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2 Tevet 5779
10 décembre 2018

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Juifs / non-Juifs, qui est au service de qui ?

La question que nous allons aborder, et que j'ai intitulée « Juifs/ non-Juifs, qui est au service de qui ? » pourrait également être illustrée par le choix suivant : l'idéal du Juif est-il d'étudier à plein temps dans un Kollel, ou d'aspirer à obtenir le prix Nobel ?

En effet, le Kollel et le Prix Nobel symbolisent deux attitudes extrêmes du Juif dans son rapport au monde :
doit-il rester concentré sur l'étude de la Thora, se considérer comme le gardien de celle-ci, rester fondamentalement séparé du reste de l'humanité, comme le veut la définition du peuple juif : « Mamlekhet cohanim vegoy kadoch » (Ex. XIX, 6)

  (un royaume de prêtres et un peuple saint/séparé) et laisser les non--Juifs pourvoir aux besoins matériels du monde ?

ou bien doit-il se mettre au service de l'humanité pour lui apporter ses lumières, comme ont pu le faire Moïse, Jésus, Freud, Marx ou Einstein ?

Cette opposition n'est pas neuve et a pris diverses formes tout au long de l'histoire juive. Nous tenterons de la dénouer à l'aide d'un texte du Talmud qui n'a, apparemment, aucun rapport avec cette question.

Mais avant de rentrer plus dans le détail de cette page de Guemara (Chabbat 49b), rappelons que l'opposition Kollel/ Prix Nobel porte un nom dans la tradition juive. Il s'agit de la dialectique qui se noue entre Juda et Joseph.


Juda/Joseph

Dans la Sidra Vayigach, un dialogue s'engage entre Juda et Joseph. Juda, le chef de famille, celui qui porte l'étendard du particularisme juif, s'oppose à Joseph, le vice-roi d'Egypte, qui grâce à sa politique économique efficace nourrit l'humanité.

D'après le sens littéral, Juda ne sait pas qu'il s'adresse à son frère. Un Midrach cependant, nous révèle une autre lecture du dialogue, dans lequel Juda s'adresse précisément au frère qui a quitté le cocon familial.
La phrase « Ki ata kepharo » (Gen XLIV, 18) (car tu es comme Pharaon), qui se comprenait comme une marque d'honneur sonne désormais comme un dur reproche : s'éloigner de son père et de ses traditions ne peut mener qu'à ressembler aux autres nations et à accepter leurs déviances, telle l'idolâtrie imputée à Pharaon.

D'un autre côté, Joseph, qui sait tès bien à qui il s'adresse, place la discussion sur un terrain bien précis : à qui appartient Benjamin ? Doit-il se trouver auprès de son père et de Juda ? Ou doit-il rejoindre Joseph en Egypte ? Benjamin doit-il étudier dans un Kollel, ou doit-il concourir pour le prix Nobel ?

Benjamin est le point d'achoppement entre ces deux visions du Juif. Pourquoi ? Car Benjamin est la tribu qui accueillera le Temple sur son territoire. Celui qui s'appropriera Benjamin bénéficiera dans cette polémique d'une légitimité indiscutable : la présence de D.ieu.


Chabbat 49b

Maintenant que le problème est posé dans toute son acuité, nous pouvons nous pencher sur le passage du traité Chabbat. Il s'agit d'une discussion talmudique dans laquelle on discute de l'origine des trente-neuf travaux interdits le Chabbat.

Notons tout d'abord que les sages ne parlent pas de trente-neuf travaux, mais de quarante moins un (« Avot melachot arbaoem hasser akhat »). Nous reviendrons sur cette formulation spécifique.

La question est simple : quelle est la source de ces trente-neuf travaux ?

Rabbi Hanina Bar Hama donne d'abord l'explication classique « Keneged avodot hamichkan »: les trente-neuf travaux interdits le Shabbat correspondent aux trente-neuf travaux exécutés pour la construction du Tabernacle.

Cette idée est connue : le septième jour, D.ieu arrête la création et laisse l'homme prendre possession du monde. La phrase « Ki bo chavat mikol melahkhto acher bara elokim laassot » (Gen II, 3) prend l'exact contre-pied du mythe de Prométhée : alors que celui-ci fait enrager les dieux pour leur avoir volé le feu, le monde créé par Hakadoch Baroukh Hou est un monde qu'il met à disposition de l'homme pour qu'il poursuive l'œuvre déjà accomplie.

