LE QUINZE AV, ou Un Nouveau Départ, par Rav Yehiel KLEIN

LE QUINZE AV, ou Un Nouveau Départ, par Rav Yehiel KLEIN

 

 

 

 

1 – Le jour du Quinze Av, à quelque distance à peine du triste jeûne de Tich'a béAv (le neuf av), est une date festive de notre calendrier, dont nous trouvons la trace dans nos coutumes halah'iques[1]

Quelle est la raison d'être de cette célébration, sommes toutes peu connues, et que signifie t’elle?

 

2 – La réponse se trouve exprimée dans le traité Ta'anit (Michna 26b et Guémara 30b – 31a):

«[Michna] […] Rabban Chim'on ben Gamliel enseignait : il n'y a pas eu en Israël de jour plus joyeux que ceux de Yom Kippour et du Quinze Av. […] [Guémara] Si on comprend bien le caractère festif de Yom Kippour, jour de pardon et d'absolution, puisqu'y furent délivrées les secondes Tables de la Loi[2], en revanche le Quinze Av, qu'y eut-il de particulier?(1) Rav Yéhouda dit au nom de Chmouel : c'est le jour où [après des années de conquêtes et de partage de la Terre d' Israël] les différentes tribus purent se marier entres elles […] ; (2) Rav Yossef dit au nom de Rav Nah'man: c'est le jour où la tribu de Benjamin fut autorisée à faire partie à nouveau du Peuple d' Israël[3] […] ; (3) Rabba bar Rav H'anna dit au nom de Rabbi Yoh'anan : c'est le jour où cessèrent de mourir les condamnés de la génération du Désert[4] […] ; (4) 'Oula dit : c'est le jour où le roi 'Oché'a ben Ela supprima les forces armées installées par le roi Jéroboam pour empêcher ses sujets[5] de se rendre pèleriner à Jérusalem ; (5) Rav Matna dit c'est le jour où les romains autorisèrent l'inhumation des révoltés de Beïtar[6] ; (6) Raba et Rav Yossef disent tous deux : c'est le jour où, au Temple, on cessait de couper le bois nécessaire aux sacrifices[7] […] Rav Matna précisait : on l'appelait alors : le jour du brisement de la hache »

 

3 – On a donc six opinions différentes concernant la nature particulière des événements de cette date..

Il faut bien sur comprendre à quoi ils correspondent, quel est leur point commun, afin de dégager la signification et la symbolique du Quinze Av.

D'autant plus que la Tradition a investi ce jour d'une dimension supplémentaire, d'une importance fondamentale.

En effet, la Michna[8] nous précise encore que :

« Ce jour-là, toutes les jeunes filles de Jérusalem sortaient pareillement vêtues de blanc – pour ne faire aucune différences entre elles - […] et allaient danser dans les vignobles en disant : jeune homme ! Lèves les yeux et décide laquelle d'entre nous tu choisiras. Ne t'arrêtes pas uniquement à la beauté, mais également au lignage de tes prétendantes, comme il est dit (Proverbes XXXI, 30) : « Vaine est la grâce, mensongère est la beauté ; la femme qui craint le ciel, elle, est digne de louanges »

Le Ritva (Babba Bathra 121a) explique que c'est justement parce que se déroulèrent conjointement tous ces joyeux événements que ce jour fut désigné pour être celui où se profilent les mariages en Israël.

Quel rapport alors entretiennent les six épisodes narrés par la Guémara et le thème du mariage ?

 

4 – Le point commun semble ainsi être le fait que tous ces événements représentent le dénouement d'une situation jusqu'à présent bloquée, et que la grâce de D. a permis de régler afin que tout puisse à nouveau repartir, offrant de nouvelles perspectives.

5 – C'est de cette manière que l'on peut percevoir les six opinions des Maîtres du Talmud :

–    Tel est le cas, sans aucun doute, des deux premiers. Pouvoir se marier entre tribus ou réintégrer l'une d'entre elles, est l'annulation d'un obstacle qui handicapait voire hypothéquait le développement du Peuple Juif dans son ensemble, au début de son installation en Terre d'Israël. Remarquons que dès à présent cela est lié aux mariages...

–    Cette notion de dénouement est aussi au cœur de trois opinions suivantes. Lorsque cessèrent de mourir les pécheurs du désert, quand disparût le frontière entre les deux royaumes et quand on put décemment enterrer les martyrs de Beïtar, il y' avait là des situations tragiques qui se prolongeaient, et que D. a permis de délier.  Et tandis que dans les deux premiers c'était l'avenir de la jeune société nationale qui était en jeu, dans  les trois cas suivant c'est plutôt au niveau politique que le peuple était en danger : pas d'entrée en terre promise tant que les séides des Explorateurs sont encore en vie (Nombres XIV, 13-14), pas de réunification nationale possible tant que le roi du royaume d' Israël s'y oppose,  ni , peut-être,  possibilité de clore l'épisode de la révolte contre les Romains, même si elles est désastreuse, tant que les dépouilles de nos morts sont toujours livrées aux corbeaux, victimes de la cruauté et de la dureté de l'occupant romain.

