F
1 Heshvan 5778
21 octobre 2017

Retour sommaire Pensée juive / Talmud

MON PERE, MES BIENS ET MOI par Mr D. Scetbon

MON PERE, MES BIENS ET MOI      par Mr D. Scetbon

 

 A la mémoire du Dr J. Israel z"l, grand médecin et grand homme avec qui j'aurai tant aimé m'entretenir de ces lignes, s'il n'avait bien trop tôt quitté ce monde.

Que sa mémoire soit une bénédiction.

 

La société civile n’a produit qu’assez peu de réflexions sur la problématique des rapports d’argent entre parents et enfants. Ou plutôt ne l’aborde-t-elle que sous l’angle de la résolution a posteriori des conflits familiaux, lorsque ceux-ci surgissent. Comme si l’évocation d’un tel sujet avait quelque chose de trivial, de contradictoire avec une relation perçue d’emblée comme gratuite.

Le Talmud[1], lui, saisit le problème à bras le corps. Après avoir énuméré les devoirs incombant à un enfant envers ses parents, et énoncé les gestes ou attitudes prohibés dans le cadre du respect dû aux parents, la Guemara demande de la manière la plus abrupte qui soit : « De qui ? » ou autrement dit « qui paye ? », c’est-à-dire qui doit supporter les frais inhérents à la mitsva d’honorer ses parents : le parent ou l’enfant ?

La question, outre sa brutalité et son apparition dès l’abord même du sujet, peut surprendre. Pareille interrogation n’est finalement quasiment jamais soulevée pour d’autres commandements ! Qui s’interrogerait pour savoir qui doit payer le Loulav, les Tefilines ou le Chofar ? Nous reviendrons ultérieurement sur ce point. Disons-le de suite, la quasi-totalité des décisionnaires déduit du passage que nous allons voir que c’est au père d’assumer les dépenses en question.

Mais nous souhaitons nous intéresser à un point particulier de notre sujet. Dans un premier temps, la Guemara semble conclure que c’est au père d’assumer la charge des frais. Elle se lance alors dans une série d’objections basées sur des textes issus de la Michna et de la Beraïta, tentant de remettre en cause cette conclusion. La Beraïta suivante est alors citée :

שאלו את ר"א: עד היכן כיבוד אב ואם ? אמר להם : כדי שיטול ארנקי ויזרקנו לים בפניו, ואינו מכלימו ; ואי אמרת משל אב, מאי נפקא לי' מיניה ? בראוי ליורשו

« On a demandé à Rabbi Eliezer : "Jusqu’où va l’honneur dû aux parents ?" Il leur répondit : " Jusqu’à ce qu’il [le père] prenne une bourse et la jette à la mer devant lui, et il [l’enfant] ne lui fait pas honte." »

Et la Guemara de commenter, d’une manière un peu sibylline : « Et si tu considères, comme tu viens de l’énoncer, que c’est au père, seul, de faire face à ces frais, quelle incidence cela-t-il pour l’enfant ? » Sous-entendu : « Si le père est décidé à dilapider ses propres biens, en quoi cela concerne son enfant ? En quoi serait-il légitimement fondé à intervenir ? » Et de répondre immédiatement : « Il s’agit d’un cas où le fils est susceptible d’hériter du père ».

En d’autres termes, le fils, se sachant futur potentiel propriétaire du patrimoine paternel[2], aurait donc été fondé à réagir en voyant « ses » biens partir en fumée.

A première vue, ce texte nous enseigne donc que si le père détruit ses propres biens, le fils ne peut pas l’en empêcher. Rabbi Its'hak Hazaken (l’un des baalei Tossfot) déduit de cela qu’à l’inverse, si ce sont les biens du fils que le père se mettrait en tête d’endommager, le fils peut parfaitement réagir et s’opposer à ce geste en protégeant ses propres biens. En effet, comme nous l’avons vu, le commandement d’honorer les parents ne suppose pas d’implication financière de l’enfant. Ainsi, le fils n’est pas forcé de rester silencieux devant la destruction de ses biens par les mains paternelles (ou maternelles).

Cette lecture parait très séduisante en ce qu’elle rend parfaitement compte du texte et reste cohérente avec ce principe général.

