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27 Tammuz 5777
21 juillet 2017

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Introduction au juridique et méditation sur les fondements de l'antisémitisme, par Rav Gérard Zyzek

Introduction au juridique et méditation sur les fondements de l’antisémitisme. par Rav Gérard Zyzek

 

 

Nous aimerions par cette étude analyser les bases de ce que nous pourrions appeler ‘la pensée juive’. Quelle est la spécificité de ‘la pensée juive’ ? Notre conviction est que la base de la pensée juive est ‘le juridique’. Nous voulons prouver par l’étude suivante que le travail du talmudiste et du Halakhiste a une portée d’envergure générale pour l’ensemble de l’humanité, malgré son apparence confidentielle et confessionnelle. Comme à notre habitude nous n’aborderons pas cette problématique de front, mais en étudiant patiemment un commentaire du Maharal sur une Guemara du Traité Baba Métsia 58b dans son livre Nétivot Olam, Nétiv Ahavat Réha, premier chapitre[1].

 

Le passage de Guemara qui nous occupe se trouve à la fin du quatrième chapitre du Traité Baba Métsia. La Guemara parle de la gravité de vexer quelqu’un, et de lui faire honte, et en particulier en public.
Baba Métsia 58b :
תני תנא קמיה דרב נחמן בר יצחק כל המלבין פני חבירו ברבים כאילו שופך דמים.
‘On enseigne l’enseignement suivant devant Rav Na’hman bar Its’hak : faire blanchir le visage d’autrui en public, c’est comme verser du sang’
אמר לו שפיר קאמרת דחזינא ליה דאזיל סומקא ואתי חוורא.
‘Il lui dit (c’est-à-dire Rav Na’hman bar Ist’hak devant qui cet enseignement a été répété) : tu dis très justement, en effet je vois que toute la rougeur de son visage part et vient du blanc[2]
אמר ליה אביי לרב דימי במערבא במאי זהירי אמר לו באחוורי אפי.
‘Abayé dit à Rav Dimi : en Erets Israël, à quoi faites-vous très attention [3]? Il lui dit : De ne pas faire blêmir le visage.’

La Guemara continue sur l’extrême gravité de faire honte à autrui :
אמר רבי חנינא כל היורדין לגיהנם עולים חוץ משלשה שיורדין ואין עולין ואלו הן הבא על אשת איש והמלבין פני חבירו ברבים והמכנה שם רע לחבירו.
‘Rabbi ‘Hanina dit : tous ceux qui descendent à la Géhenne en montent, sauf trois qui y descendent mais n’en remontent jamais. Les voici :
celui qui va avec une femme mariée, celui qui fait fait blanchir le visage de son prochain en public et celui qui donne un sobriquet désobligeant à son prochain.’

La Guemara demande :
מכנה היינו מלבין. אף על גב דדש ביה בשמיה
‘Comment peux-tu dire que donner un sobriquet désobligeant à autrui est une troisième catégorie ? Mais cela revient à la seconde catégorie qui est de faire honte à autrui ! La Guemara répond : Donner un sobriquet désobligeant est à prendre en compte même si la personne est habituée à ce qu’on l’appelle ainsi et que cela n’a plus d’impact spécial en public.’


I. Analyse de ce texte sur la base du commentaire du Maharal dans Nétivot Olam. Début du commentaire.


Cet enseignement est très étonnant : en quoi ces trois fautes sont-elles le summum de la turpitude ? En quoi sommes-nous ici au cœur, aux racines du mal ? N’y a-t-il pas plus grave ? Si l’on demande autour de nous de définir le mal par excellence, j’ai peine à croire que l’on dise spontanément l’une de ces trois catégories !
Et d’autre part qu’est-ce que la Géhenne, l’enfer ? Mais y a-t-il l’enfer dans la Tradition Juive ?

Nous donnons notre traduction du commentaire du Maharal avec nos notes pour mettre en relief ses dires :
‘Explication. Sache qu’il est légitime que tout fauteur descende à la Géhenne, car le fauteur sort de l’existence en faisant des actes qui sont déficients, qui penchent vers le néant. Ce qui entraine la Géhenne qui est lieu de Tohu Bohu. Mais du fait que chaque faute n’est qu’un penchement seulement vers le néant, c’est pour cela que nos Maîtres disent qu’ils descendent et remontent, car l’acte n’est qu’un penchement, une inclinaison, vers la Géhenne, non la Géhenne-même.’

