‘Essav, à la différence des recha'ïm en général, ne cherche pas à se voiler la face, il sait qu'il va mourir, et le dit explicitement : « voilà que je vais mourir. » Mais de manière inouïe, sa conscience de la mort ne modifie en rien sa conduite. Il voit la mort, mais ne pense qu'à la vie ici-bas. En d'autres termes, ‘Essav n'a même pas besoin d'oublier la mort pour se permettre des transgressions !
C'est ainsi que Rachi comprend notre passage : le droit d'aînesse comporte des avantages mais entraîne aussi des devoirs qui peuvent faire perdre à ‘Essav ce qu'il recherche ici-bas, il préfère donc le vendre purement et simplement. Il ne lui est d'aucun intérêt.
Par contraste, pour Ya'akov, le seul but de ce monde-ci est de pouvoir servir D. Et si pour cela il est possible de perdre la vie, c'est un risque à prendre, car c'est la seule raison d'exister.

La traduction de Yonathan Ben Ouziel va dans ce sens :
« ‘Essav dit : ‘voilà que je vais mourir et je ne vivrai pas dans un autre monde, à quoi me serviraient le droit d'aînesse et une part dans le monde dont tu parles ?' »
‘Essav ne veut pas entendre parler du monde à venir, du עולם הבא (‘olam haba). Plus encore : c'est sa conscience de la mort qui l'amène à cette attitude, alors même qu'elle conduit généralement les recha'ïm à un sursaut.
Le Keli Yakar sur notre passage rapporte que le nom עשו, ‘Essav, peut être rapproché de עשוי, ‘assouy, sui veut dire « fait ». Le fait que ‘Essav soit né velu, c'est-à-dire déjà pourvu d'un attribut réservé aux adultes, exprime l'idée d'un aboutissement atteint dans ce monde-ci, sans aucune perspective au-delà. ‘Essav fonctionne avec ses cinq sens, et ne cherche pas à développer les dimensions de l'esprit et du cœur.
On peut proposer d'ajouter que Ya'akov, à l'inverse, naît en tenant le talon de son frère (talon se dit עקב, ‘akev, c'est de là que vient le nom יעקב, Ya'akov). Dès sa naissance, il aspire déjà à autre chose, il entrevoit ce qui vient à la fin (notion symbolisée par le talon). On ne sera donc pas surpris par l'enseignement du Midrash, selon lequel Ya'akov est né déjà circoncis, c'est-à-dire prêt à atteindre une certaine forme de perfection qui est de l'ordre du עולם הבא, du monde à venir.

Que pouvons-nous tirer de tout cela ?
Nous vivons ici-bas dans le עולם הזה (‘olam hazé), dans un monde que nous pourrions qualifier de matériel. Nous percevons de manière confuse que l'essentiel est à venir, que notre existence n'a de sens que par rapport au עולם הבא. Mais le seul moyen de ne pas être englouti par le monde matériel est de s'y sentir en גלות (galouth), en exil. C'est-à-dire assumer le fait de ne pas vouloir vivre dans le עולם הזה, si ce n'est en tant qu'il évoque le עולם הבא. L'exil d'Israël parmi les nations est annoncé à Avraham, mais c'est Ya'akov qui va prendre sur lui l'exil.
A l'inverse, quiconque ne ressent pas l'exil où se trouve son âme dans ce monde-ci est déjà d'une certaine manière coupé du monde à venir, du עולם הבא. La séparation qui s'opère entre Ya'akov et ‘Essav marque ainsi la nécessité pour chacun d'entre nous de vivre cet exil intérieur... sans lequel notre vie serait limitée à la dimension finie du עולם הזה.

Le mariage, c'est régler à deux les problèmes qu'on n'aurait pas eu tout seul !

[...] et il a pris Rivka, et elle a été sa femme, et il l'a aimée [...] [[Béréchit XXIV, 67]]

C'est ainsi que le verset nous décrit le mariage de notre patriarche Yits'haq avec Rivka.[...] et il a pris Rivka, et elle a été sa femme, et il l'a aimée [...] [[Béréchit XXIV, 67]]

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Et Sarah a ri au fond d'elle-même

Au début de la Parasha, les trois hommes accueillis par Abraham lui annoncent que Sarah, pourtant stérile depuis toujours, lui enfantera un fils.

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Culture biblique

Adam était jardinier dans l'Eden et Noa'h gardien de zoo dans l'Arche...
Cette vue du récit biblique peut vous sembler réductrice.

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La discrétion

Au début de la Paracha, Yakov Avinou bénit son fils Yossef. Notre étude portera sur la fin de cette célèbre bénédiction :

וידגו לרוב בקרב הארץ.

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Vayigash : Les larmes de prophétie

Paracha des retrouvailles, des larmes de retrouvailles, avant les bénédictions et l'advenue du peuple d'Israël.

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