Comme à l’accoutumée, Maïmonide va cependant, en seulement deux mots, offrir une position radicalement différente :

רמב"ם הלכות ממרים פרק ו הלכה ז

עד היכן הוא כיבוד אב ואם, אפילו נטלו כיס של זהובים שלו והשליכו בפניו לים לא יכלימם ולא יצער בפניהם ולא יכעוס כנגדם אלא יקבל גזירת הכתוב וישתוק

« Jusqu’où va l’honneur dû aux parents ? Même s’ils [les parents ] lui ont pris une bourse de pièces d’or lui appartenant, et l’ont jetée devant lui à la mer, qu’il ne leur fasse pas honte et qu’il ne manifeste pas de douleur devant eux, ni ne se mette en colère en leur présence, mais qu’il assume le décret de la Torah et reste silencieux. »

Rambam, qui semble bien tirer sa source de notre texte, en a une lecture pour le moins renversante. En effet, il ajoute ici une expression clé : « lui appartenant ». D’après lui, notre passage traite d’un cas où le bien détruit n’est pas, comme nous le pensions jusqu’à présent, la propriété du père, mais bien celle du fils ! Ainsi, contrairement à la position de Rabbi Its'hak Hazaken, l’enfant doit effectivement rester impuissant à la vue de son père endommageant ses biens.

Comment comprendre ce texte de Rambam ? Celui-ci pose en effet de nombreuses difficultés. En premier lieu, ce passage paraît en parfaite contradiction avec le principe que nous avons énoncé, selon lequel l’enfant n’a pas à prendre à sa charge les frais afférents à la mitsva de Kiboud Av Vaem. Or, Rambam lui-même est d’accord avec ce principe halakhique, comme il l’a écrit dans le Michné Torah. Si l’on suit sa logique, nous voyons pourtant ici un fils sommé de ne pas réagir bien que son patrimoine soit affecté par le père, alors même que Maïmonide semble vouloir inclure ce cas dans le cadre de la mitsva, comme en témoignent les mots par lesquels il introduit cette halakha : « Jusqu’où va l’honneur dû aux parents ? ».

D’autre part, il semble nous fournir une lecture biaisée du texte. En effet, non seulement aucun indice n’y laisse supposer que l’enjeu serait la propriété du fils mais, plus encore, la réponse même de la Guemara, qui « s’oblige » à trouver une incidence financière sur le patrimoine du fils, laisse penser que ce ne sont pas les biens de celui-ci qui sont en jeu, si ce n’est dans leur enjeu successoral.

Ces problématiques n’ont pas échappé aux lecteurs attentifs de Maïmonide et en premier lieu à Rabbi Yossef Karo. Il propose dans son commentaire[3] deux réponses[4].

En premier lieu, la réponse proposée est la suivante : s’il est vrai que le principe général est bien que le respect des parents n’est pas une mitsva susceptible de générer des frais pouvant être mis à la charge du fils, ici le cas est tout différent. Il ne s’agit pas, en effet, de respecter le père mais de ne pas le peiner. Faire obstacle à son geste destructeur, c’est lui causer de manière directe, du désagrément, voire de la souffrance, or, nous dit Rabbi Yossef Karo, pour ne pas causer ce type de désagrément à ses parents, il faut être prêt à subir une perte financière, même conséquente[5].

Si le principe ainsi posé est fondamental, il n’en subsiste pas moins une certaine gêne à la lecture de ce texte. La Guemara a bien, comme nous l’avons signalé, introduit ce passage par des termes précis : il s’agit bien de respecter le parent, et pas uniquement de ne pas le peiner !

Cette première proposition est donc difficile à harmoniser avec le sens obvie de notre passage. C’est probablement ce qui a poussé Rabbi Yossef Karo à élaborer une seconde réponse. Si effectivement aucun enfant n’a le devoir de débourser des sommes pour accomplir cette mitsva, mais qu’en dépit de cela, le fils décide, de son propre chef de les débourser malgré tout, ces dépenses seront regardées comme ayant bien été effectuées dans le cadre de la mitsva. Même s’il n’y a pas de devoir formel, le fait même de décider librement de les engager les fait en quelque sorte réintégrer le champ de la mitsva. Cette approche revêt un intérêt certain, car contrairement à la précédente, elle rend mieux compte des mots mêmes de la Guemara : il s’agit bien d’argent mis en œuvre dans le strict cadre de la mitsva d’honorer les parents.

