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21 juillet 2018

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UNE LECTURE D’UN PASSAGE DU NA’H.

Avchalom (Absalon), fils de David, est un personnage du Na’h assez complexe (effectivement comme nous le verrons par la suite).

A première vue (je ne dis pas ‘première lecture’, car qui a la patience de lire le texte ?) il a l’air d’être un sale petit jeune mal dans sa peau et mal éduqué. Cette impression tenace ne rend pas compte toutefois de certains éléments.
Voir livre de Chemouel II chapitre 14, versets 25,26,27.
וכאבשלום לא היה איש יפה בכל ישראל להלל מאוד מכף רגלו ועד קדקדו לא היה בו מום.
‘Et comme Avchalom il n’y avait pas de bel homme dans tout Israël, à tel point que tout le monde parlait de sa beauté. De la plante de ses pieds au haut de son crâne il n’avait aucun défaut’
ובגלחו את ראשו והיה מקץ ימים לימים אשר יגלח כי כבד עליו וגלחו ושקל את שער ראשו מתאים שקלים באבן המלך.
‘Et lorsqu’il faisait couper sa chevelure, car chaque année il le faisait lorsque ses cheveux étaient trop lourds, il faisait peser ses cheveux qui atteignaient deux cents sicles en poids royal.’
ויולדו לאבשלום שלשה בנים ובת אחת ושמה תמר היא היתה אשה יפה מאוד.
‘Il naquit à Avchalom trois fils et une fille, nommée Tamar, elle était une très belle femme.’

Avchalom est d’une beauté qui sort de l’ordinaire, mais qu’est-ce que cela nous apprend ?
Nos Maîtres disent :
ששה אנשים יפים היו בעולם, אדם יעקב אבשלום רבי ישמעאל כהן גדול רבי יוחנן ורבי אבהו.
‘Il y a eu six hommes beaux dans le monde : Adam, Yaakov, Avchalom, Rabbi Ychmaël Cohen Gadol, Rabbi Yo’hanan et Rabbi Abbaou.’ ( Midrach rapporté par le Yalkouth Méam Loèz sur le livre de Chemouel)
Quel est l’intérêt d’un tel enseignement ?
Nous voyons un enseignement parallèle dans le traité Méguila 15a :
‘Nos Maîtres enseignent : il y eu quatre femmes exceptionnellement belles dans le monde, Sarah, Ra’hav, Avigaïl et Esther.’
Or nous voyons que ces quatre femmes étaient aussi des femmes particulièrement vertueuses, ce qui nous laisse entendre que cette beauté extraordinaire voisine avec des qualités d’un autre ordre que le physique.

I.
Avchalom se faisait couper les cheveux une fois par an lorsqu’ils étaient trop lourds, pourquoi ?
Les ‘Ha’hamim expliquent (traité Nazir 4b) que Avchalom était Nazir Olam, Nazir perpétuel, c’est-à-dire qu’il avait pris sur lui le vœu de Nazirat, de ne pas boire de vin, de ne pas se mettre en contact avec un mort et de se laisser pousser les cheveux (Nazir 4a).
Rambam, synthétisant la Guemara du traité Nazir, nous apporte à ce sujet un éclairage stupéfiant (Hil’hot Nezirout troisième chapitre Hala’ha 12) :
ומה בין נזיר עולם לנזיר לזמן קצוב שהנזיר לזמן קצוב אסור לגלח עד סוף ימי נזירו ונזיר עולם אם הכביד שערו מקל בתער משנים עשר חדש עד שנים עשר חדש ומביא קרבנו שלש בהמות כשיגלח שנאמר ויהי מקץ ימים לימים אשר יגלח כי כבד עליו וגלחו, ואבשלום נזיר עולם היה, ודבר זה הלכה היא מפי הקבלה, ונזיר עולם שנטמא הרי זה מביא קרבן טומאה ומגלח תגלחת טומאה כמו נזיר לזמן קצוב.
‘Quelle est la différence entre le Nazir perpétuel et le Nazir pour un temps ? La différence consiste en ce que le Nazir pour un temps n’a pas le droit de se couper les cheveux durant toute la période de son Nazirat tandis que le Nazir perpétuel peut, si ses cheveux sont trop lourds pour lui, les alléger avec un rasoir une fois tous les douze mois. Il devra alors apporter trois animaux en sacrifice, comme dit le verset et lorsqu’il faisait couper sa chevelure, car chaque année il le faisait lorsque ses cheveux étaient trop lourds, et Avchalom était Nazir perpétuel. Cet enseignement est fondamentalement un enseignement de Torah orale.
Si le Nazir perpétuel devient impur (par contact avec un mort), il apporte un sacrifice et doit se raser les cheveux comme le Nazir pour un temps.’
Rambam, à la suite des ‘Ha’hamim dans le traité Nazir, nous enseigne ici que nous apprenons du comportement d’Avchalom des lois fondamentales de la Torah, comme nous le verrons particulièrement dans la suite de notre étude lorsque Avchalom demande à son père David la permission d’aller à ‘Hévron pour apporter des sacrifices. Maïmonide nous enseigne ici que ces sacrifices correspondent aux sacrifices qu’un Nazir perpétuel doit apporter lorsqu’il se coupe exceptionnellement les cheveux.
Le regard que les ‘Ha’hamim ont sur ce passage bouleverse complètement l’abord premier que nous pourrions en avoir. En effet, non seulement Avchalom est un Nazir Olam, un Nazir perpétuel, mais, si nous pouvons nous exprimer ainsi, il est LE Nazir perpétuel, l’exemple même du Nazir Olam.
Le Nazir est celui qui se distingue dans son service de D. : il ne boit pas de vin pour garder l’esprit clair, il ne se coupe pas les cheveux comme l’explique Seforno dans la Parachat Nasso
תער לא יעבור על ראשו. ובזה ישליך ארחי גוו כל מחשבת יופי ותיקון שער.
‘Le rasoir ne passera pas sur sa tête, et par cela il rejettera derrière lui toute recherche esthétique d’arrangement de sa chevelure.’
קדוש יהיה. נבדל מן התאוות החמריות.
‘Il sera saint, séparé des pulsions matérielles’,
il ne se rend pas impur au contact d’un mort, car comme dit le verset :
עוז וחדוה במקומו. דברי הימים א' ט''ז כ''ז.
‘Puissance et joie sont dans Son lieu’ (Chroniques I, 16, 27)
il n’y a que puissance et joie dans la proximité de D. .
Avchalom se distingue non seulement par sa beauté surprenante mais encore et surtout par sa force intérieure et sa grandeur d’âme.

