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10 Heshvan 5779
19 octobre 2018

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Amener des enfants au monde comme réparation de la faute du premier homme

L’intuition générale qui dirige nos travaux est que la spécificité de la pensée juive vient de l’étude talmudique.

Nous ne cherchons nullement dans nos écrits à étaler des idées personnelles, notre but est de montrer comment la pensée dans la tradition juive sort du travail talmudique.La pensée ne s’expose pas de manière linéaire, elle ressort de chocs, de questions, de méandres et aussi du sein d’une méthode spécifique très rigoureuse. L’idée en tant que telle ne nous intéresse pas, c’est la démarche qui la génère qui nous attire, et que nous cherchons à faire partager. Mais, là est la question, pour ce faire, il faut s’immerger dans cet océan talmudique et côtoyer des notions, des concepts étranges et bizarres.

Le sujet-base qui nous occupera ici est : pourquoi avoir des enfants ? En étudiant patiemment le Traité Niddah, un éclairage nouveau et fondamental nous est apparu sur cette grande question.
Le passage abordé traite de sujet relatifs aux lois de pureté et d’impureté.

Les lois de pureté et d’impureté composent une part importante des lois de la Torah.
Le fait qu’il y ait des concepts de pureté ou d’impureté heurte l’esprit occidental actuel. En effet nous sommes assez traumatisés par des cultures qui prônèrent la pureté par le biais de massacres qui sont encore (pour combien de temps ?) dans nos mémoires : la purification ethnique en Bosnie en 1992, la volonté des Nazis de rendre des territoires ‘Judenrein’, ‘purs de juifs’ par les moyens que l’on sait. Donc, quoi faire de la pureté, ou de l’impureté ?

Nous aborderons le sujet dans le corps même du texte talmudique.
Nous savons que les notions que nous allons aborder vous paraitront barbares, ami lecteur. Nous savons aussi que nous pourrions faire ressortir la nuance précise qui nous occupe sans rentrer dans les méandres infinis du texte talmudique.

I. Généralités sur le statut de Niddah et le statut de Zavah.

Les lois de pureté et d’impureté forment un corpus très important dans la Torah. La base de ces lois est relative au service du Temple (voir Guide des Egarés partie III, chapitre 47). De nos jours, le Temple de Jérusalem n’étant pas construit, l’application de la plupart de ces lois n’est pas à l’ordre du jour. Le talmudiste néanmoins est amené régulièrement à étudier ces lois, à les connaître et à se délecter de leur subtilité.
Trois domaines ont toutefois un impact concret de nos jours :
- l’interdit qu’ont les Cohanim de se mettre en contact avec un mort et d'aller dans un cimetière.
- les interdits liés à la montée sur l’Esplanade du Temple de nos jours en état d’impureté.
- l’interdit d’intimité conjugale avec une femme qui a eu ses règles tant qu’elle n’est pas allée au bain rituel.
Ce troisième domaine est ce que l’on appelle les lois de Niddah. Le sujet qui nous occupe sera un point précis à l’intérieur des lois générales de Niddah.
Regardons le verset dans la Torah (Vayikra 15,19) :
ואשה כי תהיה זבה דם יהיה זובה בבשרה שבעת ימים תהיה בנדתה וכל הנוגע בה יטמא עד הערב.
‘Et une femme lorsqu’elle aura un flux, du sang coulera dans sa chair, sept jours elle sera dans sa Niddah, dans son isolement1, toute personne qui la touchera sera impure jusqu’au soir.’
Que signifie l’expression ‘du sang coulera dans sa chair’ ? La tradition orale nous enseigne qu’il est question ici des écoulements menstruels. Une femme qui a ses règles est dans un état d’impureté. Sept jours étant passés, si ces écoulements menstruels se sont arrêtés, elle va au bain rituel, le Mikvé, et redevient pure2.
Si une femme a des écoulements de sang hors de ses périodes habituelles de règles, son statut sera autre et prendra une gravité particulière. En effet dans un tel cas, elle devra apporter un sacrifice au Temple lorsque se terminera sa période d’impureté et qu’aura été respecté un processus de purification. Ce ne sera plus le statut de Niddah mais le statut de Zavah.
Regardons le verset relatif au statut de Zavah (Vayikra 15,25) :
ואשה כי יזוב זוב דמה ימים רבים בלא עת נדתה או כי תזוב על נדתה כל ימי זוב טומאתה כימי נדה תהיה טמאה היא.
‘Et une femme dont le sang coulera en flux de nombreux jours, hors période de menstrues ou en plus des périodes de menstrues, tous les jours de son flux elle aura le même statut qu’en période de menstrues, de Niddah, elle est impure.’
La Tradition Orale nous enseigne (voir Rashi sur le verset) que concrètement les périodes de Niddah sont susceptibles de durer au maximum sept jours. Si un écoulement de sang survient dans les onze jours suivants, cet écoulement confèrera un statut de Zivah. Passés ces onze jours potentiels, un écoulement redonnera un statut de Niddah.
S’il y a eu un écoulement de sang lors de cette période potentielle de Zivah, la période de Niddah ne reviendra qu’une fois tout le processus de purification spécifique de Zavah abouti.
Le sujet qui nous occupera sera le statut d’écoulements de sang lors de la grossesse, et plus précisément en fin de grossesse. A priori une femme enceinte, au bout de trois mois de grossesse, n’est pas supposée avoir des écoulements de sang. Toutefois il peut arriver qu’il y ait des saignements à un moment ou à un autre, quel sera le statut de la femme dans ces circonstances, statut de Niddah, de femme en période de menstrues, ou statut de Zavah, hors menstrues ?
D’après la plupart des commentateurs, si une femme a un écoulement de sang en fin de grossesse, il lui donnera un statut de Niddah. On comptera donc sept jours à partir du début de cet écoulement. S’il se prolonge au-delà de ces sept jours, elle aura alors un statut de Zavah [ce statut étant plus contraignant et nécessitant un processus lourd de purification].
Il y a plusieurs différences légales entre le sang qui donne le statut de Niddah et le sang qui peut donner un statut de Zavah. Le sujet que nous allons aborder sera révélateur d’une de ces différences structurelles.