Lorsque nos Maîtres parlent de la Géhenne, ils parlent du lieu du néant. La volonté de D. est ce qui nous donne une tenue, une existence, une structure. Fauter, enfreindre la volonté de D., est se déstructurer, s’enlever de la tenue, de l’existence. Mais nous sommes enjoints à trois cent soixante-cinq interdits. Chaque interdit aborde un aspect de notre structure. Une faute précise est une déstructuration, mais partielle.

‘Mais il y a des actes qui ne sont pas un penchement vers la Géhenne mais qui sont la Géhenne-même, l’essence de la Géhenne, car selon la spécificité de chaque faute sera son jugement et son châtiment là-bas. S’il faute en un point précis et non dans tout, son châtiment sera aussi en un point et non dans tout. Mais celui qui faute en une faute globale, son châtiment ne sera pas partiel, car selon sa faute, tel sera son châtiment, c’est-à-dire en tout. Les autres fautes ne sont que des aspects, c’est pourquoi ils ne sont pas dans la Géhenne éternellement. Il n’y a que ces trois fautes dont l’atteinte est dans la globalité de ce qu’est l’homme, qui sont dans tout. Et puisque la faute est en tout, il reste dans la Géhenne à jamais.’

La Géhenne en un mot, c’est le néant. Comme à son habitude le Maharal nous assène des théorèmes mais il va les démontrer peu à peu. Patience !
Un point toutefois : la globalité dont on parle, c’est l’homme lui-même. L’anéantissement dont il est question, c’est son propre anéantissement en tant qu’homme, dit le Maharal. L’homme est la mesure de la globalité. Je tiens à relever que le Maharal a écrit ces lignes il y a environ quatre cent trente ans.

‘Expliquons. Celui qui va avec une femme mariée porte atteinte à ce que le verset dit (Béréshit 5,2) : « Mâle et femelle Il les a créés (…) et Il a appelé leur nom Adam ». C’est pourquoi la faute d’aller avec une femme mariée est une faute dans tout car cette faute porte atteinte à la globalité qui est l’homme. Car l’homme n’est pas un homme ou une femme, l’homme c’est homme-et-femme. C’est pourquoi il faute dans la globalité de l’homme complètement.
Cette faute est plus grave que le meurtre, car le meurtre est l’anéantissement du corps mais le meurtre n’atteint pas l’âme, c’est pourquoi le meurtre n’est pas considéré comme s’il annihilait la globalité de l’homme, tandis que s’il prend la femme d’autrui cela est considéré l’annihilation de ce qu’est l’homme, comme dit le verset « mâle et femelle Il les a créés et Il a appelé leur nom Adam ». De ce verset nos Maîtres ont appris (Yévamot 63a) : celui qui n’a pas de femme n’est pas Adam ». C’est pourquoi celui qui va avec une femme mariée annule l’essence de l’homme et porte atteinte à l’homme dans sa globalité, il descend à la Géhenne et n’en remonte pas.’



II. Essayons de méditer sur ces dires du Maharal.


Comme nous l’avons fait remarquer plusieurs fois, les écrits du Maharal de Prague sont difficiles. Leur difficulté de vient pas de la syntaxe ni du vocabulaire qui sont bien au contraire limpides mais il affirme des assertions et ne les explique guère. Notre expérience nous montre qu’il faut laisser décanter ses dires, les laisser mûrir en nous[4]. L’on pourrait prendre les paroles du Maharal telles quelles mais cela ne nous semble pas la bonne méthode, car le Maharal est un Maître de la Tradition Orale, il faut insuffler une oralité à ses paroles écrites. Or toute oralité est risquée car par définition emprunte de notre subjectivité. Comment concilier rigueur et subjectivité ? Vaste question.

Pour expliquer le début du passage du Traité Baba Métsia de manière rigoureuse le Maharal présente comme présupposé qu’un homme ce n’est pas un homme ou une femme, c’est un homme et une femme. Et deuxièmement, l’atteinte à un couple est une atteinte à la globalité de ce qu’est l’homme.