II.
Chapitre 15, verset 1 :
ויהי מאחרי כן ויעש לו אבשלום מרכבה וסוסים וחמישים איש רצים לפניו.
‘Après cela Avchalom se fit un char, des chevaux et cinquante hommes qui couraient devant lui.’
Ici commence le plan d’Avchalom. Son but : prendre le pouvoir. Ses moyens : image de marque, démagogie, communication, manipulation.
Rachi explique : cinquante hommes qui courent devant lui, tous opérés de la rate et aux talons rabotés. (De nos jours lorsqu’un homme prestigieux se déplace, des motards le précèdent, Avchalom se faisait précéder par cinquante coureurs, mais des coureurs exceptionnels, si pour ce faire il faut les mutiler, mutilons-les ! L’essentiel est qu’ils courent vite, comme des dératés. A-t-on légalement le droit de se mutiler de cette manière ? Sûrement pas. Le premier pas d’Avchalom vers le pouvoir est une mutilation, un acte de violence.)
Versets suivants :
והשכים אבשלום ועמד על יד דרך השער ויהי כל האיש אשר יהיה לו ריב לבוא אל המלך למשפט ויקרא אבשלום אליו ויאמר אי מזה עיר אתה ויאמר מאחד שבטי ישראל עבדך.
‘Avchalom se levait tôt et se tenait sur le chemin qui menait au tribunal. Toute personne qui avait un différend et qui venait auprès du roi pour qu’il le juge, Avchalom l’interpellait et lui disait : de quelle ville es-tu ? Et il lui disait : ton serviteur est de telle tribu d’Israël.’
ויאמר אליו אבשלום ראה דבריך טובים ונכוחים ושומע אין לך מאת המלך.
‘Avchalom lui disait : mais tu as tout à fait raison, tes arguments sont justes. Mais tu n’auras pas d’oreille auprès du roi.’
ויאמר אבשלום מי ישמני שופט בארץ ועלי יבוא כל איש אשר יהיה לו ריב ומשפט והצדקתיו.
‘Avchalom disait : qui peut me nommer juge dans la terre ? Tout homme qui aura dispute et conflit viendra chez moi, je le jugerai comme il faut !’

Avchalom mène sa campagne électorale ! Les gouvernants sont déconnectés de la base ! Votez pour moi car moi seul je suis proche de vous et je suis le seul à vous comprendre. Le roi est âgé, il est déconnecté de ses administrés, outre la tendance (regrettable d’ailleurs) qu’il a à favoriser les gens de sa tribu (c’est le sous-entendu du texte qui dit : de quelle ville es-tu ?).
והיה בקרב איש להשתחות לו ושלח ידו והחזיק לו ונשק לו.
‘Et lorsqu’un homme s’approchait de lui et se prosternait devant lui, Avchalom lui prenait la main le redressait et l’embrassait’
En un mot : je ne recherche pas les honneurs, oh non surtout pas ! Ce que je cherche c’est t’aider car je t’aime comme mon frère.
ויעש אבשלום כדבר הזה לכל ישראל אשר יבאו למשפט אל המלך ויגנב אבשלום את לב אנשי ישראל.
‘Et Avchalom fit ainsi pour tout Israël qui venait se faire juger chez le roi. Avchalom vola le cœur des hommes d’Israël.’
Le mot Israël est répété dans le verset pour bien mettre en exergue un des éléments-clef de sa campagne : David est trop proche de sa tribu d’origine, la tribu de Yéhouda. Moi, par contre, je prends à cœur tout Israël. (Cet argument remue les rancoeurs anciennes liées à l’éviction du roi Chaoul et de sa dynastie au profit de David qui vient de la tribu de Yéhouda)
Avchalom se veut rassembleur. Pour l’unité du peuple juif !

III.
Verset 7 :
ויהי מקץ ארבעים שנה ויאמר אבשלום אל המלך אלכה נא ואשלם את נדרי אשר נדרתי לה' בחברון.
‘Ce fut au bout de la quarantième année, Avchalom dit au roi : puis-je aller accomplir le vœu que j’ai proclamé à D. à ‘Hévron ?’
Verset 9 :
ויאמר לו המלך לך בשלום ויקם וילך חברונה.
‘Le roi lui dit : va en paix ! Il se leva et alla à ‘Hévron.’
Ces versets paraissent bien anodins, nos Maîtres toutefois en dégagent des problématiques fondamentales.
Quarantième année de quoi ? Rachi explique (sur le verset) : cela faisait quarante ans que les enfants d’Israël avait demandé un roi au prophète Chemouel. Les événements s’enchaînent en un coup d’Etat qui fera vaciller la royauté.
Lorsque les enfants d’Israël demandèrent un roi au prophète, celui-ci les réprimanda avec la plus grande dureté car un tel pouvoir central est géniteur de toutes les oppressions.
Notre verset nous dit : nous y arrivons ! Nous arrivons à ce que Chemouel avait prophétisé : cela n’a pris que quarante ans pour que cela arrive ! La turpitude du jeu politique.
Mais paradoxalement cette déchéance voisine une dimension qui demande à être éclaircie. C’est la teneur du vœu dont parle Avchalom.
Nous avons vu plus haut dans la citation que nous avions faite de Rambam qu’un Nazir perpétuel qui allège sa chevelure apporte trois animaux en sacrifice. Nous apprenons cette loi de notre passage et c’est justement le vœu dont parle Avchalom à son père. La source de Rambam est l’enseignement de Rabbi dans le traité Nazir 4b :
רבי אומר אבשלום נזיר עולם היה שנאמר ויהי מקץ ארבעים שנה ויאמר אל המלך וכו'.
Rabbi dit : Avchalom était un Nazir perpétuel comme dit le verset ce fut au bout de quarante ans, Avchalom dit à son père (etc.).’
A la fois les prémisses de la déchéance de la royauté émergent là même où nous apprenons la grandeur d’être d’Avchalom qui fait somme toute figure de Maître puisque nous apprenons des lois de son comportement.
ויאמר לו לך בשלום
‘il lui dit : va en paix’
La Guemara dans le traité Moèd Kattan 29a apprend de notre verset :
הנפטר מן החי לא יאמר לו לך בשלום אלא לך לשלום שהרי דוד שאמר לאבשלום לך בשלום הלך ונתלה יתרו שאמר למשה לך לשלום הלך והצליח.
‘Celui qui quitte un vivant ne doit pas lui dire «va en paix mais «va vers la paix» car David qui a dit à Avchalom «va en paix», il alla et finit pendu ; Yétro qui a dit à Moché «va vers la paix», il alla et réussit.’
Le mot Chalom que nous traduisons par ‘paix’ signifie ‘perfection’, ‘complétude’.
Un vivant est en progression constante. Il doit œuvrer pour gagner la perfection. Dire ‘va en paix’, c-à-d dans la paix, dans la perfection, dans l’harmonie, à quelqu’un de vivant est une aberration. C’est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, ‘le tuer’, ce n’est pas une chose à souhaiter.
Ceci est fort compréhensible, comment David HaMele’h, David le Roi, a-t-il pu se tromper à ce point et souhaiter à son fils qu’il aille en paix, בשלום ?
Il nous semble qu’il ressort d’ici clairement qui était Avchalom. Avchalom était la perfection même, physique, mentale, spirituelle. Cette grandeur piégeait Avchalom. Pour lui il était clair qu’il était plus à même d’être roi que son père, âgé, usé par le pouvoir et les épreuves. Mais nous voyons de notre verset, ‘va en paix’, que David lui-même était piégé par la stature royale, parfaite de son fils. ‘Va en paix’, ce fut la dernière fois que David vit son fils vivant.