II. Au sujet d’écoulements de sang lors de contractions en fin de grossesse.
Regardons la Mishna.

המקשה נדה.קשתה שלשה ימים בתוך אחד עשר יום ושפתה מעת לעת וילדה הרי זו יולדת בזוב דברי רבי אליעזר רבי יהושע אומר לילה ויום כלילי שבת ויומו, ששפתה מהצער ולא מן הדם.
‘Une femme qui a des écoulements de sang lors de contractions proches de l’accouchement a un statut de femme Niddah.
Disons qu’elle a eu des écoulements de sang lors de contractions dans les onze jours, et que les contractions se sont arrêtées vingt-quatre heures, elle prend un statut de femme qui accouche dans un état de Zov, ce sont les paroles de Rabbi Eliézèr. Rabbi Yéoshoua dit : l’arrêt des contractions est pris en compte pour une nuit et le jour qui suit, comme la nuit de Shabbat et le jour qui le suit.
Quand nous parlons d’arrêt c’est de l’arrêt des contractions dont on parle, même si le sang continue à couler.’
Nous avons expliqué plus haut que si une femme a des écoulements de sang en fin de grossesse, elle prend en premier un statut de Niddah. Si après sept jours elle a de nouveau des écoulements, ces écoulements lui conféreront un statut de Zivah.
La Mishna qui nous occupe traite d’une femme qui commence à avoir des contractions annonciatrices de l’accouchement, donc en fin de grossesse, et que ces contractions entrainent des écoulements de sang. Après moult discussions, la Guemara conclue qu’il faut lire la Mishna ainsi
אמר רבא המקשה בימי נדה נדה בימי זבה טהורה.
‘Rava nous enseigne : une femme qui a des écoulements de sang concomitants à des contractions, si ces écoulements sont pendant une période susceptible d’être Niddah, elle est Niddah, si c’est pendant une période [où elle est] susceptible d’être Zavah, elle est pure.’
D’après Rava, il faudra donc lire la Mishna de la manière suivante :
המקשה נדה , le femme qui a des écoulements qui accompagnent des contractions est Niddah, ceci signifie qu’elle ne peut être que Niddah, car si cela se produit en période de Zivah, elle sera pure.
Donc : une femme qui a des contractions accompagnées de sang ne pourra être que Niddah, car elle serait pure durant la période de Zivah.

La fin de la Mishna précise que les écoulements de sang durant la période potentiellement de Zivah ne seront purs que si effectivement ces contractions aboutissent à l’accouchement sans arrêt notable de ces contractions. Si par contre il y a arrêt de ces contractions la femme ne sera pas pure mais sera Zavah. La discussion entre les Maîtres de la Mishna sera de définir ce que l’on pourra considérer comme un arrêt significatif.
Si ces contractions débouchent sans arrêt à l’accouchement, si l’écoulement de sang se produit lors d’une période potentielle de Zivah, ce sang ne rendra pas la femme impure. Si par contre l’écoulement de sang se produit lors d’une période potentielle de Niddah, la femme prendra le statut de Niddah.