Et c'est là que l'on touche peut-être à la signification la plus exacte du mot « Melakha » : plus que « travail », c'est le mot « œuvre » qui traduirait plus proprement le concept de Melakha. En hébreu, une différence existe en effet entre Melakha (oeuvre, opus en latin, quelque chose que l'on revendique) et Avoda (besogne, lLabor en latin, quelque chose que l'on subit). La Melakha, c'est l'œuvre qui participe à la création de la demeure de D.ieu sur terre (le Michkan, c'est-à-dire le Tabernacle portatif des Hébreux dans le désert), c'est donc cette œuvre qui doit être arrêtée le jour du Chabbat.

Ceci nous explique pourquoi les travaux du Michkan sont ceux retenus pour identifier comment le Chabbat doit être matérialisé. Mais la raison du chiffre trente-neuf ne nous apparaît pas encore clairement.

C'est la suite de la Guemara : « Ils correspondent au nombre de fois que se trouvent cités dans la Thora les mots Melakha (Travail), Melakhto (son travail) et Melekhete (travail de..) ».

Le fait que les déclinaisons du mot Melakha apparaissent trente-neuf fois dans la Thora serait la preuve qu'il existe trente-neuf travaux. Mais ce n'est pas si simple. Rav Yossef, après un contrôle précis, comptabilise quarante occurrences de la racine « Melakha ».

L'une des occurrences doit donc être retirée du compte, mais comment savoir laquelle ? S'agit-il de celle impliquant Joseph « Vayavo habayta laasot melakhto » (Il pénétra dans la chambre pour faire son travail) (Gen XXIX, 11). Ou bien est-ce celle concernant l'apport des ustensiles au Michkan « Vhamelakha hayta dayam » (Ex XXXVI, 7) (Et le travail était à leur suffisance) ?

L'enjeu de la signification de ces deux phrases est fondamental pour notre sujet. Voyons pourquoi :


La Melakha de Joseph

On l'a dit, l'œuvre de Joseph dans le monde est de nourrir l'humanité et de mettre à disposition du monde le « génie juif ». C'est une première interprétation de la phrase incriminée « Vayavo habayta laasot melachto ».

Mais celle-ci peut également se comprendre autrement, et c'est un débat fameux dans la Guemara : la Melakha de Joseph peut aussi signifier la satisfaction de ses instincts sexuels avec la femme de Potifar, son maître. Si cette interprétation est exacte, cela signifie que la Melakha de Joseph ne peut être intégrée dans le compte des trente-neuf. Plus spécifiquement, cela veut également dire que la tentative du Juif de s'ouvrir à l'humanité est vouée à l'échec...

La Melakha du Michkan

Pour comprendre la signification de cette Melakha, il nous faut revenir un peu en arrière, lorsque D.ieu se présente au peuple juif dans la première des Dix Paroles : « Je suis l'Eternel Ton D.ieu qui t'ai fait sortir d'Egypte ».

La signature de D.ieu comprend une référence à l'Egypte. Le séjour en Egypte, disent les commentateurs, est indispensable à la formation du peuple juif. En quoi est-il nécessaire ? Je privilégierai deux raisons.

Une réserve, cependant : s'il est clair pour les commentateurs que l'Egypte a eu un ou des apports bénéfiques pour les enfants d'Israël, ceux que je vais développer maintenant ne sont pas exprimés clairement par les commentaires traditionnels, mais sont plutôt disséminés de manière furtive.

Le premier apport des Egyptiens, on pourrait dire qu'il s'agit de « l'art des ingénieurs » : les Hébreux sortent d'Egypte « birekhouche gadol », avec de grandes richesses. Sans pain levé, mais avec de grandes richesses. L'or et l'argent que les enfants d'Israël récupèrent, au-delà de leurs valeurs intrinsèques, représentent avant tout le formidable génie technique des Egyptiens. Les Juifs doivent apprendre à construire et à fonder une cité : la première application en sera l'érection du Michkan. Celui-ci permettra de filtrer le matériel fourni par l'Egypte afin de l'orienter vers le service du D.ieu unique, tout en rejetant les funestes effets des fermentations venues de l'histoire.