IV.
Avchalom va à ‘Hévron et fait un coup d’Etat qui réussit comme dit le verset (ch. 16, vers. 13 et 14) :
ויבא המגיד אל דוד לאמר היה לב ישראל אחרי אבשלום
‘Un émissaire arriva chez David en disant : le cœur d’Israël est avec Avchalom.’
ויאמר דוד לכל עבדיו אשר אתו בירושלים קומו ונברחה כי לא תהיה לנו פליטה מפני אבשלום מהרו ללכת פן ימהר והשגנו והדיח עלינו את הרעה והכה העיר לפי חרב.
‘David dit à ses serviteurs qui étaient restés auprès de lui à Jérusalem : levons-nous, fuyons car il n’y aura pas de rescapés de devant Avchalom. Dépêchons-nous de peur que lui ne se dépêche, ne nous atteigne, abatte sur nous le mal et frappe la ville au fil de l’épée.’
David ne se fait aucune illusion sur la suite des événements et saisit pleinement la tournure qu’ils prennent.
ויצא המלך וכל ביתו ברגליו ויעזוב המלך את עשר נשים פלגשים לשמור הבית.
‘Le roi et toute sa maison partirent à pied. Le roi abandonna ses dix femmes concubines pour garder le palais.’
Mais le coup de semonce arrive lorsque David réalise que A’hitophel a rejoint le camp d’Avchalom (verset 31). A’hitophel est, comme nous le verrons par la suite, le conseiller principal de David et le génie de la génération.
ודוד הגיד לאמר אחיתופל בקשרים עם אבשלום ויאמר דוד סכל נא את עצת אחיתופל ה'.

‘Et David rapporta en disant : A’hitophel est dans le complot avec Avchalom. David dit :
fais échouer, s’il te plait, le complot d’A’hitophel, D..’
La syntaxe de ce verset est étonnante. Nous traduisons mot à mot : ‘Et David a rapporté en disant’, la structure de la phrase aurait du être : ‘et l’on rapporta à David en disant’.
Effectivement c’est ce que dit Rachi : il manque la lettre Lamed qui exprime la destination. Toutefois le Malbim dans son commentaire soulève finement la nuance : c’est David qui s’ait dit à lui-même. En fuyant, David réalisa que A’hitophel n’était pas avec lui et comprit alors qu’il était avec Avchalom.

V.
Avchalom est partagé. Que faire ? Dans quelle direction aller ?
Chaque prince a son conseiller. A’hitophel est Le conseiller par excellence. Son message est le suivant : le pouvoir c’est de la communication. Si tu veux réussir, montre que tu es prêt à aller jusqu’au bout (ch. 16, vers. 21 et suivants) :
ויאמר אחיתופל אל אבשלום בוא אל פלגשי אביך אשר הניח לשמור הבית ושמע כל ישראל כי נבאשת את אביך וחזקו ידי כל אשר אתך.
‘A’hitophel dit à Avchalom : va avec les concubines de ton père qu’il a laissées pour garder le palais. Tout Israël entendra combien de honte tu auras fait à ton père et ils te suivront alors jusqu’au bout.’
Jusqu’au bout car, dit A’hitophel, jusqu’à maintenant les gens n’osent pas trop te suivre car ils craignent que finalement tu ne reviennes auprès de ton père et qu’il y ait alors des représailles à leur égard. Par contre si tu montres clairement ta détermination jusqu’auboutiste, ils sauront qu’il n’y aura pas de danger à te suivre et que la victoire est à portée de main.
Aussitôt dit aussitôt fait :
ויטו לאבשלום האהל על הגג ויבא אבשלום אל פלגשי אביו לעיני כל ישראל.
‘Ils tendirent pour Avchalom une tente sur la terrasse et Avchalom alla avec les concubines de son père aux yeux de tout Israël.’
Un grand show somme toute! Campagne médiatique réussie, A’hitophel est vraiment génial.
ועצת אחיתופל אשר יעץ בימים ההם כאשר ישאל איש בדבר האלאים כן עצת אחיתופל גם לדוד גם לאבשלום.
‘Les conseils d’A’hitophel étaient à cette époque comme lorsqu’un homme demande à D. lui-même, ainsi étaient ses conseils à David, ainsi étaient-ils aussi pour Avchalom.’