III. Pourquoi cette différence ?

La Guemara pose cette question : pourquoi l’écoulement de sang qui vient lors de contractions est-il pur lors de la période de Zivah et non lors de la période de Niddah ? Et tout d’abord d’où savons-nous qu’il y aurait cette possibilité d’écoulement de sang qui ne donnerait aucune impureté à la femme ?

Une donnée fondamentale se doit d’être connue pour apprécier et comprendre les développements à venir.
Nous avons vu plus haut succinctement les statuts de Niddah et de Zavah.
La Torah donne d’autres statuts de pureté ou d’impureté spécifiques aux femmes. En effet, une femme qui accouche prend d’office un statut d’impureté, qu’il y ait écoulement de sang ou non. Passée cette période d’impureté, et étant allée au bain rituel, la femme qui a accouché devient pure pour une assez longue période, et cela même si elle a des écoulements de sang. C’est ce que l’on appelle דם טוהר , ‘le sang pur’.
Les versets de la Torah nous enseignent (Vayikra début du chapitre 12) que si une femme accouche d’un garçon, elle sera impure sept jours. Puis elle ira au bain rituel, elle sera ensuite+

 

pure trente trois jours, même s’il y a des écoulements de sang.
Si une femme accouche d’une fille, elle sera impure quatorze jours. Elle ira au bain rituel, ensuite elle sera pure soixante six jours, même s’il y a des écoulements de sang.

Ces lois font partie de ce que la Torah nomme ‘Houkim, ‘des décrets’. Ces lois s’imposent à nous, telle est La volonté de Notre Créateur (Rambam, en conclusion des lois relatives à la pureté et à l’impureté dans le Mishné Torah). Mais que ces lois soient des décrets n’exclue nullement que ces lois aient une intelligibilité, c’est ce que notre travail propose.

Reprenons la question de la Guemara.
מני הני מילי דתנו רבנן דמה דמה מחמת עצמה ולא מחמת ולד.
‘D’où savons-nous cela (que des écoulements de sang accompagnant des contractions lors de la période de Zivah sont purs, si ces contractions aboutissent effectivement à l’accouchement) ? C’est ce que nous enseigne la Beraïta : דמה, Dama, son sang, par elle-même et non du fait de l’enfant.’

L’enseignement fondamental duquel nous apprenons cette loi étonnante fait remarquer que l’expression du verset relatif à la femme Zavah dit la chose suivante (reprenons le verset cité plus haut) :
Reprenons le verset cité plus haut relatif à la femme Zavah :
ואשה כי יזוב זוב דמה ימים רבים בלא עת נדתה או כי תזוב על נדתה כל ימי זוב טומאתה כימי נדה תהיה טמאה היא.
‘Et une femme dont le sang coulera en flux de nombreux jours, hors période de menstrues ou en plus des périodes de menstrues, tous les jours de son flux elle aura le même statut qu’en période de menstrues, de Niddah, elle est impure.’
La Beraïta, enseignement fondamental fait remarquer qu’en vérité la traduction précise du verset devrait être : ‘Et une femme dont son sang etc…’
Pourquoi la Torah utilise-t-elle adjectif possessif que nous traduisons en français par "son" ?
La Tradition Orale nous dit que nous apprenons de là que le sang qui confère un statut de Zavah doit venir par lui-même et non par une cause externe, ici en l’occurrence l’accouchement qui causerait des "saignotements". Cette expression spéciale דמה , Dama, ‘son sang’, n’est dite qu’au sujet de Zavah et non au sujet de Niddah.

Malgré tout la Beraïta soulève une contradiction.
ומה ראית לטהר את הולד ולטמא באונס.
‘Et par quel arbitraire rends-tu pur le sang qui vient du fait de l’enfant (du fait des contractions qui viennent de l’enfant) et rends-tu impur du sang qui viendrait par Oness [par contrainte extérieure] ?’