–    Mais on retrouve cette notion également au centre de la sixième opinion, la plus originale parce qu'a priori la plus anecdotique. En effet, en quoi importe-t-il de mentionner le jour où on s'arrêter de ramasser le bois pour les besoins du Temple et de ses sacrifices ? D'accord, c'est la fin du travail pour les bûcherons, mais sommes-nous ici dans un cadre scolaire  où on va fêter le début des vacances ? Et bien, il semble au contraire que c'est justement cette réalité-là qui est ici considérée par Rava et Rav Yossef : nous sommes en effet arrivés ici à la fin d'un cycle, d'une saison de labeur. On a travaillé durement et sérieusement  pendant plusieurs mois dans les forêts pour approvisionner le Temple en bois, mais à présent la nature elle-même nous invite à nous arrêter et à profiter de notre temps libre pour se livrer aux activités plus spirituelles que nos obligations professionnelles nous forçaient à délaisser. La Guémara (31a) nous enseigne ainsi : « A partir de maintenant, celui qui profite de ses nuits pour étudier la Torah verra ses jours prolongés, etc... » Cette idée de fin de saison (qui dans nos sociétés contemporaines a pris tellement d'importance : que l'on pense à l'année scolaire[9], par exemple, qui rythme plus ou moins nos existences...) est elle aussi  liée  à celle du renouvellement et eu dénouement d'une situation problématique. Car la fin d'un cycle de travail, même temporaire, permet de s'extraire de la routine, de la monotonie que représente parfois la vie quotidienne. Et si le Talmud nous incite à en profiter pour étudier, cela  peut aussi être l'occasion pour chacun d'entre nous de faire le point, de voir si on est réellement heureux, épanoui, dans ce que l'on fait – et sinon, pourquoi ne pas profiter de cette fin de saison pour éventuellement ''changer d'orientation'' ? Ainsi, si les cinq opinions précédentes nous présentaient les problèmes à résoudre étaient d'ordre social ou politique, humaines, l'avis de Rava et de Rav Yossef introduit une autre dimension : la nature. Comme si la nature elle-même, à travers ses cycles immuables et sans cesse recommencés[10] nous invitait à produire l'effort de chercher et de trouver une solution à chaque fois que se présente un problème.             

 

6 S’il en est ainsi, on comprend ce que nous a enseigné le Ritva, pourquoi c'est ce jour qui a été choisi pour être celui où se profilent les mariages en Israël.

Car le mariage est un des événements les plus important de notre vie, sa place est fondamentale dans l'existence de notre Peuple – mais, parallèlement, c'est là que peuvent se rencontrer le plus d'obstacles et de problèmes !

Ce serait donc parce que la Tradition voit dans le Quinze Av le jour où toutes les difficultés disparaissent qu'il fut retenu pour organiser, de nous-même, les rencontres matrimoniales.

 

7 – Nul besoin, en effet, d'insister sur la difficulté intrinsèque que représente la formation d'un couple : ''c'est de D. que provient [l'union d'une femme et d'un homme]'' (Mo'ed Katan 18b), et nos Maîtres nous ont déjà appris (Sotah 2a) que ''former des couples est pour D. plus compliqué que de fendre la Mer Rouge''...

Mais il est encore d'autres difficultés qui pèsent sur tout mariage, d'origine tout à fait humaine cette fois-ci.

De par l'enjeu qu'il représente, le mariage est l'occasion par excellence de donner libre cours à toutes nos hésitations et à toutes nos contradictions : doutes, choix de vie (tant au niveau religieux que professionnel), questions d'argent, etc...

On pourrait même considérer que le mariage a plus que toute autre chose sa place dans notre Guémara, parce qu'il est quelque part en lui-même un obstacle, du fait que s'y cristallise toutes la complexité des êtres humains...

 

Paradoxalement, aucune autre étape de notre vie n'est si nécessaire. Nous cherchons tous naturellement à partager notre destin avec un conjoint[11], et cette nécessité tant psychologique que physiologique devrait rendre le déroulement des mariages bien plus simples, au vu de son importance ! Imagine-t-on quelqu'un qui tergiverserait tellement pour se nourrir ou se vêtir ?

 

C'est pourtant, malheureusement, bien là ce qui se passe dans nos sociétés : nombres de jeunes, et même de moins jeunes, rencontrent énormément de difficultés pour se marier, pour rencontrer d'autres personnes, pour se décider et trouver conseil, etc...

Cette situation entraîne de grandes souffrances, et une grande misère affective.

 

Comment peut-on y remédier ?

Autrement dit, que faire pour que le besoin naturel de se marier ne se trouve pas sans arrêt perturbé et contré par d'autres considérations, plus en rapport avec l'organisation d'une société humaine ?

 

8 – Et bien, c'est à cela exactement que correspond la danse des jeunes filles de Jérusalem.

Elle est la réponse que la Torah entend donner au problème de la contraction des mariages, en les organisant, en fluidifiant leur réalisation, par un effort concret de la société en ce sens.

 

9 – Cela ne peut être accompli qu'à notre initiative.

