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3 Iyyar 5777
29 avril 2017
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Shabbat Hagadol ou le cinquième Shabbat - par Rav Raphaël Bloch

Voici dans son intégralité le siman 430 du Tour Ora’h ‘Haim : 

 

 

Le Shabbat qui précède Pessa’h est appelé « Shabbat Hagadol » (le grand Shabbat). Ceci parce qu’un grand miracle a eu lieu ce Shabbat lors de l’acquisition du Pessa’h (sacrifice pascal) le dixième jour de Nissan, comme il est écrit (Exode chapitre 12 v. 3) : « Au dixième de ce mois, ils prendront chacun un agneau par famille, un agneau par maison… » La sortie d’Egypte a eu lieu un jeudi, ainsi qu’il est dit dans le Seder Olam. Donc le 10 Nissan était un Shabbat, ce jour-là chacun a acquis un agneau pour son (sacrifice de) Pessa’h et l’a attaché aux pieds de son lit. Les Egyptiens ont demandé les raisons d’un tel acte et les Bné Israël leur ont répondu : c’est pour le (sacrifice de) Pessa’h, ainsi que D. nous l’a ordonné. Leurs dents grincèrent car les Juifs égorgeaient leurs dieux ; mais ils ne pouvaient rien leur dire, et c’est pour ce miracle que l’on appelle le Shabbat qui précède Pessa’h : Shabbat Hagadol, le grand Shabbat.

Il semble étonnant que le Tour, ouvrage fondateur de la halakha, consacre un siman entier au Shabbat Hagadol alors qu’aucune implication pratique n’y est développée. D’autre part, ce Shabbat suit une série de quatre Shabbatot particuliers, que l’on appelle les quatre Parashiot, deux d’entre eux avant Pourim et deux lui succédant. Pour cette série, on ajoute un passage de la Torah spécifique à la lecture de Shabbat ordinaire. Ce n’est pas le cas de ce Shabbat Hagadol.

Pour éclairer notre lanterne, il est intéressant de noter que nous retrouvons un cinquième élément dans une autre série concernant un sujet différent, les quatre verres du Seder.

Dans le traité Pessa’him 117b, la Mishna enseigne : (Après le repas)… on lui verse un troisième verre sur lequel on fera birkat hamazon… Puis le quatrième sur lequel on terminera le hallel avant de dire la bénédiction du chant. Entre ces verres, on peut boire si on le désire ; mais entre le troisième et le quatrième, on ne boira pas.

La Guemara rapporte une Beraïta à ce propos : « le quatrième sur lequel on termine le hallel et on dira le grand hallel, ce sont les paroles de Rabbi Tarfon. Certaines opinions pensent qu’on dira le psaume 23 : ‘D.ieu est mon berger je ne manquerai de rien’. »

Un peu plus tard, la Guemara explique le sens de l’expression « le grand hallel » : il s’agit en fait du Psaume 136. Pourquoi est-il appelé ainsi ? Rabbi Yo’hanan dit : parce que D. siège dans la hauteur du monde et distribue la nourriture à chaque créature. Rachi commente : dans ce Psaume se trouve le verset : « qui donne du pain à chaque chair », c’est cela qui est une grande chose.

Or ce texte est rapporté de manière très différente dans le Rif. Voici la version de la Beraïta selon lui : « le cinquième, on dira alors le grand hallel, ce sont les paroles de rabbi Tarfon, certaines opinions pensent… »

Il y aurait donc un cinquième verre, malgré le fait qu’au début de ce dixième chapitre de Pessa’him, la Mishna ait enseigné qu’on ne donne pas aux nécessiteux moins que le nécessaire pour quatre verres.

Ici s’ouvre un débat dans les Rishonim.

Le Baal Hamaor voit une ma’hloket (une discussion) entre la Mishna et la Beraïta ; c’est probablement la raison pour laquelle cette version d’un cinquième verre n’est pas retenue par le Rashbam, cela permet d’éviter ce débat.