Expliquons la question.
La Guemara apprend que du sang qui viendrait pendant la période de Zivah par un stimulus extérieur rend la femme impure, en effet le verset insiste VeIsha Ki Yazov Zov, ‘et une femme dont un écoulement coulera etc…’. Cette insistance du verset fait dire qu’elle sera impure quoi qu’il arrive, même si un écoulement survient par un effort physique qu’elle aurait pu faire, ou bien que ce sang soit venu à la suite d’une forte émotion (voir Rambam chapitre 5, Halakha 1 de Issouré Biah).
D’où la question : pourquoi rendre pure (la femme) si le sang vient à la suite de contractions et impure si le sang vient par contrainte extérieure ?
La Guemara va donner deux réponses à cette question (nous rapportons l’épure des discussions pour ne pas alourdir plus nos propos).
מטהר אני בולד שיש טהרה אחריו ומטמא אני באונס שאין טהרה אחריו.
‘Je préfère rendre pure (la femme) dans un cas de contractions dues à l’enfant, car il y a effectivement pureté peu après [ce sont les périodes de pureté post-accouchement citées plus haut] et rendre impure dans un cas de contraintes extérieures où il n’y a pas à leur sujet de période de pureté après.’
Dans cette première réponse la Guemara met en relief que s’il y a lieu de rendre pure la femme dans un certain cas ce sera plutôt dans quelque chose de relatif à la naissance car c’est dans ce contexte que nous trouvons un cas de sang qui indubitablement ne rend pas la femme impure.
Cette nuance est importante : il y a de la pureté dans la sphère accouchement même s’il y a écoulement de sang.

La Guemara donne une seconde réponse qui sera décisive :
ואיבעית אימא מאי דעתיך לטהורי באונס ולטמויי בולד אין לך אונס גדול מזה.
‘On peut répondre aussi de cette manière. Que voudrais-tu dire pour contester mon assertion ? Tu voudrais dire que dans un cas de contrainte extérieure la femme serait pure et dans le cas de sang qui viendrait du fait de l’enfant la femme serait impure ? Mais en fait il n’y a pas de plus grande contrainte extérieure que l’enfant !’
Donc à choisir, il est plus logique de rendre pure la femme dans le cas de sang qui vient du fait de contractions.

Nous avons vu dans la première réponse que le Talmud met en relief qu’il y a globalement une certaine zone de pureté dans la sphère de l’accouchement, comme nous l’avons dit plus haut.
Dans la seconde réponse, le Talmud touche le cœur du sujet : il y a une insistance du verset pour rendre impure et une exclusion du verset pour rendre pure, à choisir ce sera le sang qui vient du fait de l’enfant que nous rendrons pur car (pour reprendre le langage du Talmud) l’accouchement, la venue de l’enfant, il n’y a pas de plus grande contrainte extérieure !

Nous avons traduit le mot Oness, אונס, par ‘contrainte extérieure’. Ce terme est la notion clef de notre sujet. Un Oness est aussi une violence, c’est quelque chose que l’on subit, comme un accident par exemple.
L’expression du Talmud est : בולד אין אונס גדול מזה, ‘dans l’enfant ! Il n’y a pas plus grand Oness !’
En quoi l’enfant qui vient serait-il un Oness, une contrainte ? Plus contrainte qu’un choc ? Qu’une émotion subite, qui vient de l’extérieur ?
Nous voudrions dire qu’ici le Talmud nous dévoile en passant une vision profonde. Un enfant, ou pour être plus précis faire venir un enfant au monde, est essentiellement une agression.
Et, à ce moment précis du raisonnement, nous pourrions en déduire qu’être une agression au sens fort serait une raison pertinente pour ne pas apporter de l’impureté.

Reprenons et synthétisons la lecture que la Guemara fait des versets relatifs à la femme Zavah (nous en donnons une traduction plus proche du texte).

ואשה כי יזוב זוב דמה ימים רבים בלא עת נדתה
‘Et une femme dont s’écoulera son sang un écoulement de nombreux jours, hors période de menstrues’
Le Talmud relève une contradiction dans les termes.
D’un côté il y a une insistance manifeste dans les termes : ‘s’écoulera un écoulement’, et d’un autre côté le verset émet une restriction dans la capacité à se rendre impure, par le terme : ‘son sang’. Ce qui signifie que du sang qui viendrait d’une cause externe ne donnerait pas d’impureté.

La conclusion est que le sang qui donne le statut de Zivah doit venir de la femme elle-même. Évidemment le sang dont il s’agit vient toujours de son intimité mais l’expression possessive ‘son sang’ laisse entendre que si la venue de ce sang était bien extérieure à elle, ce sang ne donnerait pas d’impureté. Mais d’un autre côté, l’insistance ‘s’écoulera un écoulement’ laisse entendre que même s’il y a stimulus externe la femme sera impure !
La résolution de la contradiction sera de dire que le possessif ‘son sang’ viendra exclure le cas extrême de l’extériorité, c’est-à-dire le sang qui vient par les contractions annonciatrices de l’accouchement.
Le Talmud dans sa première réponse avait voulu proposer de résoudre la contradiction en disant qu’il était plus plausible de dire que ce qui serait pu,r serait ce qui est relatif à l’accouchement, de par le fait que nous trouvons par ailleurs qu’il y a pureté dans la sphère de l’accouchement. Cette réponse est relativisée et le Talmud en propose une seconde plus convaincante. Mais il nous semble qu'il ressort de l’ensemble du raisonnement, qu’en fait les deux réponses sont complémentaires, et que la seconde réponse vient éclairer et défendre la première. Et de proposer que c’est justement par le fait que l’accouchement et ses contractions sont l’extrême de l’extériorité qu’il y a pureté dans cette sphère.