VI.
La bataille fait rage entre les partisans de David, conduits par Yoav ben Tsrouya, et les partisans d’Avchalom, conduits par Amassa. Mais les événements tournent mal pour les hommes d’Avchalom.
ויקרא אבשלום לפני עבדי דוד ואבשלום רוכב על הפרד ויבא הפרד תחת סובך האלה הגדולה ויחזק ראשו באלה ויותן בין השמים ובין הארץ והפרד אשר תחתיו עבר.
‘Et Avchalom se trouva soudain devant les serviteurs de David et Avchalom chevauchait un mulet. Le mulet passa sous l’enchevêtrement de branches d’un grand chêne et sa chevelure se prit dans le chêne. Il se trouva suspendu entre ciel et terre et le mulet qui était sous lui poursuivit son chemin.’
Scène terrible qui cristallise tout le drame de l’entreprise d’Avchalom. Tiraillé entre le ciel et la terre, entre la grandeur et la petitesse. Entre un mouvement qui va trop vite et une incapacité d’avancer.
Le mulet. Avchalom n’avait-il pas le choix d’une monture plus prestigieuse ?
Il nous semble que le mulet est un signe spécifique de royauté et que c’est intentionnellement qu’Avchalom chevauchait un mulet. Le mulet, ou la mule, exprime la royauté comme on le voit lors de l’intronisation de Chlomo :
והרכבתם את שלמה בני על הפרדה אשר לי והורדתם אותו אל גיחון.
‘Faites chevaucher mon fils Chlomo sur ma mule et amenez-le au bord du Gui’hon.’ (Mela’him I, 1 vers.33)
Voir aussi dans le traité Sanhédrin (95a) :
רכביה לפרדיה וקם.
‘Il (Avichaï ben Tserouya) chevaucha son mulet (de David) et partit.’
Expliquons-nous.
Il est écrit dans la Torah (Devarim 22, 10) :
לא תחרוש בשור וחמור יחדו.
‘Ne laboure pas avec un taureau et un âne ensemble.’
En quoi consiste cet interdit ? Voir Choul’han Arou’h Yoré Déah chapitre 397 §10 (nous en donnons la traduction) :
‘Il est interdit de faire un travail avec deux animaux d’espèces différentes, comme labourer, tirer une charrette, que l’un des animaux soit d’une espèce impure et l’autre d’une espèce pure, que les deux soient d’espèces impures ou les deux d’espèces pures, que ce soit un animal domestique avec un animal domestique ou bien un animal sauvage avec un animal sauvage ou bien un animal domestique avec un animal sauvage.’
La Tossaphta (traité Kilaïm ch.5) se pose la question : a-t-on le droit de chevaucher le fruit du croisement d’une espèce avec une autre espèce, n’est-ce pas en quelque sorte faire un travail avec deux espèces ensemble ? Telle est l’opinion de Issi le babylonien. Les ’Ha’hamim lui rétorquent que nous voyons que David ordonna que l’on fasse chevaucher son fils Chelomo sur sa mule pour bien exprimer que c’est Chelomo qui lui succèdera. Issi le Babli répond que l’on ne peut pas apprendre des lois des rois car il est possible qu’ils agissent sans l’assentiment des ‘Ha’hamim et il est donc possible que David ait demandé que l’on fasse chevaucher Chelomo sur sa mule mais de manière illégale.
[A ce moment du raisonnement de la Tossaphta une question s’impose à nous : l’hypothèse d’Issi le Babli est de dire qu’il serait illégal de chevaucher une mule, fruit du croisement d’un cheval et d’une ânesse, si c’est ainsi pourquoi David mettrait-il une telle insistance à afficher sa royauté en enfreignant cet interdit, ne pourrait-il pas prendre un cheval qui exprimerait somme toute un plus grand panache ? Il nous semble devoir répondre que la mule, ou le mulet, représente la royauté elle-même. Le cheval représente le côté glorieux, la splendeur, la noblesse, l’âne représente la simplicité, le côté populaire. La royauté est une dimension très spéciale, c’est unifier les contraires. Régner c’est unifier les antagonismes. C’est l’union impossible de la grandeur et du populaire. Mais un tel programme est-il dans les capacités de l’homme ? La Torah nous dit par l’interdit de Kilaïm que c’est D. qui est l’unité de toutes choses mais que nous, humains, devons respecter nos limites.]
Les ‘Ha’hamim rétorquent à Issi le Babli : il est impossible de dire que David ait agi de manière illégale car le verset dit Il fit ce qui était droit au yeux de D. .
La Tossaphta s’arrête là. Tossephot dans le traité ‘Haguiga (2b) en déduisent que la thèse de Issi le Babli a été réfutée par ce dernier argument et qu’il est donc permis de chevaucher une mule ou un mulet.
Le Talmud Yérouchalmi (Kilaïm ch.8 §2) ajoute une réponse pour justifier le raisonnement de Issi le Babli.
Les ‘Ha’hamim ont rétorqué à Issi que si David demandait que l’on fasse chevaucher son fils sur sa mule cela devait être légal.
Réponse de Issi : il faut dire alors que cette mule n’était pas le fruit d’un croisement (illicite) mais qu’elle existait depuis les six jours de la Création
בריה מששת ימי בראשית היתה.
‘c’était une créature particulière depuis les six jours de la Création.’
Il nous semble devoir expliquer ainsi : la mule de David n’était pas le fruit d’un croisement interdit. David a dû trouver une mule hybride par nature et en faire le signe que sa royauté vient de D. et que c’est הקב''ה, D., qui lui donne la capacité de régner.
D’après le Yérouchalmi, Issi le Babli n’est pas réfuté et la conclusion légale sera qu’il est interdit de chevaucher le fruit d’un croisement de deux espèces. La Tossaphta citée par les Richonim reste sur la réfutation. La conclusion des Richonim, Tossephot, Roch, est qu’il est permis de chevaucher un tel animal. Et effectivement le Choul’han Arou’h au Chapitre 397 occulte complètement cette question (voir le Arou’h HaChoul’han à la même référence).
Il ressort de ces débats que le fait de chevaucher une mule, ou un mulet, exprime l’essence du fait de régner, la dimension particulière de la royauté, de la Mal’hout, en cela qu’elle a quelque chose qui nous dépasse, quelque chose qui est au dessus de nous, comme cette union des contraires, des antagonismes, qui n’est pas à la mesure de l’homme d’unifier et qui se trouva étrangement réunie en un animal depuis les six jours de la Création, un animal hybride.

[Il est à remarquer que David chevauche une mule, Avchalom un mulet, un animal mâle. Que signifie cette différence ? Voir Tossephot sur Psa’him 116b דה''מ ונאמר וכו' duquel il ressortirait que le féminin est de l’ordre du potentiel, le masculin de l’ordre de l’effectif, du réalisé. Contrairement à son père qui assume d’être les balbutiements de la royauté, chevauchant un mulet, Avchalom revendiquerait d’en être la réalisation]

VII.
Mais tout tourne court. Avchalom se retrouve démuni, vulnérable devant les soldats de David.
Versets suivants :
וירא איש אחד ויגד ויאמר הנה ראיתי את אבשלום תלוי באלה.
‘Et un homme vit, rapporta à Yoav et lui dit : voici, j’ai vu Avchalom pendu à un chêne.’
ויאמר יואב לאיש המגיד לו והנה ראית ומדוע לא הכיתו שם ארצה ועלי לתת לך עשרה כסף וחגורה אחת.
‘Yoav dit à l’homme qui lui annonçait la chose : voilà tu as vu. Mais pourquoi ne l’as-tu pas frappé à terre, cela aurait valu que je te donne dix pièces d’argent et une ceinture (en récompense).’ [la ceinture est certainement un insigne de force]
ויאמר האיש אל יואב ולו אנכי שוקל על כפי אלף כסף לא אשלח ידי אל בן המלך כי באזנינו צוה המלך אותך ואת אבישי ואת איתי לאמר שמרו בנער באבשלום.
‘L’homme répondit à Yoav : dussé-je prendre mille pièces d’argent dans ma paume, je ne porterai pas la main sur le fils du roi car nous entendîmes à nos propres oreilles le roi te dire à toi ainsi qu’à Avichaï et à Ittaï, épargnez le jeune homme, épargnez Avchalom.’

