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10 Heshvan 5779
19 octobre 2018

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Le rapport à la propriété :Touchez pas au grisbi !

Bien mal acquis ne profite jamais.Telle est l’expression dans notre société. Mais, qu’est ce qui fait de moi un bon acquéreur ?

A priori, l’argent est un salaire qu’on reçoit après avoir fourni un travail, vendu un service. La morale veut qu’on ne profite pas d’un bien, ou d’argent qui ne devrait pas nous revenir. Un bien pour lequel je n’ai pas fourni un travail afin de l’acquérir ne devrait pas reposer dans ma propriété.

Partant de ce postulat, comment comprendre tout l’enjeu du second chapitre du traité Baba Métsia dans le Talmud ? Dans ce passage du Talmud, on traite juridiquement à partir de quel moment et de quelle condition on peut garder un objet trouvé. Certaines lois à ce sujet sont plus que contradictoires avec la morale citée plus haut. Par exemple, la notion de ‘’Iyoush’’, désespérer de retrouver l’objet. Les Sages dans le Talmud ont défini à partir de quel moment on établit cet objet comme étant ‘’désespéré’’ par son propriétaire et par conséquent la personne qui le trouverait pourrait le garder pour lui-même. Prenons un cas spécifique pour que cela nous parle pratiquement. Il y a quelques années j’avais lu dans un journal israélien qu’un chauffeur de bus de la ligne 350 pour Ashdod avait trouvé une serviette contenant 30.000 dollars dans son bus. Ce chauffeur a reçu le prix de l’honnêteté parce qu’il est parti la rendre à son propriétaire. Essayons d'analyser le cas "talmudiquement parlant". Avait-il le droit de garder cet argent ? Le Talmud nous enseigne que s’il y a un signe de propriété sur un objet, ou même juste un signe distinctif, il faut publier la trouvaille afin que le propriétaire vienne le récupérer. D’un autre côté, si cet objet est trouvé dans un endroit où le passage est très fréquent, même s’il y a un signe sur l’objet, on pourra se l'approprier. Donc ce chauffeur aurait pu garder la serviette avec les 30.000 dollars.

Mais, comment comprendre alors la notion de propriété ? Nous n’avons absolument pas travaillé pour acquérir ces biens. Et de plus, ces biens appartiennent à une personne spécifique comment pouvons-nous nous l’approprier ?

Avant de répondre à ces questionnements, et avant d’entreprendre l’analyse de la notion de propriété, je veux vous amener dans un sujet un peu différent mais qui nous permettra de synthétiser le sujet du rapport au bien.

A-t-on le droit de se sauver en causant un dommage financier à autrui ? Voici donc le sujet auquel je fais référence et qui se trouve dans le Traité Baba Kama. Le sujet débute à la page 60b. On se retrouve dans une affaire qui est arrivée au roi David lors de sa guerre contre les Philistins. Alors qu’il était en campagne, des Philistins se sont cachés dans une meule de foin appartenant à un juif afin de tendre une embuscade aux soldats juifs. Le seul moyen que l’armée de David avait trouvé pour s’échapper de cette embuscade était de mettre le feu aux meules et de passer outre les lignes ennemies. Le problème qui se pose dans ce cas-ci, c’est que les soldats sauvent leurs ‘’peaux’’ en créant un dommage financier à autrui. Avant d’attaquer les Philistins David est donc allé poser la question juridique devant le tribunal rabbinique étant donné que ce problème-là n’était pas encore tranché. Le Sanhédrin (tribunal rabbinique) lui a alors répondu qu’il était interdit de se sauver en créant un dommage à autrui et qu’il devait trouver une autre stratégie.

Ce passage du Talmud pose un gros problème qui est relevé par tous les grands commentateurs. Effectivement, dans le 8ème chapitre du traité Sanhédrin, on compte trois interdits parmi les 613 commandements de la Torah pour lesquels nous devons en tant que juif nous laisser mourir plutôt que les transgresser. Ces trois interdits sont : l’idolâtrie, l’inceste et l’assassinat. Mais, sur quoi les sages se sont-ils fondés pour décréter qu’il était interdit d’endommager autrui alors que nous serions en danger ? Aucun interdit ne tient si la vie est en jeu à part les trois interdits cités dans le traité Sanhédrin ??? C’est pourquoi, les Tossefote (grands commentateurs du Moyen-Age) disent en une phrase qu’il faut lire ce passage de Talmud non pas comme un interdit de se sauver sur le compte des biens d’autrui mais plutôt qu’il faut se sauver mais rembourser le dégât après avoir fait le dommage. Malheureusement, la lecture de Tossefote est "dure à encaisser" puisque a priori il change la lecture du passage talmudique. C’est pourquoi le Rosh (Rabbénou Asher Ben Yé’hiel, décisionnaire du 13ème siècle) lit cela différemment en rendant compte du terme ‘’interdit’’. Pour lui, il faut lire que le Sanhedrin a envoyé la réponse suivante : bien sûr qu’on peut sauver sa vie malgré le dommage que cela cause mais à condition que lorsqu’on crée se dommage on ait l’intention de le rembourser et que si cette condition n’est pas posée il serait effectivement interdit de se sauver. (carrément !)