Pour résumer, une femme ne sera impure durant la période de Zavah que si elle perçoit que l’écoulement de sang qu’elle vit vient d’elle, qu’elle puisse, en quelque sorte, nommer ce sang comme étant son sang. Un écoulement qui viendrait d’une grande contrainte ne la rend pas impure. Les contractions de l’accouchement sont considérées pars les Sages du Talmud comme l’extrême contrainte.

Nous apprenons de cette conclusion deux enseignements fondamentaux.
Premièrement : ce n’est pas le sang qui rend impur mais la perception que l’on en a.
Deuxièmement : l’accouchement est quant à son fond source de pureté, en cela qu’il est l’assumation d’amener un être au monde.
Nous allons analyser étape par étape ces deux points.

IV. Réflexion sur les notions de pureté et d’impureté. La présence à son propre corps comme condition du service de D. .
Nous nous sommes interrogés plus haut sur la pertinence pour nous de ces lois de pureté et d’impureté.
Il nous semble que de l’étude serrée que nous venons de faire de ces quelques lignes du Traité Niddah nous pouvons dégager la réflexion suivante.
Finalement ce n’est pas le sang, ni son écoulement, qui rendent impur obligatoirement. C’est la perception, la connaissance, la conscience, que c’est d’elle que vient cet écoulement de sang. A une nuance prêt, non objectivable, ce sang ne rend pas impur.
Nous voulons en déduire, et c'est presque l’ensemble des lois de pureté et d’impureté iront dans le même sens, que ces lois ont pour objet de positionner l’individu dans son expérience corporelle et sensorielle. Comment ai-je senti cet écoulement ? Quelle en était la cause ? L’ai-je perçu comme venant de moi, ou comme un accident, une contrainte ? Quelle en est l’histoire ? Quelle histoire puis-je me dire sur ce que je viens de vivre dans mon corps ?

Ce que je touche pourra devenir signifiant. Les humeurs que mon corps dégage pourront avoir un écho, mais pas à tout coup, tout dépend du comment, du quand, de quelle manière.

La Mishna dans le Traité Sotha (48a) va thématiser le résultat de notre travail.
רבן שמעון בן גמליאל אומר העיד רבי יהושע מיום שחרב בית המקדש ניטל טעם הפירות. רבי יוסי אומר אף שומן הפירות. רבי שמעון בן אלעזר אומר הטהרה נטלה את הטעם ואת הריח.
‘Rabban Shimon ben Gamliel dit : Rabbi Yéoshoua témoigne « depuis le jour où le Temple fut détruit le goût des fruits a été enlevé ». Rabbi Yossi dit : ainsi le gras des fruits a disparu. Rabbi Shimon ben Elazar dit : la pureté a enlevé le goût et l’odeur.’

On ne peut qu’être interpellé par la teneur de ces enseignements ! Quel est le lien entre la présence du Temple de Jérusalem et la bonne ou mauvaise qualité des aliments ? Et d’autre part, en quoi le goût et l’odeur ont-ils une importance ontologique, comme si leur disparition était une véritable catastrophe ?

Le Maharal de Prague va entrer dans les profondeurs de ce sujet dans le vingt-deuxième chapitre du Nétsa’h Israël.
Le Temple de Jérusalem est le lieu d’attachement des réalités inférieures avec les réalités supérieures. Lorsque le Temple fut détruit, ce lien puissant se rompit. Les réalités inférieures se trouvèrent déconnectées des réalités supérieures.
Là vient l’enseignement de Rabbi Shimon ben Elazar : ‘la pureté [c’est-à-dire, le fait que la pureté ait disparu] a enlevé le goût et l’odeur’.
Développement du Maharal :
רוצה לומר כאשר היו נוהגים בטהרה היה הטעם הפירות וריח הפירות קיים, כי הטומאה והזוהמא הפך הריח וכן הטעם, כי הריח הוא שמריח ריח טוב וכן הטעם שנותן טעם טוב לאדם, כמו שהתעוב והזוהמא משוקץ וסרוח, כך צריך אל הריח והטעם הטהרה וכאשר בטלה הטהרה והיו הבריות מתועבים ומשוקצים דבר זה נטל הריח והטעם.
‘C’est-à-dire que lorsque les personnes appliquaient la pureté il y avait du goût dans les fruits et de l’odeur dans les fruits, car l’impureté et la saleté sont le contraire du parfum et du goût, car le parfum est le fait de sentir une bonne odeur, de même le goût qui donne un bon goût à l’humain. De la même manière que l’écœurant et le sale révulsent et pourrissent, de même la pureté est-elle nécessaire pour le parfum et le goût. Et lorsque s’est arrêtée la pureté, les créatures commencèrent à s’avilir, ceci enleva le parfum et le goût.’