Ce dernier verset sera en vérité le début de notre étude : comment après toutes les horreurs qu’a faites Avchalom, David peut-il parler de son fils sur un ton tellement affectueux ?
‘Epargnez le jeune homme, épargnez Avchalom.’
Quel jeune homme ? nous avons vu plus haut qu’il était père de famille, majeur et vacciné !
Et d’ailleurs Yoav, fidèle parmi les fidèles de David, va faire acte d’insubordination et tuer Avchalom de ses propres mains, car tant qu’Avchalom est vivant le peuple s’entretue et la guerre civile fait rage.
ויקח שלשה שבטים בכפו ויתקעם בלב אבשלום עודנו חי בלב האלה.
‘Il prit trois branches aiguisées dans sa main et les enfonça dans le cœur d’Avchalom encore vivant au cœur du chêne.’
Que signifie ‘encore vivant au cœur du chêne’ ? le verset suivant va nous éclairer :
ויסובו עשרה נערים נושאי כלי יואב ויכו את אבשלום וימתוהו.
‘Dix jeunes gens, écuyers de Yoav, l’entourèrent, frappèrent Avchalom et le tuèrent.’
Nous voyons d’ici que Avchalom ne mourut pas sur le coup de Yoav. Il faut comprendre donc le verset précédent ainsi : et Avchalom resta encore vivant au cœur du chêne. Nous voyons d’ici encore une fois, une ultime fois, son incroyable vitalité.

VIII.
David apprend la mort de son fils.
וירגז המלך ויעל על עלית השער ויבך וכה אמר בלכתו בני אבשלום בני בני אבשלום מי יתן מותי אני תחתיך אבשלום בני בני.
‘Le roi fut choqué. Il monta sur la terrasse de la porte. Il pleura et ainsi parla-t-il en marchant : mon fils Avchalom, mon fils, mon fils, Avchalom, qui peut donner ma mort à la place de la tienne, Avchalom, mon fils, mon fils.’ (Chemouel II, 19,1)
Comment aborder un tel verset ?
Quel est ce délire ? Comment David, le roi David, peut-il être pris par une telle folie ? Comment peut-il dire ainsi, mon enfant, mon chéri, mais c’est un monstre son fils ! C’est un criminel, un pervers, un danger pour l’ensemble du peuple juif. Comme dit le verset (Michlé 11,10) :באבד רשעים רנה , ‘Dans la perte des impies est la joie’.
A moins de dire que David soit devenu fou, fou d’amour pour son fils prodigue, son fils dévoyé.
Scène romantique d’un roi devenu fou qui hurle dans la nuit du haut des murailles à la perte de son fils dévoyé.
Que pourrions-nous apprendre d’ici, outre la dimension éminemment esthétique de la scène ? Que le pouvoir rend fou ? Quelle différence y a-t-il entre Kitvé HaKodech, des écrits saints, et des pièces de théâtre de Shakespeare ? Sommes-nous à Jérusalem ou à Athènes ? Qu’est-ce que la Kedoucha, la sainteté ?

IX.
Ces questions m’ont taraudé pendant des années. Jusqu’à ce que se mette à jour la démarche que nous proposons, avec l’aide d’הקב''ה.
Voir Choul’han Arou’h Yoré Déah chapitre 340 §5 :
העומד בשעת יציאת נשמה של איש או אשה מישראל חייב לקרוע ואפילו אם לפעמים עשה עבירה לתיאבון או שמניח לעשות מצוה בשביל טורח.
‘La personne présente au moment de la sortie de l’âme d’un homme ou d’une femme d’Israël a l’obligation de faire Kriah, de déchirer le coin de son vêtement. Cette obligation s’applique même si cet homme ou cette femme transgressait parfois des interdits de la Torah par intérêt, par appétit, ou parfois n’accomplissait pas un commandement positif de la Torah par manque d’empressement.’
Rabbi Moché Isserless dans ses notes ajoute :
אבל רגיל לעשות עבירה אין מתאבלין עליו וכל שכן מומר לעבודת כוכבים.
‘Mais on ne s’endeuille pas pour une personne qui a l’habitude de fauter (même par intérêt. Cha’h), et raison de plus que l’on ne s’endeuille pas pour un renégat, quelqu’un qui s’est converti à l’idolâtrie.’

Il y a plusieurs aspects dans les lois de deuil. Si j’assiste au décès d’une personne du peuple juif je dois exprimer ma souffrance en déchirant un coin de mon vêtement, c’est ce que l’on appelle Kriah. Cette loi s’applique même si cette personne n’est pas mon proche familialement. A part cela, des lois de deuil s’appliquent lors de la perte d’un proche.
Dans les deux cas de figure, nos Maîtres vont définir des limites à ces lois de Kriah ou de deuil pour un proche. Même si cette personne n’était pas irréprochable on a toutefois l’obligation de s’endeuiller lors de son décès, dans la mesure où ses fautes étaient sporadiques, par intérêt et non par provocation.
La limite définie par le Choul’han Arou’h n’est pas très claire. Comment définir ce côté sporadique et mû par l’intérêt. La démarche traditionnelle pour mettre à jour des définitions légales précises est de rechercher les sources auxquelles le Choul’han Arou’h a puisé ses conclusions. C’est le travail des commentateurs du Choul’han Arou’h et en particulier du commentaire du Gaon de Vilna, le Biour HaGra.
Regardons ici le Biour HaGra §9 :
ואפילו אם לפעמים. וראיה מאבשלום שאביו בכה עליו.
‘Et même si cet homme ou cette femme transgressait parfois des interdits par intérêt. La preuve d’Avchalom sur qui son père a pleuré.’
En cinq mots (en hébreu) le Gaon nous a éclairé tout notre sujet.
Que nous enseigne le Gaon de Vilna ? Si David a pleuré et hurlé à la mort de son fils ce n’est pas par délire, mais c’est à titre des lois de deuil. Et ce passage loin de nous montrer des ravages psychologiques fait office d’enseignement et de fondement existentiel.
Nous allons développer cet enseignement.

X. Qu’est-ce qu’un salaud ?
La source du Choul’han Arou’h et du commentaire du Gaon de Vilna que nous venons de voir est un débat entre Rabbénou Yona Girondi et Rabbi Méïr de Rothenburg, débat rapporté par le Roch (Piské HaRoch troisième chapitre de Moèd Katan Siman 59) et par le Morde’hi (troisième chapitre de Moèd Katan § 885, 886).