Malgré tout, ces deux propositions continuent de se heurter à la réponse de la Guemara : « Il s’agit d’un cas où le fils est susceptible d’hériter du père. »

Comme nous l’évoquions, cette réponse, qui constitue une sorte de renversement au sein du fil argumentatif, semble vouloir positionner notre Beraïta comme étant un appui à la thèse de celui qui fait supporter le coût de la mitsva au fils. Dès lors, comment Rambam en ferait-il un argument allant à l’encontre de ce principe, ce qui reviendrait à lire la Beraïta, sans tenir compte du sens que lui donne in fine la Guemara ? Rabbi Yossef Karo suggère qu’en réalité, la réponse proposée par la Guemara n’aurait pas un caractère décisif. C’est seulement dans le cadre du débat même présenté dans notre texte, que l’auteur de la question tenterait de faire usage de cette Beraïta en la lisant comme si elle allait dans son sens mais que celle-ci peut parfaitement être lue de manière autonome, sans la circonstancier de la sorte.

 

Le Rif, Rabbi Its'hak Elfassi, se situe sur la même ligne que Maïmonide. Toutefois, il semblait posséder une version différente de notre texte talmudique, qui incluait les mots « à lui ». Une telle version du texte serait extrêmement problématique. En effet, la Guemara pose bien la question : « Si on va dans le sens de celui qui pense que c’est le père qui doit assumer les frais, quelle incidence cela a-t-il pour l’enfant ? » Si ab initio on pose qu’il s’agit des biens du fils, cette question perd tout son sens.

Le Bayit 'Hadach, Rabbi Yoel Sirkis, propose une lecture de la Guemara qui permet de résoudre cette difficulté[6]. Reprenons notre texte avec la correction du Rif. Si on considère que l’objet du délit est cette fois ci propriété du fils, selon l’avis qui considère que les frais sont à porter à la charge du père, et que rien dans la mitsva n’impose au fils de débourser une quelconque somme, il n’en reste pas moins que dans notre cas précis, si le fils perd de l’argent, nous pourrions penser que le père est astreint, comme à l’égard de toute autre personne, à rembourser, a posteriori le coût du dommage causé. Hors c’est de cela que vient nous détromper la Beraïta : le père n’a pas l’obligation de réparer le dommage.

Il découle de là que la Beraïta qui interdit de réagir au geste ravageur du père vient en fait bien nous faire comprendre que le fils doit accepter de subir un tel dommage, sans un quelconque espoir de compensation financière. Elle irait donc bien dans le sens d’une mitsva susceptible d’implication financière du fils. C’est contre cela que la Guemara rétorque : « s’il est susceptible d’hériter de lui ». Elle s’inscrit ainsi en faux, posant que le père est bien responsable des dommages causés. L’incidence financière qui justifie la réaction du fils est donc à rechercher ailleurs, uniquement dans le fait que c’est le futur patrimoine successoral du fils qui est en jeu.

Il s’agit donc bien d’un appui à la thèse de celui qui pense que le père supporte les frais de la mitsva.

Cela explique donc la position de Maïmonide. In fine, d’une manière ou d’une autre, le fils récupérera son dû. Il n’y a donc pas de motif valable pour lui de réagir, puisqu’en somme, cet événement n’entraînera pas de perte pour, ou du moins que toute perte se verrait indemnisée. 

Cette analyse, bien que centrée sur le Rif, permet de rétablir la position de Maïmonide par rapport aux critiques qui lui sont adressées. Toutefois, l’avis de Rabbi Its'hak Hazaken conserverait sa pertinence dans un cas où la situation financière du père ne lui permettrait pas de rembourser. Il serait alors possible de l’empêcher d’agir, puisque dans un tel cas, nul recours n’est offert au fils en cas de perte.

Par ailleurs, on peut aussi envisager que l’on puisse faire obstacle au geste, au motif que récupérer les sommes perdues, supposerait une action en justice, toujours pénible à mettre en œuvre, très longue et dont l’issue n’est jamais garantie.

 

Le Yad Rama[7] va se situer dans une position que l’on pourrait qualifier d’intermédiaire entre le Rabbi Its'hak Hazaken et Rambam. Comme Rabbi Its'hak, il autorise le fils à agir, en vue d’empêcher le geste du père. Cependant cette autorisation se limite à une action préventive. Si le geste est déjà intervenu alors, tout geste ou même toute manifestation de mécontentement devient interdite. En effet, au départ, les biens du fils sont en péril, il est donc autorisé à faire obstacle à leur destruction, n’ayant pas le devoir de perdre de l’argent sur le compte du commandement. Mais si le geste a été irrémédiablement effectué, tout devient différent, le fils n’a pas l’autorisation de blâmer son père ou de lui formuler le moindre reproche. Pourquoi ? Parce qu’une fois que le mal est fait, il n’y a plus d’enjeu financier. Ce que pouvait légitimement faire le fils pour protéger son bien, au regard du principe que nous évoquions, n’est plus du tout acceptable une fois que ces biens ont disparu… corps et biens. Seule subsiste la relation directe avec les parents, d’une certaine manière, non médiée par les biens, qui n’autorise que le silence.