Il est en effet remarquable que dans les deux premiers avis concernant la nature de l'événement commémoré le Quinze Av, la résolution du problème (qui concernait justement les mariages!) fut le fait du Peuple, qui parvint lui-même à se sortir de la situation précédemment bloquée : ils interprétèrent les textes de manière à eux même être en mesure de mettre fin à cette étouffante endogamie[12] et à assurer la survie de la Tribu de Benjamin[13].

 

10 – Quel moyen a alors trouvé la Tradition, pour ce faire ?

Il semble qu'elle se soit calquée sur ce que l'on a précédemment vu de la sixième opinion exprimée par la Guémara, celle de Rava et de Rav Yossef, concernant le cycle de la nature.

Ce serait pour montrer à quel point le mariage devrait être considéré comme quelque chose d'allant de soi qu'il faut qu'on l'organise de manière parallèle aux cycles des saisons qui, on l'a vu, conditionne quelque part les activités humaines.

Il s'agirait là d'une démarche originale, typiquement juive, en ce qu'elle vise à respecter à la fois les lois de décence qui doivent présider aux relations entre les hommes et les femmes (on est bien loin de la discussion légère ou envisagée dès l'abord sans lendemain) et éviter les pesanteurs  évoquées plus haut qui ralentissent et freinent ce qui pourrait se décider rapidement et heureusement.

 

11 – Analyser en détail la description par la Michna de cette cérémonie du Quinze Av à Jérusalem nécessiterait une étude indépendante, mais on peut néanmoins noter deux éléments qui sans aucun doute correspondent à l'interprétation proposée.

Premièrement, le fait que les jeunes filles effectuent une ronde : ne pourrait-on pas voir dans ce cercle le symbole du cycle immuable de la nature, qui selon Rava et Rav Yossef est au cœur des festivités du Quinze Av ?

Deuxièmement, la Michna prend la peine de nous préciser que toutes ces jeunes filles s'habillaient alors en blanc. Le Ritva (Babba Bathra 121a) nous enseigne[14] que cette couleur est une allusion à la pureté des mœurs[15]. Ces jeunes femmes, de même que les jeunes gens à qui est destiné cette parade, se présentent là au début de leur vie, elles ne connaissent ni ne sont touchées par le mauvais penchant. C'est dans cet état qu'elles recherchent un partenaire pour construire un couple solide et un foyer sain.

Comment alors maintenir cet état moral et ces aspirations spirituelles, si ce n'est en faisant tout pour que leurs projets aboutissent et que leurs espoirs ne soient pas déçus – en organisant et en suivant le déroulement de leur rencontre, comme le fait la tradition à cette occasion ?

Le blanc, on le sait, s'altère si il reste trop longtemps à l'abandon, se salit, vire au gris puis au noir. De la même manière, si l'attente de ces jeunes se prolonge trop longtemps, ce sont les soucis et les ressassements[16] qui risquent de s'installer là ou auparavant il y avait confiance, avenir et espoir..



[1]Cf. Choulh'an 'Arouh' Orah' H'aïm ch. CXXXI, §6.

[2]Cf. Rachi Exode XXXI, 18.

[3]Après le tragique épisode de la «Concubine de Guiv'a» (Juges ch. XIX – XXI.

[4]A la suite de la faute des explorateurs (cf. Rachi Nombres XIV, 33).

[5]Il devint roi d'Israël, tandis que Jérusalem se trouvait dans le royaume de Juda. (cf. I Rois ch. XII)

[6]Cf. Guittin 57b. C'est à dire, plusieurs années après leur massacre.

[7]Car le soleil n'est désormais plus assez puissant pour le sécher correctement.

[8]Id. On peut la compléter par la Beraïta en 31a.

[9]Alors que dans cette Guémara on a plutôt affaire à l'année solaire...

[10]Le Maharcha (Babba Bathra 121a) établit ainsi le parallèle entre le Quinze Av et le Quinze Chevat, ''Tou biChvat'', le Nouvel An des Arbres : selon lui, si c'est le Quinze Av qu'au Temple on s'arrêtait de couper du bois, c'est bien le Quinze Chevat que l'on pouvait recommencer, car le bois coupé serait assurément sec.

     Ce qui laisse somme toutes une assez longue période pour étudier...

[11]Selon la tradition, vivre en couple est l'état naturel de l'homme et de la femme : cf. Rachi sur Beréchit I, 27, et Kiddouchin 2b sur le fait que l’on recherche instinctivement son conjoint, etc...

[12]En parvenant à la conclusion que les versets de la Torah (Nombres ch. XXXVI) interdisant les unions entre tribus comme concernant uniquement  la génération qui entre en Terre Sainte et se la partage.

[13]En prouvant, là encore, que le serment leur défendant le mariage avec les membres de la tribu de Benjamin comme n'engageant que ceux qui l'ont effectivement prononcé, et non leurs descendants !

[14]Même si le sens premier de cette exigence c'est afin de ne faire aucune différence entre les prétendantes.

[15]Selon le verset (Ecclésiaste VIII, 9) : « Qu'en tout temps tes habits soient blanc »

[16]Le terme touma, impureté, provient du mot ''atoum '', ce qui est fermé, renfermé sur lui-même...