Permettons-nous de nous interroger sur ces deux assertions. Certes il est écrit dans le verset que D. a appelé le nom du mâle et de la femelle Adam, mais d’où peut venir l’idée qu’un homme c’est un homme et une femme ? Qu’un homme sans une femme n’est pas un homme ? Avons-nous l’expérience d’une telle affirmation ? La relation entre un homme et une femme est une énigme. Toute la littérature tourne autour de cette énigme. A la limite pouvons-nous constater l’intensité de relations passagères, mais un couple est une aventure au long cours. Comment la définition de l’homme peut-elle être cette entité énigmatique et incertaine qui est le couple ?
L’enseignement de Rabbi Akiva (Sotha 17a) est célèbre :
איש ואשה זכו שכינה ביניהן, ‘L’homme et la femme, s’ils ont du mérite, la She’hina, la Présence Divine, est entre eux’.
Un couple, c’est une présence fugace, un je ne sais quoi qui fait qu’un lien est possible, cette chose énigmatique que nos Maîtres appellent : She’hina. 
Mais c’est de ce ‘je ne sais quoi’ que la vie vient.
Instinctivement un homme se perçoit comme une entité, quand bien percevrait-il la nécessité de ne pas rester seul. Une femme de même peut se percevoir comme existant par elle-même, quand bien même sentirait-elle un besoin impérieux de partager sa vie. Néanmoins nos Maîtres nous enseignent que l’homme, son identité, est cette connexion à l’équilibre précaire de deux réalités radicalement différentes qui s’appelle le couple. Y attenter c’est attenter au global du vivant, car c’est de là que vient la vie. La vie vient d’un mouvement, et non d’un statisme.


III. Suite du commentaire du Maharal.


Le Maharal maintenant va expliquer les deux autres catégories en des termes très concis :

‘De même celui qui faute dans le Tsélèm Elokim, l’éclat divin qui est chez l’homme (en le faisant blêmir en public), faute dans la globalité de l’homme. Et de même celui qui donne un sobriquet désobligeant à son prochain faute dans la globalité car le nom vient sur l’homme en cela que chacun est appelé par le nom qui lui est spécifique et pas autrement.’

Effectivement ces mots sont pesés et peut-être est-ce un peu trop concis. Le Maharal va développer dans la suite. Nous pourrions a minima relever un point commun entre la première catégorie, celui qui va avec la femme d’autrui et le second cas, celui qui fait honte à autrui en public. Le Maharal dit que celui qui fait honte à autrui en public attente à l’homme qui est créé avec le Tsélèm Elokim, que nous traduisons par ‘éclat divin’.
Nous avons relevé dans le paragraphe précédent que celui qui va avec la femme d’autrui attente à quelque chose d’impalpable qui est cette différence de potentiel, cette énergie impalpable que nos Maîtres appellent la She’hina, la Présnce Divine. De la même manière faire honte tue cet éclat divin qui est dans le visage de l’homme. Mais en fait on pourrait dire : c’est rien ! Espèce d’imbécile ! Va-t-en ! Je veux pas te voir ! Va te faire voir ailleurs ! Qu’est-ce qui fait que je prends en compte autrui ou que pour moi c’est rien ? C’est un imbécile. Pars, va te faire voir ailleurs !
Un rien, un rien que je ne peux pas prouver que ce rien existe, or ce rien, dit le Maharal, c’est Tout, c’est la globalité. C’est ce rien qui change Tout. Si je ne prends pas en compte ce rien, impalpable, alors nous sommes effectivement dans le néant absolu, la Géhenne absolue[5]. Porter atteinte à cet éclat fugace, c’est porter atteinte à tout. C’est la Géhenne même, le néant lui-même.

Bien. Il est clair maintenant que les deux premières catégories touchent des globalités, mais la troisième catégorie nous paraît fort abstraite. Le Maharal va expliciter dans la suite de son commentaire.


IV. ‘Ces trois fautes sont des fautes dans l’essence de l’homme, non dans des aspects.’



‘Ces trois fautes sont des fautes dans l’essence de l’homme, non dans des aspects.’

Une fois encore, l’atteinte à la globalité est l’atteinte à la globalité de l’homme.

‘Il y a encore dans ces trois fautes mentionnées par nos Maîtres un aspect supplémentaire en cela qu’il y a atteinte aux trois niveaux supérieurs, atteinte aux trois Midot les plus élevées.’