L’ambiguïté de ce sujet dans Baba Kama est en réalité d’une grande profondeur. Et j’aimerai vous faire part de l’explication du Maharal de Prague (Rabbi Yehouda Leib ben Betsalel commentateur du 16ème siècle) sur les questions qu’on se posait sur le second chapitre de Baba Metsia qui nous amènera à une explication sur ce passage de Baba Kama.

En réalité, dit le Maharal, l’argent ou un bien, n’est qu’une valeur extérieure à l’homme. On aimerait avoir une possession de ce bien, on voudrait qu’il soit comme notre propre entité, notre personne. Or, ce bien ne sera jamais notre personne. En hébreu et dans le langage du Talmud, une propriété se dit ‘’shay’houte’’ ce qui se traduit en fait par un lien, une représentation. Un objet ne peut jamais devenir la même entité qu’un être humain. D’ailleurs, lorsque l’on se marie, on fait l’acquisition selon le langage talmudique de sa femme. Cela ne veut pas dire que la femme est devenue ‘’propriété privée défense d’y toucher’’ mais plutôt qu’elle est liée à tel homme ce qui exclue les autres. Ce qui représente ma personne dans le fait que je suis le propriétaire d’un objet ou d’un bien c’est deux choses, qu’il repose dans mon ‘’reshoute’’ (mon domaine) et que j’aie la conscience de le posséder. Or, lorsque je perds un objet, il ne se trouve plus dans mon domaine, il ne reste plus aux Sages du Talmud qu’à faire une évaluation pour savoir dans quel cas la conscience de posséder l’objet est encore valable. C’est pourquoi, lorsqu’ils disent que le propriétaire va faire ‘’iyoush’’ cela veut dire qu’il perd la conscience de posséder l’objet, comme dans un cas où l’objet est perdu dans un endroit public ou le passage est très fréquent. Ici, la valeur de l’objet est complétement désacralisée. L’objet n’est pas idolâtré. En effet, un objet est interchangeable, ça peut bouger et ne pas rester en place.

Comment se fait-il alors qu’avec cette vision du rapport au bien, les Sages ont dit au roi David qu’il faut se laisser tuer plutôt qu’endommager les biens d’un autre ? A priori, les biens ne sont pas si importants que cela ?! Face à une vie, un bien devrait n’avoir aucune valeur !

Je propose humblement l’explication suivante. Dans le cas du roi David, et d’ailleurs dans le cas de sauver sa vie au détriment des biens d’autrui, la Torah nous permet de transgresser tous les 613 interdits, à part les 3 cités plus haut, si la vie est en danger. Mais, d’une certaine manière, D.ieu se met de côté par le fait qu’il nous laisse transgresser ses interdits, mais, il ne met pas de côté notre prochain. Chaque personne est un monde, chacun a ses propres actions et influences sur le monde. Nous n’avons pas le droit de tuer, et mieux vaut mourir que de tuer. Comme le Maharal le dit, avoir une propriété, c’est la répercussion de ma personne sur le monde. C’est un peu comme une projection de l’homme sur le monde. Un pauvre est considéré comme un mort, car il ne peut pas avoir de propriété. Il ne vit que superficiellement. Il a une existence abstraite car son existence réelle, sa projection sur le monde n’existe pas. Une personne qui a une projection sur le monde par son bien, lorsque je détruis son bien, je ne détruis pas son bien mais plutôt l’existence de son propriétaire de manière réelle, je ne le tue pas physiquement mais je détruis son existence. J’enlève son influence sur le monde et je le mets au même niveau que le pauvre. C’est pourquoi, je me dois comme le dit le Rosh de poser comme condition de rembourser mon dommage et avec ce remboursement je ne porte pas atteinte à son influence étant donné que je vais lui rendre son bien de manière différente. Comme l’objet n’est pas sacralisé, cela n’est pas précieux que ce soit ce bien là précisément, l’essentiel c’est qu’il retrouve sa forme de propriété, c’est-à-dire sa projection dans le monde.

 

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