Essayons de traduire les dires du Maharal en d’autres termes3.

Les gens bien aiment poser cette belle question : mais quelle est la place de la femme dans le judaïsme ?
Essayons d’écouter le texte que nous venons de traduire. Souvent les femmes sont plus sensibles aux odeurs. Souvent elles ont besoin plus fréquemment que les hommes de se laver. Les blagues de potaches ne tarissent pas sur la difficulté qu’ont les hommes à se laver. Une fois par an peut-être pourrait nous suffire à nous les hommes.
Le Maharal donne ici une dimension métaphysique à la propreté, et au besoin de propreté. Ce qui est matériel est périssable, se dégrade, et ce qui se dégrade sent mauvais, écœure. La bonne odeur, le parfum subtil sont l’expression d’un lien intime entre le matériel et une réalité supérieure.
Les odeurs corporelles expriment une saleté, une dégradation, un laisser-aller.
La femme donne la vie, elle a l’intuition d’un devenir, que par le matériel se trame de belles et grandes choses. Elle aime sentir bon. Par cela elle proclame que le corps ne se résume pas à sa dimension matérielle, et que par lui s’exprime un devenir.
Spontanément, nous aurions dit que la volonté de sentir bon n’a qu’un but de séduction. Les Sages du Talmud nous enseignent que la bonne odeur vient d’un lien avec des réalités supérieures.
Les femmes font la cuisine.
Ah ! Quelle horreur ! Cet auteur va prôner que la place des femmes doit être à la cuisine !
Passons !
Le bon goût du manger, c’est la vie. Ce n’est pas seulement lorsque l’on va dans un grand restaurant prestigieux qu’il est question de bon goût. Les mères juives ont toujours fait preuve d’ingéniosité pour que, malgré la misère dans laquelle se trouvait la plupart de nos familles (n’en déplaise aux antisémites), on ait envie de manger, que l’on trouve du goût, du bon goût au manger. Que l’on ait envie de manger. Avoir envie de manger, c’est avoir envie de vivre.
C’est que le manger, c’est donner la vie, et c’est l’intuition qu’il y a dans la vie quelque chose qui transcende le matériel, que par ce matériel s’unit un devenir.
Le Temple de Jérusalem a été détruit par les Romains (le Second Temple). Les Romains sont la quintessence d’Essaw, d’Esaü4. Essaw, c’est l’efficacité5. C’est l’Empire.
Existentiellement, il est souvent difficile pour l’homme de supporter cette finesse du matériel. Monsieur et madame doivent sortir ce soir. Madame n’est pas encore prête. Elle n’a pas terminé de se préparer. On peut dire qu’elle se fait belle, et qu’il y a du narcissisme stérile là-dedans. On peut aussi dire qu’elle a l’intuition que la beauté et la propreté sont des choses importantes, et que s’y expriment un respect pour autre chose que du matériel. Pour quelque chose qui n’est pas de l’ordre de ce qui se dégrade et s’avilie.
Mais monsieur s’énerve, il ne voit pas ce qu’il y a à pinailler sur ces subtilités. Alors tu viens ! On va encore arriver en retard !
Là se trouve la destruction du Temple. Le Temple est un lieu, un positionnement.
La sensation du propre, de la pureté, c’est se positionner, dans sa sensualité, dans sa sensorialité.
Nous voulons dire qu’il n’y a pas de Temple, de relation à D., si nous nions notre positionnement dans l’intime et le sensoriel.
Ces dimensions ont été détruites par Esaü.

Nous pouvons synthétiser ce développement par l’enseignement de Rabbi Pinkhas ben Yaïr dans le Traité Avoda Zara (20b) selon la version du texte du Maharsha et du Gaon de Vilna :
נקיות מביאה לידי פרישות פרישות מביאה לידי טהרה טהרה מביאה לידי קדושה.
‘La propreté amène à la retenue, la retenue amène à la pureté, la pureté amène à la sainteté, la Kedousha6.’