Ici le Maharal va nous faire découvrir un chant de lecture insoupçonné aux paroles des Maîtres du Talmud. Il y a une unité entre les paroles du Talmud qui sont étudiées par tous et la science intime de notre Tradition appelée Kabbala. Il n’est pas nécessaire d’être un Kabbaliste pour savoir que notre Tradition enseigne qu’il y a dix sphères par lesquelles l’infini du Créateur vient émaner petit-à-petit jusqu’aux réalités les plus concrètes du monde dans lequel nous sommes. Ces dix sphères sont appelées Sefirot. Les trois niveaux supérieurs sont appelés Bina, ‘Hokhma et Kétèr, Compréhension, Connaissance et Couronne. Kétèr, la Couronne est le niveau supérieur, ultime.
Le Maharal va prouver que ces trois fautes correspondent à ces trois niveaux supérieurs par ordre croissant.

‘Car celui qui faute en allant avec une femme mariée faute dans le Nom Youd et Ké, י et ה, qui se trouve entre l’homme et la femme, et c’est ce nom qui fait qu’ils puissent s’unir. Celui qui fait blanchir le visage d’autrui porte atteinte à un niveau encore supérieur, comme nos Maîtres ont dit « qui a créé l’homme avec ‘Hokhma, avec Connaissance ». Celui qui fait honte au visage de son prochain porte atteinte à ce niveau supérieur car il éteint la lumière du visage de l’homme qui a été créé avec ‘Hokhma, avec Connaissance.’

Arrêtons-nous un peu. Il serait impardonnable d’imaginer qu’il ne serait question ici que de verbiage ésotérique. Y a-t-il un secret dans le visage d’autrui ? Ou bien rien. Toute la ‘Hokhma est là.
Dans la suite le Maharal dit que ces trois choses touchent les niveaux supérieurs car elles ne sont pas de ce monde-ci. C’est-à-dire que biologiquement on ne pourra jamais prouver d’une manière ou d’une autre qu’il y a une spécificité à l’âme humaine. Mais tout l’enjeu est là. C’est la base de la connaissance.

‘Celui qui donne un sobriquet désobligeant à son prochain est un sujet encore plus élevé, car il touche le nom. Il touche un niveau qui est appelé « le bon nom » qui est le niveau absolument supérieur, et il l’abîme et lui donne un nom mauvais. Car ces trois fautes portent une atteinte supérieure à ce monde-ci, car il y a en l’homme trois niveaux séparés de toute matérialité, et le niveau ultime est le nom.’



V. Car le niveau supérieur, ultime, est le nom.


Nous nous sommes demandés : mais en quoi le nom est-il le niveau ultime ? Qu’y a-t-il de tellement cataclysmique dans changer le nom d’autrui ? N’y a-t-il pas plus grande turpitude ?

Il ressort de débat soutenu avec les élèves la démarche suivante :
J’appelle quelqu’un par son nom : il se retourne. Le nom le représente, le signifie. La notion du nom, du Shem, pose la question suivante : pourquoi y a-t-il quelque chose qui signifie quelque chose et non pas rien ? Pourquoi n’y a-t-il pas rien ? Pourquoi y a-t-il du sens et non pas rien ?

Ces questions sont souvent présentées de manière désincarnées. La révolution talmudique va opérer et faire que ces questions métaphysiques sont là, au détour de notre quotidien : si tu changes le nom de manière désobligeante à autrui, tu fais que son nom ne signifie rien du tout. Il y a rien, tu descends à la Géhenne et tu n’en remontes jamais car il n’y a rien.
Et d’ailleurs de manière populaire nous appelons au quotidien le nom de D. : le Nom, le Shem. Le nom est, nous enseigne le Maharal sur la base de notre Guemara de Baba Métsia, l’élément supérieur, ultime, appelé Kétèr, Couronne, par les Maîtres de la Kabala.
Le nom n’est nullement quantifiable avec les indicateurs de mesure de ce monde, mais s’il n’y a pas de nom, il n’y a rien[6]. Pourquoi quelque chose signifie-il quelque chose et non pas rien ?