Le deuxième apport n'est pas du tout évident pour l'ensemble des commentateurs traditionnels (Rachi, Nahmanide...), mais on peut tout de même y trouver quelques allusions : l'Egypte devait également apprendre aux enfants d'Israël comment gouverner et obéir à des leaders politiques. Ainsi, alors que Mooese, dans l'épisode du buisson ardent, est très sceptique quant à la capacité du peuple à l'écouter et à le suivre, une phrase dans Ex XII, 35-36 montre le renversement complet dont il s'agit : « Ouvenei Israël assou kidvar Moché ». Les enfants d'Israël agirent selon les paroles de Mooese. Israël ne peut se construire politiquement qu'après le passage obligé dans la grande puissance politique de l'époque : l'Egypte.

Les Goyim apportent donc aux Juifs deux choses : la Technique et la Politique. [[S'il est clair que les Juifs se sont appropriés la technique de faç on très satisfaisante, il n'est pas du tout évident que la politique soit une caractéristique bien assimilée par notre peuple, à voir les difficultés qu'éprouve l'Etat d'Israël à mettre en œuvre la démocratie sans ses inconvénients...]]


La question soulevée par Rav Yossef pose donc un problème de sens : doit-on comptabiliser la Melakha issue de l'apport des peuples de la terre dans le compte des trente-neuf ou non ? Le fait que le Juif vive le service de D.ieu en attendant une subsistance matérielle de la part des nations de la terre est-il considéré comme une Melakha ?

On en revient à notre question principale : dans le compte des trente-neuf travaux, doit-on comptabiliser une Melakha, une œuvre, qui vise en tant que Juif à se mettre au service des nations, ou bien doit-on en comptabiliser une autre qui permettrait au Juif de se consacrer à D.ieu en obtenant la subsistance matérielle de la part des nations ?

La définition d'une Melakha, d'un accomplissement du monde, est-ce obtenir le prix Nobel ou intégrer un Kollel ?

Mais avant d'en arriver à la conclusion, une question supplémentaire nous vient à l'esprit : pourquoi ne pas accepter d'intégrer au décompte final les deux Melakhot sur lesquelles porte la discussion?

La réponse se trouve dans la formulation spéciale du début de la Guemara : on parle de quarante travaux moins un.

Dire qu'il y a trente-huit travaux signifierait que les problèmes économiques et de subsistance ne sont pas des problèmes religieux et ne sont pas dignes d'intérêt. Ce n'est pas la position de la Thora.

Dire qu'il en existe quarante reviendrait à considérer que l'on est arrivé à la fin des temps : tous les problèmes économiques sont sanctifiés, les relations entre Juifs et non-Juifs sont harmonieuses dans le cadre du service de D.ieu.

Par sa formulation, la Guemara nous indique qu'il s'agit effectivement du but à atteindre. Mais qu'en ce monde, il existe encore une imperfection qui ne nous permet pas d'arriver au chiffre quarante. Nous sommes encore en route : quarante moins un. Il y a donc trente-neuf travaux.

Lequel doit donc être inclus dans le compte des trente-neuf, et lequel doit être exclu de ce monde ?


La Réponse de la Guemara

Réponse de la Guemara : Teikou.

Cet acronyme, signifiant « Tishbi ytaretz koushiot veibayot » (Le prophète Elie répondra aux énigmes et aux controverses non résolues) signifie littéralement que la Halakha n'a pas été tranchée et qu'elle le sera lors de la venue du Messie, pas avant.

Qu'est-ce que cela signifie dans le cadre de notre étude ?

Je propose deux pistes :

La première signification de ce Teikou est qu'à l'arrivée du Messie, cette discussion n'aura peut-être plus de raison d'être : les problèmes économiques seront abolis, il n'existera plus la contrainte des quarante travaux moins un et il sera possible de participer au développement du monde tout en servant D.ieu de la manière la plus authentique.

Le deuxième sens, complémentaire au premier, peut être le suivant : tant que le Messie ne sera pas là, il n'y aura aucun confort intellectuel, ni pour le Prix Nobel, ni pour le Kollelman. Lorsque celui-ci étudiera une page de Guemara, il existera toujours un malaise qui lui fera se demander s'il ne doit pas participer à la grande œuvre d'amélioration du monde conjointement avec les nations de la terre. De même, le Prix Nobel ne pourra pas vivre son engagement correctement s'il ne participe pas au service de D.ieu et à l'étude authentique de la Thora

Cette tension perpétuelle que connaît le Juif est là entièrement résumée dans ces quelques lignes du Talmud et dans une réponse aussi lapidaire que profonde : Teikou.

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