D’autres comme le Ramban considèrent que ce verre est facultatif, mais n’autorisent à le boire que si l’on ajoute une lecture qui est définie par la Beraïta.

Enfin, le Raavad désigne ce verre comme une coutume souhaitable (mitsva).

Quoiqu’il en soit, la coutume est effectivement répandue de verser un cinquième verre, mais sans le boire. On l’appelle « verre de Eliahou ». Le Gaon de Vilna explique cela par le fait que la halakha n’est pas tranchée jusqu’à la venue d’Eliahou (le prophète Elie).

 

A l’image du Shabbat Hagadol qui suit les quatre Parashiot, nous retrouvons ici un cinquième élément qui suit une série de quatre et n’a pas une place strictement définie. De plus, nous retrouvons le qualificatif de « grand » à propos du hallel pour le cinquième verre, comme pour le Shabbat Hagadol.

Or le Raavad, pour justifier ce minhag (cette coutume) du cinquième verre, dit que dans la Haggada (également dans le Midrash) se trouve un appui à un cinquième langage de délivrance. Nous savons déjà que les quatre verres correspondent aux quatre langages utilisés dans la Torah par D. quand il annonce aux Bné Israël qu’ils vont être libérés (Exode chapitre 6 v. 6-7) : « Je veux vous soustraire aux tribulations de l’Egypte et Je vous délivrerai de leur servitude ; Je vous ferai sortir avec un bras étendu et par de grands jugements. Je vous prendrai pour Moi comme peuple. »

Le cinquième verre correspondrait au langage du verset 8 : « Puis, Je vous introduirai dans le pays que J’ai promis… »

Nous avons déjà établi un parallèle entre les verres du Seder et les Parashiot particulières qui précèdent Pessa’h. Un texte du Talmud Yeroushalmi corrobore cette thèse, dans le traité Meguila (chapitre 3, halakha 5) : on n’interrompra pas entre Para et Ha’hodesh (il ne doit pas y avoir un Shabbat entre la troisième et la quatrième Parasha). Rabbi Levi dit que le signe mnémotechnique de ces Parashiot est la fin de la Mishna (dans Pessa’him 117b) : entre le troisième et le quatrième verre, on ne boira pas.

Il semble donc que la clé permettant de comprendre ce cinquième Shabbat et ce cinquième verre se trouve dans ce cinquième langage qui exprime la promesse divine de nous faire entrer en terre d’Israël. Or nos Sages ont choisi pour le cinquième verre le grand hallel, qui loue D. car Il nourrit toute existence. Quel est le lien entre ces deux sujets ?

Comme nous l’avons déjà mentionné, c’est une grande chose que D. nourrisse toutes Ses créatures. La même Guemara va plus loin encore : Rabbi Yo’hanan dit que la subsistance de l’homme est encore plus forte que la délivrance, car Yaakov parle de l’ange qui l’a sauvé et de D. qui le nourrit.

La subsistance ne peut venir que de D. lui-même. Mais notre perception de ce concept reste intellectuelle dans le monde qui est le nôtre. Parce que notre niveau de spiritualité et d’accomplissement des mitsvot n’est pas en adéquation avec les bienfaits prodigués par D., ceux-ci n’apparaissent pas à l’homme. C’est une grâce de D. qui attend que surgissent enfin les temps messianiques. S’il est une terre qui mesure sa production à l’aune du comportement humain, c’est la terre d’Israël, ainsi qu’il est dit à maintes reprises dans la Torah. Quand D. nous amènera dans la terre promise et que se réalisera le projet de la Création, l’existence prendra tout son sens : être nourri par D. pour le servir. Dans cette vision du cinquième verre, on comprend mieux qu’il ne s’inscrive pas dans le même cadre que les quatre premiers. Ceux-ci appartiennent déjà à notre réalité. Après la sortie d’Egypte, nous sommes libres. Mais il reste encore une délivrance, le dévoilement ultime. Cette attente se concrétise par un verre qui attend son heure (le verre d’Eliahou) et par un Shabbat qui n’arbore que son nom.

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