VI. Le travail du talmudiste.


Et tel est le travail du talmudiste. La base du travail, du labeur, du talmudiste est de définir des statuts juridiques. Prenons quelques exemples.
Qu’est-ce que le jour de Shabbat, base de la vie juive ? Quelle est la différence entre le samedi et le mardi par exemple ?
La différence n’est nullement physique, c’est le nom de Shabbat qui va caractériser ce jour, qui va déterminer la sainteté de ce jour. D’où l’importance du Kidoush, où l’on profère par la bouche que ce jour est le jour de Shabbat.
Autre exemple. Un homme donne des Kidoushin à une femme devant deux témoins. Elle devient sa femme selon le droit juif. L’impact en droit civil et en droit pénal est majeur (en particulier par rapport à l’interdit d’adultère). Mais qu’est-ce qui a changé chez cette femme ? Est-ce tatoué sur son dos qu’elle est une femme mariée ? Les Kidoushin confèrent un statut juridique à cette femme. On appelle cela חלות דין, חלות שם, ‘une prise de nom’ de femme marièe sur cette femme, ‘une prise de statut’, en langage talmudique.
De même dans les lois de Casherout, lois relatives à ce qui est permis ou non de manger. Prenons un exemple. Y a-t-il une objectivité de ce qui est Casher de ce qui ne l’est pas ? Le Rosh dans son commentaire sur le septième chapitre du Traité ‘Houlin, paragraphe 37, enseigne la chose suivante :
Nous savons que la Torah nous enjoint de suivre la loi de majorité dans certains domaines des lois de Casherout. S’il y a deux morceaux de viande Cashère dans une casserole, et que tombe malencontreusement un morceau identique, mais de viande non-Cashère[7], la Torah nous dit que l’on doit aller selon la loi de la majorité et l’ensemble prend un statut de Casher. Ah, mais il y a indubitablement un morceau non-Casher dans ce mélange ? Peut-être que par acquis de conscience ne devrais-je manger que deux morceaux sur les trois, ou tout au moins ne pas manger les trois morceaux en même temps ? Le Rosh répond que la Torah, qui a défini ce qui est Casher et ce qui ne l’est pas, définit dans ce cas précis que l’on doit aller selon la loi de la majorité et l’ensemble est consommable et prend le statut de Casher.
Par contre si par la suite, tout aussi malencontreusement, un second morceau non-Casher viendrait à tomber dans ce mélange, le morceau non-Casher qui avait pris momentanément un statut de Casher s’additionnerait avec le second morceau non-Casher et l’ensemble reprendrait un statut d’interdit puisqu’il n’y a plus dans l’ensemble une majorité Cashère. A un moment T ce morceau a pris un statut de Casher, à un moment T plus Un il prend un statut non-Casher.

Le travail du juriste talmudiste, outre ses multiples vertus, construit le monde, donne un maintien à la globalité de la Création, fait vibrer l’intuition première du monde, son Béréshit, l’écho de la parole qui a créé le monde.
Comme le dit la Guemara dans le Traité Pessa’him 68b :
אמר רבי אלעזר אילמלא תורה לא נתקיימו שמים וארץ שנאמר אם לא בריתי יומם ולילה חוקות שמים וארץ לא שמתי.
‘Rabbi Elazar nous enseigne : s’il n’y avait pas l’étude de la Torah les cieux et la terre ne se maintiendraient pas, comme dit le verset (Yirmiahou 33,25) « s’il n’y avait pas mon alliance jour et nuit (s’il n’y avait pas l’étude de la Torah qui est jour et nuit), les décrets des cieux et de la terre je n’aurais pas placés ».’

C’est-à-dire que, s’il n’y avait pas l’étude de la Torah qui est le jour et la nuit, D. dit que les cieux et la terre ne se maintiendraient pas. Il nous semble expliquer ainsi : à quoi cela sert-il d’étudier la Torah avec une telle constance ? Avec un tel acharnement ? Pourquoi ne pas étudier de temps en temps ? La réponse est qu’il n’y a que l’étude de la Torah qui nous fait découvrir que la base du monde c’est le juridique, les noms, ce que l’on prononce par la bouche. Si j’arrête d’étudier, je me laisse prendre tout de suite par l’objectivité d’un monde qui paraît exister par lui-même. L’étude de la Torah, le travail juridique nous fait vivre que la base, le soubassement du monde est la vibration de l’interrogation de sens qu’exprime ce monde.

Il nous semble déduire de cette étude que là se trouve la base de la lutte acharnée qu’il peut y avoir envers le peuple d’Israël et envers la Torah et ceux qui l’étudient. Il y a en chacun de nous un mouvement intérieur qui voudrait justement qu’il n’y ait rien, que l’on puisse vivre tranquille, avec du néant. Le peuple d’Israël, et ceux qui étudient la Torah, véhiculent qu’il y a quelque chose à déchiffrer, à rechercher, qu’il y a un questionnement. Le terme anti-sémite est bien choisi, anti-Shem[8], contre le Nom. Contre qu’il y ait un Nom, un signifiant.