Mais le Yad Rama va plus loin. Si le fils ne doit pas réagir a posteriori face à la réalisation du geste, cela ne signifie pas qu’il doive faire son deuil de la perte financière induite. Il peut donc agir en justice à l’encontre de son père, en vue d’obtenir réparation du préjudice subi.

Nous avons qualifié cette position d’intermédiaire, du fait de la difficulté qui subsiste pour situer celle-ci par rapport à aux deux autres lectures[8]. Certains proposent de donner une lecture particulière de Maïmonide, en soutenant que celui-ci traite uniquement de ce qu’il convient de faire a posteriori[9]. Ils lèvent ainsi les difficultés soulevées plus haut et rallient le Rambam au Yad Rama, qui seraient dès lors sur des positions quasi identiques. Toutefois, cette lecture parait très difficile à concilier avec les mots du Michne Torah.

D’autres envisagent, à l’inverse, que le Yad Rama se situerait à l’opposé de Maïmonide qui, comme il le dit explicitement, ne peut admettre une quelconque réaction. Dès lors il exclurait toute possibilité de recours en justice ultérieur.

 

Synthèse halakhique

Rabbi Yossef Karo, dans son Choulkhan Aroukh[10], conclut dans le sens de Maïmonide, le reprenant mot pour mot, interdisant toute réaction même lorsque ce sont les biens du fils qui sont en jeu.

A l’inverse, Rabbi Moshé Isserles (Rema) fait sien l’avis de Rabbi Its'hak Hazaken ainsi que celui du Yad Rama, permettant a priori de s’opposer à la destruction et a posteriori de poursuivre le père en justice pour obtenir réparation. Il précise toutefois que l’opposition n’est envisageable que dans l’hypothèse où il s’agirait d’une perte effective mais non dans le cas d’un simple manque à gagner.

Penchons-nous plus avant sur ce dernier aspect évoqué par le Yad Rama. Un fils peut poursuivre son père en justice pour demander réparation du dommage qu’il lui a causé. D’après certains avis, cette autorisation n’est valable que pour Rabbi Moshé Isserles, à l’exclusion du Choulkhan Aroukh. Mais en tout état de cause deux points importants doivent être soulignés. Tout d’abord, le Sefer 'Hassidim[11], s’il ne conteste pas du point de vue strictement légal cette faculté du fils, enjoint de ne jamais y avoir recours. Il ne donne aucune source précise à sa position.

Par ailleurs, les décisionnaires insistent sur un point de procédure qui semble ici très éclairant. Généralement lorsqu’une personne en poursuit une autre en justice, et que cette dernière réside dans une zone géographique relevant de la compétence territoriale d’un tribunal différent, la personne qui initie les poursuites peut obliger l’autre partie à comparaître devant le tribunal de sa propre localité. Si le plaignant habite à Lille, et son adversaire à Marseille il peut forcer ce dernier à se présenter devant le tribunal de Lille.

Cette règle ne s’applique pas dans le cadre d’un procès entre père et fils[12]. Dans une telle hypothèse c’est le fils qui devra se déplacer et comparaître devant le tribunal de la ville du père. Toutefois, les frais de déplacement engagés resteront à la charge du père.

Pourquoi une telle exception ? Nous sommes pourtant, dans un cas aussi extrême d’un fils poursuivant son père en justice, dans un cadre purement judiciaire ! Le lieu même où on devrait placer tous les justiciables sur un pied d’égalité sans plus tenir compte d’un quelconque lien social ou familial. Autrement dit, refuser que la relation père/fils ne se résolve devant des juges pourrait être compréhensible, mais accepter cette hypothèse tout en en faisant une exception à la procédure classique, voilà qui est intriguant. Que vient faire ici une telle exception ? Le motif en est : le respect dû au père. Si procédure judiciaire il y a, ce respect subsiste néanmoins, rien ne l’efface, jusqu’à le voir s’immiscer dans l’engrenage de la procédure.