והא דאמרינן בשעת יציאת נשמה חייב לקרוע כתב רבינו מאיר ששמע מרבינו יונה ז''ל דהני מילי באדם שאינו רשע אבל באדם רשע וחשוד אין אדם חייב לקרוע אלא אדרבה יש לשמוח כדכתיב באבוד רשעים רינה,
‘Ce que l’on dit que l’on a l’obligation de déchirer le coin de son vêtement si l’on est présent au moment où l’âme quitte le corps de quelqu’un, Rabbi Méïr (de Rothenburg) a entendu au nom de Rabbénou Yona à ce sujet que ce dont on parle c’est d’un homme qui n’est pas Racha, qui n’est pas impie, mais si cette personne est Racha, impie, on n’a pas l’obligation de déchirer son vêtement, et bien au contraire il faut se réjouir, comme dit le verset dans la perte des impies est la joie’

וכתב דלא נהירא ליה דאמרינן בפרק האורג למה זה דומה לספר תורה שנשרף שחייב לקרוע ופירש רש''י התם ואף נשמתו של ישראל דומה לו שאין לך ריק מישראל שאין בו תורה ומצות אלא נראה לי שחייב לקרוע על הכל בשעת יציאת נשמה לבד ממומר לעבודה זרה שכל המודה בה ככופר בכל התורה כולה והיינו דתניא במסכת סופרים הפורש מדרכי ציבור אין מתעסקים בו בכל דבר, אחיהם וקרוביהם לובשים לבנים ומתעטפים לבנים ואוכלים ושותים ושמחים שאבד שונאו של מקום שנאמר הלא משנאיך ה' אשנא. וכו'
‘Cependant il écrit (Rabbi Méïr de Rothenburg) qu’il n’est pas d’accord avec Rabbénou Yona car nos Maîtres enseignent dans le traité Chabbat (105b) : à quoi cela ressemble-t-il (le départ de l’âme du corps d’une personne du peuple d’Israël) ? A un livre de la Torah qui brûle. Rachi explique : de même l’âme d’un Israël lui ressemble car tu ne trouves pas le plus quelconque du peuple juif qui n’est pas plein de Torah et de Mitsvot. Il me semble donc que l’on a l’obligation de déchirer son vêtement si l’on est présent au décès de tout juif. La seule exception sera celui qui se sera converti à l’idolâtrie au sujet de qui nos Maîtres disent dans le traité Sopherim : on ne porte aucun deuil pour une personne qui se sépare des chemins de la communauté, leurs frères, leurs proches s’habillent de blanc, mangent et boivent dans la joie et se réjouissent de la perte de l’ennemi de D. comme dit le verset Ceux qui te haissent D., je les haïrai. (…)’

אבל אם אדם עושה לפעמים עבירה לתאבון או שמניח לקיים מצווה אחת בשביל הטורח על כגון זה חייב לקרוע בשעת יציאת נשמה כיון שאינו כופר ואינו עושה להכעיס דכתיב והנה המלך בוכה ומתאבל על אבשלום אף על פי שעשה כמה עבירות ומרד באביו ובמלכות בית דוד ובא על פלגשי אביו אלא כיון שלא עשה להכעיס אלא מתאוה היה למלוך ראוי להתאבל עליו.
‘Mais si un homme faute parfois par intérêt ou bien se désintéresse de l’accomplissement d’une Mitsva par paresse, sur une telle personne on aura l’obligation de déchirer son vêtement au moment de sa mort puisqu’il n’est pas un renégat et n’agit pas par provocation comme dit le verset et voici le roi pleure et s’endeuille sur Avchalom. Bien qu’il ait fait de nombreuses fautes, qu’il se soit révolté contre son père et contre la royauté de la maison de David, qu’il soit allé avec les concubines de son père, étant donné qu’il n’a pas agi pour s’opposer à D. mais par ce qu’il désirait ardemment régner il fallait s’endeuiller pour lui.’

Si cet enseignement de Rabbi Méïr de Rothenburg, le Maharam de Rothenburg, est finalement la conclusion légale du Choul’han Arou’h comme nous l’avons vu plus haut, il n’en reste pas moins absolument stupéfiant. Comment peut-il comparer une personne qui faute occasionnellement par faiblesse ou paresse à Avchalom ? Avchalom ne serait-il pas pour nous au contraire le type même de celui qui faute en étant acharné dans ses fautes ? Ne serait-il pas au contraire l’exemple même du Racha, de l’impie, du salaud, de celui qui s’acharne et détruit, sa famille, lui-même et le peuple juif ? Y a-t-il place pour de plus grandes fautes ?
Certes, et ceci est le cœur de notre sujet, l’enjeu sous jacent est de savoir ce que sont Kitvé HaKodech, ce qu’est le Na’h, les textes prophétiques ? Sont-ils des récits fondateurs, des mythes, des récits d’histoire, des épopées littéraires ? Parlent-ils à notre intelligence, notre Sé’hel, ou à nos sentiments ? Sont-ils à lire ou à étudier ? Nous voyons d’ici, des enseignements du grand Maître de notre tradition le Maharam de Rothenburg, que ces versets sont donnés pour être sources d’enseignement.
Si le texte rapporte que le roi David pleure à l’annonce du décès de son fils dévoyé ce n’est pas pour nous décrire les grandeurs et décadences des hommes de pouvoir et les délires tourmentés des âmes, mais pour que nous apprenions, nous, quelque chose dans les engagements complexes de notre vie.
Nous proposons de définir à partir de notre étude une différence entre le ‘Hol, le profane, et le Kodech, le saint.