Voir aussi dans le Traité Berakhot (28b).
Les Sages ont institué que la prière quotidienne comprenne dix-huit bénédictions.
Le Talmud demande quelle est l’origine de cette exigence de dix-huit bénédictions.
Rabbi Tankhoum répond au nom de son Maître Rabbi Yéoshoua ben Lévy : ce chiffre correspond aux dix-huit vertèbres de la colonne vertébrale.
Le même enseignant rajoute :
המתפלל צריך שיכרע עד שיתפקקו כל חוליות שבשדרה.
‘Celui qui prie, lorsqu’il se courbe (dans sa prière, devant D.), doit se courber jusqu’à ce qu’il sente ses différentes vertèbres s’articuler.’
C’est-à-dire que lorsqu’il se courbe dans sa prière devant D., il doit sentir finement toutes les articulations du maintien de son corps. La prière n’est pas un oubli de soi, mais bien au contraire, je ne peux m’adresser à mon Créateur que si je sens la présence puissante de ma corporalité, de ma sensorialité intime.


V. Amener un enfant au monde comme réparation de la faute du premier homme.


Résumons ce que nous avons appris du passage du Traité Niddah 36b.

La Guemara, en fin de raisonnement, conclut que le sang qui viendrait, déclenché par les contractions qui amèneront à l’accouchement, sans qu’il y ait d’interruption dans ces contractions, ne rendra pas la femme impure si elle se trouve durant la période de Zivah.
La raison invoquée par la Guemara, et là réside le cœur de notre étude, est que l’enfant est considéré comme étant la plus grande contrainte, la plus grande agression, ולד אין אונס גדול מזה.
La Guemara a d’ailleurs avancé juste avant que, de manière étonnante, nous trouvons une notion de sang qui ne donnerait aucune impureté dans la période post-accouchement.
Nous suggérons de dire qu’il est vraisemblable que ces deux explications se complètent, et que profondément mettre au monde un enfant amène la mère à une dimension où il n’y a pas d’impureté.

Essayons d’écouter patiemment ce que nos Maîtres sont en train de nous dire à cette articulation précise du raisonnement talmudique.
Nous avons vu précédemment que la venue du sang ne rend pas impure la femme à tout coup. Le sang induit par l’enfant qui vient est considéré comme si ce sang ne venait pas de la femme, mais comme une extériorité, comme l’extériorité même.
Cette affirmation de la Guemara est étonnante. En effet, on pourrait imaginer qu’une femme soit heureuse d’amener un enfant au monde, et considèrerait cela comme un aboutissement de sa personnalité (outre le fait que le sang venant par suite des contractions sort bien de son intimité) !
C’est comme si nos Maîtres venaient nous dire ici qu’un enfant, essentiellement, c’est une extériorité radicale, c’est une autre réalité que son engendreur.
Cette nuance subtile est fondamentale. Nous pourrions imaginer que l’enfant est la stricte continuité de la réalité qui l’a mis au monde. Tu es mon projet, mon enfant ! Tu es l’objet de toutes mes attentes !
Non ! L’enfant est une réalité neuve, radicalement extérieure à ses géniteurs, ou tout au moins ici à sa génitrice.

La première réponse de la Guemara est de dire que nous trouvons une dimension d’écoulement de sang qui ne rend pas impure la femme dans la sphère de l’accouchement : ce qui est appelé le Dam Tohar, le sang pur1. Pour être précis, et selon la conclusion de la Guemara qui épouse l’opinion de Rav (Traité Niddah 35b), après l’accouchement la femme est impure qu’elle ait eu des écoulements de sang ou non. Par contre, passés sept jours si elle a mis au monde un garçon ou quatorze jours si elle a mis au monde une fille et qu’elle soit allée au bain rituel, la femme sera pure quand bien même aurait-elle encore des écoulements de sang. Rav explique : la Torah a rendu le sang impur et là elle le rend pur.
Pourquoi cette anomalie ?
Nous proposons, à partir des deux réponses de notre Guemara, la démarche suivante.

Retournons à la faute d’Adam et Eve. Évidemment il n’est pas aisé de définir avec précision quelle était la teneur précise de cette faute, et nous ne nous y risquerons pas. Regardons par contre quel fut le châtiment de la femme (Béréshit 3,16).
אל האשה אמר הרבה ארבה עצבונך והרונך בעצב תלדי בנים ואל אישך תשוקתך והוא ימשל בך.
‘A la femme Il dit : j’aggraverai fortement ton labeur et ta grossesse, tu enfanteras avec douleur. Ta passion t’attirera vers ton époux, et lui te dominera.’