VII. Retour au passage du Traité Baba Métsia 58b avec le commentaire du Maharal.

Le Maharal nous a aidés à voir que le texte de Baba Métsia était structuré en ordre croissant : Bina, ‘Hokhma, Kétèr.
Nous pouvons maintenant le relire mais en ordre décroissant : tout d’abord la personne qui donne un nom désobligeant à autrui, ensuite celui qui fait honte à autrui en public, et ensuite celui qui va avec la femme d’autrui.
Le niveau le plus élevé c’est le nom. Le nom est la perception que quelque chose signifie quelque chose. C’est la Couronne, le Kétèr.
Ensuite vient la ‘Hokhma. Les ‘Hakhamim disent que l’on peut faire le jeu de mots suivant : ‘Hokhma, Koa’h Ma, חכמה כח מה. La ‘Hokhma c’est la force de poser des questions, Ma signifie Quoi ? .
Tout d’abord il y a quelque chose qui nous interpelle. La seconde étape, c’est la recherche. La troisième étape sera la concrétisation dans la réalité tangible du monde de cette recherche : le couple.
Le couple est le lieu-même du questionnement et de la recherche constantes.

Traité Shabbat 23b :
אמר רב הונא הרגיל בנר הויין ליה בנים תלמידי חכמים.
‘Rav Houna dit : celui qui a l’habitude de mettre des lampes aura des enfants érudits en Torah’.

A l’époque du Talmud, ils n’avaient pas de bougies ni d’électricité bien évidemment. Les gens s’éclairaient avec des lampes à huile. Le sens simple de cet enseignement est que la personne qui a l’habitude de mettre de nombreuses lampes à huile dans sa maison aura le mérite d’avoir des enfants érudits en Torah. Beaucoup d’explications ont été données sur ce passage énigmatique. Nous avons entendu de notre Maître Rav Eliahou Abitbol l’explication suivante :
Celui qui met de la lumière dans sa maison, c’est-à-dire celui qui met la lumière de la Connaissance dans sa maison. Une maison n’existe que s’il y a de la lumière, on ne peut construire une maison, un foyer chaleureux où des enfants puissent grandir et avoir eux-mêmes le désir d’apprendre et de chercher que si on a l’habitude de mettre beaucoup de lumière dans son foyer, que si l’on investit beaucoup de recherche de connaissance dans son foyer. Un couple est l’énigme de laquelle viennent les enfants, de laquelle vient le vivant. Ce lieu du vivant ne peut croître que s’il est le lieu de concrétisation de la lumière de la connaissance.


[1] Ce commentaire est un des plus profonds qu’il nous a été donné d’étudier. Qu’HaKadosh Baroukh Hou nous donne la capacité de mettre en relief les détails des merveilles de ce commentaire !

[2] C’est-à-dire que la personne qui est offensée en public blêmit, toute la rougeur de son visage disparaït, et devient exsangue, il l’a vidé de son sang. C’est quelque part donc comme verser du sang.

[3] Abayé, grand Maître du Talmud, était en terre de Babylone, c’est-à-dire en Irak actuelle. Rav Dimi était de ces Maîtres qui venaient de la terre d’Israël en Babylonie et transmettaient les enseignements des Maîtres d’Israël. Abayé demande à Rav Dimi : à quel point vos Maîtres d’Israël vous éduquent-ils de faire attention plus que tout ?

[4] Ce qu’un de nos amis appelle : mûrir pour des idées.

[5] Il nous semble clair que c’est de ce commentaire du Maharal que Emmanuel Lévinas a construit son concept de ‘visage de l’autre comme impératif éthique premier’.

[6] Notre étude nous permet de comprendre un peu le concept  de ‘signifiant‘ proposé par le linguiste Ferdinand de Saussure et d’en apprécier la richesse et la portée.

[7] Le cas qui nous occupe est très complexe, et la conclusion du Shoul’han Aroukh n’est pas comme l’opinion du Rosh. Nous le rapportons néanmoins pour apprécier sa démarche.

[8] Shem, un des trois fils de Noé. 

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