XI. Le saint et le profane.
La Torah rapporte qu’à la mort de Myriam il n’y eut plus d’eau pour les enfants d’Israël dans le désert (livre de Bamidbar cha.20). Ils se disputèrent encore une fois avec Moché. C’est à la suite de ce passage dramatique que fut décrété sur Moché et Aaron qu’ils ne rentreraient pas dans la terre d’Israël. Mais qu’ont-ils fait ? Ont-ils fauté ?
ויאמר ה' אל משה ואל אהרן יען לא האמנתם בי להקדישני לעיני בני ישראל לכן לא תביאו את הקהל הזה אל הארץ אשר נתתי להם.
‘D. dit à Moché et à Aaron : puisque vous n’avez pas eu confiance en moi pour me sanctifier aux yeux des enfants d’Israël, vous n’amènerez pas cette assemblée-là dans la terre que je leur ai donnée.’
Manifestement le problème est que Moché et Aaron n’ont pas sanctifié D. aux yeux des enfants d’Israël, mais que signifie cette expression ? Regardons le commentaire de Rachi :
להקדישני.שאילו דברתם אל הסלע והוציא הייתי מקודש לעיני העדה ואומרים מה סלע זה שאינו מדבר ואינו שומע ואינו צריך לפרנסה מקיים דבורו של מקום קל וחומר אנו.
‘Pour me sanctifier. Si vous aviez parlé au rocher, j’aurais été sanctifié aux yeux de l’assemblée. Ils auraient dit : si déjà le rocher qui ne parle pas, qui n’entend pas et qui n’a pas besoin de recevoir de subsistance accomplit la parole du Lieu de toute chose, raison de plus nous.’
C’est-à-dire raison de plus que nous, qui avons une bouche pour parler, des oreilles pour entendre et qui avons besoin impérieusement de recevoir notre subsistance, que nous devrons accomplir la parole de D., appelé ici le Lieu de toute chose.
J’ai entendu de mon Maître Rav Eliahou Abitbol, qu’ה' lui donne une longue vie, discerner des paroles de Rachi la nuance suivante. Qu’ont fait Moché et Aharon ? Ils frappèrent le rocher. Ceci en soi est un prodige, qu’en le tapant le rocher donnât de l’eau, c’est ce que l’on appelle un miracle, et alors, à quoi sert ce prodige puisqu’on n’en apprend rien ! C’est ‘Hol, profane, littéralement ‘vide’. Sanctifier, c’est faire en sorte que l’on apprenne, que cela ait un impact dans notre réflexion, dans l’intime de notre réflexion. Réflexion au sens strict, que cela amène à réfléchir, et à avoir un impact dans notre vécu. Que les enfants d’Israël tirent de ce miracle un raisonnement a fortiori (comme nous l’explique Rachi).
De même les Kitvé HaKodech, les Ecrits Saints. Il y a lire et apprendre. C’est par le biais du travail de fond des Maîtres Talmudistes que ce qui peut apparaître comme des récits historiques, des proses élégiaques, éclate en source d’enseignement et d’étonnement, de Kedoucha, de sainteté.
[Voir Traité Bera’hot 28b :
תנו רבנן כשחלה רבי אליעזר נכנסו תלמידיו לבקרו אמרו לו רבינו למדנו ארחות חיים ונזכה בהם לחיי העולם הבא אמר להם הזהרו בכבוד חבריכם ומנעו בניכם מן ההגיון והושיבום בין ברכי תלמידי חכמים וכשאתם מתפללים דעו לפני מי אתם מתפללים ובשביל כך תזכו לחיי העולם הבא.
‘Nos Maîtres enseignent : lorsque Rabbi Eliézer tomba malade, ses élèves vinrent le visiter. Ils lui dirent : Maître, enseignez-nous les chemins de vie et que nous puissions mériter ainsi la vie du monde futur. Il leur dit : faites attention au respect de vos camarades, retenez vos enfants de la cogitation, placez les entre les genoux des Talmidé ‘Ha’hamim et lorsque vous priez, sachez devant qui vous priez et ainsi vous mériterez la vie du monde futur.’
Notre propos n’est pas d’analyser les détails de ce texte très riche. C’est le commentaire de Rachi sur l’expression ‘retenez vos enfants de la cogitation’ qui nous occupe :
מנעו בניכם מן ההגיון. לא תרגילום במקרא יותר מדאי משום דמשכא. לשון אחר משיחת ילדים.
‘Retenez vos enfants de la cogitation. Ne les habituez pas à lire de trop le Tana’h, les versets, car cela est trop attirant ; autre explication : empêchez les de passer leur temps dans les bavardages des enfants.’
Sacré Rachi ! Là il nous a bien épatés, lui le commentateur hors pair du Tana’h, des versets. Et de plus mettre dans sa seconde explication sur le même plan la fréquentation des versets de la Torah avec les bavardages vains et stériles des gosses qui ne savent comment tuer le temps !
Il nous semble que notre étude nous apporte des éléments pour saisir l’extrême précaution que nos Maîtres ont par rapport à l’étude du Tana’h. N’étudiez pas le Tana’h ! Faites que vos enfants fréquentent les Talmidé ‘Ha’hamim, les Talmudistes ! Car c’est par le travail acharné de la tradition orale que l’on pourra se dégager du côté linéaire des versets et en dégager in fine la dimension prophétique, c’est-à-dire la dimension de Kedoucha, ce en quoi ce texte est à même de nourrir la réalité de ma vie, de notre vie. Et d’y imprimer un questionnement concret.]

XII. Revenons à l’enseignement de Rabbi Méïr de Rothenburg.
‘Mais si un homme faute parfois par intérêt ou bien se désintéresse de l’accomplissement d’une Mitsva par paresse, sur une telle personne on aura l’obligation de déchirer son vêtement au moment de sa mort puisqu’il n’est pas un renégat et n’agit pas par provocation comme dit le verset et voici le roi pleure et s’endeuille sur Avchalom. Bien qu’il ait fait de nombreuses fautes, qu’il se soit révolté sur son père et sur la royauté de la maison de David, qu’il soit allé avec les concubines de son père, étant donné qu’il n’a pas agi pour s’opposer à D. mais par ce qu’il désirait ardemment régner il fallait s’endeuiller pour lui.’
Rarement nous avons vu texte plus stupéfiant ! Comment dire qu’Avchalom a fait quelques fautes, comme si cela était somme toute anodin, mais y a-t-il plus grave que vouloir tuer son père, que violer en public ses concubines et déstabiliser tout le pays en une guerre civile ? Enfantillages ? Rabbi Méïr dit ‘il n’est pas un renégat et n’agit pas par provocation’ [la démarche du Maharam n’est pas isolée, voir Tossephot traité Sotha 10b דה''מ דאייתי לעלמא דאתי].
Mais pour nous comment peut-il y avoir pire impie que cet Avchalom ?
Peut-être pouvons-nous proposer de dire qu’Avchalom barbote dans ses problèmes. Comme le dit le Maharam ‘il désire intensément prendre le pouvoir’, et, comme nous l’avons prouvé par notre étude, il avait toutes les dispositions pour en être digne.
Le Maharam dit : ‘il n’est pas un renégat et n’agit pas par provocation’, en d’autres termes il est enfermé dans son problème, il faute mais il n’a pas d’interlocuteur vis-à-vis de qui il faute. Il faute mais il ne touche pas dans sa faute le problème de D., il ne s’oppose pas à D., il n’agit pas pour s’y opposer [ce qui n’est pas le cas d’A’hitophel].
J’affirme que nous ne savons pas et ne soupçonnons pas de quoi parlent ici nos Maîtres. Y a-t-il dans notre Psyché d’autres mobiles que nos désirs, nos frustrations, nos ressentiments, où y a-t-il espace pour autre chose, pour une autre dimension, et pour quelle dimension ?