Rashi commente :
עצבונך, Histvonèkh, ton labeur : c’est la difficulté à élever ses enfants.
והרונך, VéHironèkh, ta grossesse : ce sont les douleurs de la grossesse.
בעצב תלדי בנים, BéHétsèv Tèldi Banim, tu accoucheras avec douleur : ce sont les souffrances de l’accouchement.

Nous pouvons constater que la plupart des éléments du châtiment de la femme après la faute touchent au fait d’amener des enfants au monde et de les élever. Cela nous laisse entendre qu’un élément crucial, essentiel, se joue dans la fécondation, la grossesse, l’accouchement et l’éducation des enfants.

Le Talmud, au traité Erouvin 100b, source du commentaire de Rashi que nous venons de citer ajoute un élément supplémentaire :
אמר רבי יצחק בר אבדימי עשר קללות נתקללה חוה דכתיב אל האשה אמר הרבה ארבה אלו שני טפי דמים דם נדה ודם בתולים....
‘Rabbi Itskhak bar Avdimi dit : Eve fut maudite par dix malédictions, comme dit le verset « Il dit à la femme : j’aggraverai fortement (etc..) » ce sont les deux gouttes de sang, le sang menstruel, appelé sang de Niddah, et le sang de l’hymen (…)2.’

Nous voyons de cet enseignement que, outre les difficultés, les souffrances liées au fait de faire venir un enfant au monde, émerge dans les châtiments de la femme la mise en relief du sang, de la souillure, de la frustration. Nous appellerions cela : l’avènement de la sensation d’impureté.

Synthétisons. Deux éléments se font jour :
Premièrement, les difficultés de l’enfantement comme conséquence de la faute.
Deuxièmement, l’émergence de la dimension d’impureté en conséquence de cette même faute.

Or nous avons prouvé de la Guemara du Traité Niddah 36b que bien au contraire, de l’accouchement et de ce qui l’accompagne viendra une dimension de sang appelé ‘sang de pureté’, Dam Tohar.
Il nous semble que le point-clef de tout cet écheveau est l’affirmation étonnante de la Guemara : l’enfant ! Mais il n’y a pas de plus grande contrainte extérieure ! Il n’y a pas de dimension plus grande d’extériorité !
Nous proposons de dire ainsi : la vocation première de l’humain, homme et femme, est de donner de la vie, d’ouvrir des possibilités, de donner des possibilités, d’être fertiles, féconds. C’est la vocation de l’homme בצלם אלקים, à la ressemblance de D. . Mais malheureusement nous aimerions limiter ces possibles. Nous aimerions dominer, circonscrire.
Nous avons appris de notre passage talmudique qu’un enfant est radicalement une dimension extérieure. Et par cela même, faire venir au monde un enfant fera participer d’un monde où il n’y a pas de souillure, d’un monde où le sang a du positif, du constructif, du vital. Ce que nous aimerions appeler : un monde avant la faute.

Pour conclure, nous aimerions exprimer l’importance du travail approfondi du Talmud et de l’importance de toutes ses nuances. Il n’y a pas de césure entre le travail apparemment technique et le monde spéculatif. Le travail de la loi est la possibilité de donner un contenu existentiel et vécu aux débats et aux questions qui nous interpellent au fil de notre existence.

 

1 Rashi précise : dans son état d’impureté.

2 Nous n’abordons pas ici la loi pratique relative à ces sujets, notre but n’est que de présenter les données nécessaires pour aborder le passage du Talmud que nous nous proposons d’étudier.

3 Les paroles du Maharal sont hiératiques et hermétiques. Notre expérience de l’étude du Maharal est qu’il faut se permettre de ‘pirater’ un peu ses dires pour en faire ressortir le vécu vibrant et explosif qui s’y cache. La difficulté dans les paroles du Maharal, mais en fait de toute parole de nos Maîtres, est d’y trouver l’entrée, l’accroche. C’est un travail risqué, en cela que nous éprouvons les paroles de nos Maîtres au risque de notre subjectivité, mais qui s’impose si nous exigeons que nous parlions de tradition orale et non de tradition morte.

4 Voir le commentaire de Rashi sur Béréshit 36,43.

5 Ce que les Maîtres de la Kabbala nomment : Essaw brise les réceptacles, la féminité.

6 La sainteté, la Kedousha, étant la relation à D. du sein du vécu, du quotidien.

 

 

 

 

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