 

Il semble qu’apparaît ici une sorte de révélateur du sujet dans son ensemble. Pour reprendre les mots de la Guemara initiale “jusqu’où va le respect des parents ?” A cela les décisionnaires répondront diversement : pouvoir ou non bloquer un geste indu mais quoi qu’il en soit, au cœur même d’un moment de crise terrible, là où la relation s’effondre jusqu’à devoir demander justice de ses propres parents, cette relation n’est pas pour autant dissoute. Un père peut être un tyran jusqu’à détruire de ses propres mains les biens de ses enfants, mais il reste le père. Mener une telle procédure peut être pour le fils le moyen de mettre fin à de tels méfaits, mais cela s’opère dans une limite révélatrice : il devra aller à la rencontre de son père et ne pas le faire déplacer.

La justice n’est pas le moyen de se déresponsabiliser, de se décharger de ses devoirs. Bien au contraire, c’est au cœur de l’exercice de cette justice que doit s’exprimer la conscience, l’éthique. Même si l’on conserve à l’esprit la mise en garde du Sefer 'Hassidim de ne jamais en arriver à de telles extrémités, le seul fait qu’un tel recours existe, ne serait-ce que potentiellement, fait que si l’enfant ne le met pas en œuvre, c’est bien de son propre chef qu’il s’abstient. Cette abstention elle-même révèle au fils combien il est à la fois un fils mais aussi un homme libre, sujet de sa propre existence, et non le jouet de l’arbitraire parental.

Pour conclure, revenons à notre interrogation initiale. Pourquoi cette question de la charge financière de la mitsva surgit-elle dans ce sujet ? Pour tout autre commandement, chaque personne doit en assumer le coût. Pourquoi ici fallait-il en faire un enjeu du débat ?

Au détour d’une phrase, le 'Hazon Ish[13] répond : ”il eût été possible de penser que cette mitsva n’a rien à voir avec l’argent”. Autrement dit, la vision première de ce commandement tend à nous laisser penser que si c’est de respect qu’il s’agit, alors cela ne saurait se résoudre en se contentant de mettre la main à la poche. Ce passage du 'Hazon Ish met parfaitement l’accent sur un aspect majeur de notre texte. C’est bien cela qui se révèle ici. La mitsva d’honorer ses parents nécessite une mise en mouvement, un investissement physique de la personne qui ne peut se suffire d’une forme de distanciation par la voie de l’argent.[14]

La société moderne a justement une tendance générale à encourager à se distancer des grands enjeux de la vie humaine : l’éducation, la vieillesse et même la mort. L’instrument de cette distanciation est souvent l’argent. On paye d’autres pour accomplir des tâches qui nous paraissent impossibles à accomplir, visant au fond une forme d’efficacité. Il apparaît au prisme de notre étude que la Torah définit certaines relations comme rétives à une telle approche, forçant à la confrontation directe, à faire vivre aux parents, même lorsqu’elle prend l’allure d’une impasse.

 



Notes :

1. Talmud de Babylone, Kidouchin 32b

2. On goûtera l’humour de la situation, comme si souvent, l’enfant se voit déjà propriétaire putatif des biens d’un père pourtant bien vivant et se met en devoir de protéger « son » patrimoine des mains de l’indélicat.

3. Kessef Michné ad loc

4. Réponses également citées dans le Beit Yossef, du même auteur

5. Cette idée est également proposée par le Ran

6. Dans son commentaire sur le Tour, sur place.

7. Rabbi Meir Aboulafia, dans son commentaire sur Kidouchin.

8. Rambam et Rif

9. Rabbi Avraham Di Boton (1560-1605), auteur du célèbre commentaire Le'hem Michné, dans son Le'hem Rav, Responsum n°199

10. Yoré Déa 240 :8

11. Siman 584

12. Chout Maharik Chorech 58. Choulkhan Aroukh siman 23 seif 8.

13. Rabbi Avraham Yeshayaou Karelitz

14. Il existe néanmoins un débat quant à savoir si le commandement peut ou non être accompli par la voie d’un mandataire.

 

Un immense merci à mon maitre Rav G. Zyzek et à Sébastien Kopelianskis pour l'attention qu'ils ont bien voulu porter à ce texte et leurs si précieux conseils.

 


 

Ajouter un Commentaire


La Yéchiva des Étudiants - 11, rue Henri Murger - 75019 PARIS. Tél: 06 61 42 33 94.