XIII.
Prenons un exemple pour essayer de cerner ce dont on parle.
Imaginons un jeune adolescent qui rentre dans un supermarché à une heure de pointe muni d’une mitraillette et qui tire dans le tas. C’est un massacre. D’après l’avis de Rabbi Chimon dans la Michna du neuvième chapitre du Traité Sanhédrin un tel acte ne sera pas considéré comme un homicide au sens pénal du terme car il n’a pas eu l’intention de tuer quelqu’un de précis, c’est un massacre, non un crime.
Comme dit la Guemara, Traité Sanhédrin 79a :
מאי טעמא דרבי שמעון, אמר קרא וארב לו וקם עליו עד שיתכוון לו.
‘Quelle est la raison de Rabbi Chimon ? Le verset dit : il lui tend une embuscade et se lève sur lui, il ne sera condamnable (à titre d’homicide) que s’il a l’intention de tuer cette personne précisément’.
[Il y a débat chez les décisionnaires pour savoir si la conclusion légale est comme Rabbi Chimon sur ce point, quoi qu’il en soit sur le fond de l’analyse il n’y a pas de discussionוהמשכיל יבין ]
Quelle est la différence entre un crime comme l’entend Rabbi Chimon et notre cas du massacreur ? Nous pouvons proposer de dire que le jeune muni de sa mitraillette déverse sa haine, sa rage, il ne s’attaque pas à un homme précis, il n’a pas en face de lui la présence précise de cet homme créé à l’image de D., בצלם אלקים. Il n’a pas d’interlocuteur, il tue mais pas telle personne. Il ne s’oppose pas à D..

XIV.
Lorsque Moché et Aharon vinrent pour la première fois voir Pharaon pour qu’il libère les enfants d’Israël, il leur rétorqua (Chemot 5,2) :
ויאמר פרעה מי ה' אשר אשמע בקולו לשלח את ישראל.
‘Pharaon dit : qui est ה', D., pour que j’écoute sa voix ?’
L’explication classique est de dire que Pharaon ne connaissait pas la divinité exprimée par le Tétragramme. Qu’il connaissait le D. de la nature mais non le D. de la providence.
J’ai entendu de mon Maître Rav Eliahou Abitbol la boutade suivante au nom du Rabbi de Kotsk. Le Rabbi de Kotsk aurait dit : eh bien ce Pharaon c’est un mensch (c’est-à-dire c’est quelqu’un) !
Au contraire de l’explication classique, il connaît D., et le refuse. (l’explication est plausible en cela qu’il prononce Son nom)
En quoi serait-il un mensch, quelqu’un ? En cela qu’il a dépassé ses problèmes narcissiques et qu’il se trouve confronté au problème fondamental de l’homme : avoir un interlocuteur.
Le verset rapporté plus haut disait :
‘Epargnez le jeune homme, épargnez Avchalom.’
Comment David pouvait-il quémander qu’on épargne Avchalom et comment pouvait-il l’appeler ‘le jeune homme’, mais c’était un adulte ?
Peut-être pouvons-nous maintenant aborder les choses de la manière suivante : laissons-le mûrir, il faut qu’il mûrisse et accède à l’age adulte. Il va dépasser ces soubresauts et va mûrir si tant est qu’on ait la patience de le laisser vivre.

XV.
Nous proposons de dire que cette étude pose la question de notre relation à D. .
Il est aujourd’hui facile de parler de D., ce qui n’était pas le cas il y a ne serait-ce que quelques années. La religion et la piété ont reconquis notoriété et tribune. Comment aborder ce regain pour la bigoterie ?
Les méandres de notre étude nous semblent apporter quelques éléments d’analyse.
Avchalom, malgré son âge et le fait qu’il avait des enfants, est appelé ‘jeune homme’. Le Maharam nous a aidés à percevoir en quoi somme toute ses forfaits étaient de portée limitée, limitée car n’ayant encore pas touché l’enjeu de notre relation au Lieu de toute chose. Immature. Il ressort que la relation à D. est de l’ordre d’une maturité, d’une maturation.
Si nous pouvons nous exprimer ainsi, la modernité a évacué de nous la capacité de parler de D. . Avchalom est un peu cet homme de la modernité enferré dans son moi, et dans ses pulsions. Soyons gré justement à cette modernité en cela qu’elle nous a donné un terrain riche sur lequel nous pouvons œuvrer et faire mûrir notre découverte de Notre interlocuteur. Gré de devoir mûrir et travailler avant de pouvoir parler de l’essentiel. Tel nous semble être un des enjeux d’aujourd’hui et faire l’impasse dessus serait comme la tendance que nous aurions eu spontanément de décréter sur quelqu’un comme Avchalom qu’il est un Racha, un impie, alors que la démarche des Maîtres de notre Tradition est d’un tout autre horizon.
















Commentaires   

 
#1 Lekh beshalom, le sacrifice d'Avshlom, David ou l'anti AbrahamPHILIPPE PERES 18-11-2013 14:13
La scène finale est d'une grande puissance d'évocation : Avshalom s'étant pris les cheveux dans un chêne ne peut qu'évoquer la scène finale de la akedat Ytshak ou le bélier s'était pris le cornes dans un buisson et de fait tout comme le bélier, il va être sacrifié.
Mais ce qui est intéressant c'est d'essayer de reconstituer la séquence qui conduit à ce sacrifice et de pointer les différences avec la akedat.
Le point de départ est très certainement cette phrase terrible que prononce David à l'attention de son fils : lekh beshalom : au lieu de lui ouvrir un chemin dans la vie, il le place directement à son aboutissement : la perfection (au lieu d'endosser son rôle de père, il se prend pour une mère juive...). C'est pire qu'une condamnation à mort parce qu'on ne peut vivre et avancer qu'à partir de nos manques (et le rôle du père est sans doute d'ouvrir sur ces manques).
Étant placé ainsi par son père dans une impasse qui est la perfection, il n'a d'autre possibilité pour avancer que de faire un tout autre choix de vie qui est celui du mal, et comme il est brillant il va aller très loin sur cette voie : coup d'Etat, sens de la mise en scène politique, viol des concubines, choix des meilleurs conseillers...
David a certainement du se rendre compte à posteriori de l'impact du lekh beshalom sur son fils, d'où une vraie séquence de rétropédalage : ce n'est qu'un jeune homme, il n'a pas encore réglé son complexe d'oedipe, il a encore tout à apprendre de la vie mais qui arrive malheureusement trop tard le mal est fait des 2 côtés et l'issue ne peut être que fatale.
La douleur de David et la répétition par 8 fois de la phrase "mon fils Avshalom" est alors l'expression de ce sentiment de culpabilité de David : il prend conscience qu'il n'a pas su placer son fils sur le chemin de la vie et qu'il l'a ainsi conduit à sa perte.
La différence avec la akedat est alors clair :
Dans le cas d'Abraham, il y a une vraie volonté d'enseigner à son fils le service de D. Et surtout un vrai dialogue qui marque une véritable intimité entre père et fils même au moment le plus tragique : Isaac pose des questions à son père sur l'accomplisseme nt du sacrifice, et les 2 cheminent ensemble ( veyalkhou shneem yahdav).
Dans le cas de David et d'Avshalom c'est exactement l'inverse : le père et le fils sont sans cesse en train de se fuir l'un l'autre et il n'y a clairement aucune intimité entre les 2 qui aurait pu casser l'admiration que David porte à son fils et qui le conduit au lekh beshalom puis au sacrifice de son fils.
 

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