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10 Heshvan 5779
19 octobre 2018

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Rachi : une définition du Pchat

Par opposition à d'autres degrés de lecture comme le Drach (sens homilétique ou allégorique) ou le Sod (sens caché ou mystique), le Pchat est d'ordinaire défini comme étant le premier niveau de lecture du verset, son sens simple. C'est pourquoi il est communément traduit par « sens obvie » ou « sens littéral ».



Nous considérons traditionnellement que, dans son commentaire du ‘Houmach, Rachi nous rapporte le Pchat du verset. Pourtant, son commentaire est assez ardu, parfois rude. Son propos s'éloigne souvent de l'explication élémentaire du verset et il restitue, dans à peu près un tiers de ses gloses, une exégèse tirée du Midrach.
Il est par conséquent nécessaire de redéfinir la notion de Pchat.

1)

Notre étude va prendre comme point de départ un verset du livre de Béréchit (parachat Vayéra).

Avraham et son épouse arrivent en pays philistin. Craignant d’être tué, Avraham déclare que Sarah est sa sœur, elle est alors emmenée par le roi philistin Avimélekh. Ce dernier est frappé de terribles maux, et Dieu lui apparaît en rêve pour lui expliquer que Sarah est en fait l’épouse d’Avraham ! À son réveil, Avimélekh demande à notre Patriarche pourquoi il lui a menti. Avraham se justifie de différentes façons, dont celle-ci :

 

ויהי כאשר התעו אתי אלהים מבית אבי ואמר לה זה חסדך אשר תעשי עמדי אל כל המקום אשר נבוא שמה אמרי לי אחי הוא.

Et ce fut lorsqu’ils m’ont fait errer Elohim [loin] de la maison de mon père, que je lui ai dit (à Sarah) : voici la grâce que tu feras envers moi ; vers tous les endroits où nous viendrons, dis à mon propos : il est mon frère !  (Berechit 20,13)

 

Si nous ne traduisons pas le terme "Elohim", c’est qu’il est ici ambigu. Dans notre verset, désigne-t-il "Dieu", le Dieu unique, celui d’Avraham, Yits’hak et Ya’akov ? Ou signifie-t-il – comme parfois dans la Bible – "les dieux", les dieux païens ?

 

Il existe à ce propos une discussion dans la Beraïta :

כל השמות האמורים באברהם קודש חוץ מאחד שהוא חול שנאמר ויאמר אדוני אם נא מצאתי חן בעיניך וי״א חוץ ויהי     כאשר התעו אותי אלהים חול.

Tous les noms [de Dieu] dits à propos d’Avraham sont saints, à l’exception d’un qui est profane : « Et il a dit : monseigneur (Adonaï), si donc j’ai trouvé grâce à tes yeux… » (Béréchit 18, 3). Certains disent : [tous les noms de Dieu dits à propos d’Avraham sont saints] à l’exception de : « Et ce fut lorsqu’ils m’ont fait errer les dieux (Elohim)… » (Béréchit 20, 13), qui est profane (le "Adonaï" en Béréchit 18, 3 étant donc saint et signifiant non pas "monseigneur" mais "Dieu"[1]). (Massekhet Sofrim, Chapitre 4, Hala’ha 6)

 

Chacune des deux options concernant notre verset pose question :

Si l’on admet que le terme "Elohim" est ici saint et qu’il désigne donc le dieu unique, pourquoi le verbe est au pluriel ? Le verset devrait dire : « Et ce fut lorsqu’il m’a fait errer Elohim… ».

Si, en revanche, nous admettons que le terme "Elohim" est ici profane et qu’il désigne soit les chefs des peuples soit les idoles[2], l’emploi du pluriel est certes justifié mais il est absurde de dire que ce sont les uns ou les autres qui ont fait errer Avraham loin de la maison de son père, car c’est bien le Dieu unique qui lui a dit : « לך לך, Vas pour toi… ».

 

2)

והוה כד טעו עממיא בתר עובדי ידיהון ויתי קריב יי לדחלתיה מבית אבא ואמרית לה דא טיבותיך…

Et ce fut lorsque les peuples [voulurent m’] égarer[3] [en me faisant] suivre les œuvres de leurs mains (les idoles), Dieu s’approcha de moi pour le craindre [et me fit sortir] de la maison de mon père ; et je lui ai alors dit (à Sarah) : voici la grâce… (Targoum Onqelos sur Béréchit 20, 13)

 

Cette interprétation d’Onqelos fait écho à un passage du Midrach qui en permet une lecture plus claire :

בשעה שבקשו אמות העולם להתעות אותי נגלה עלי הקדוש ברוך הוא ואמר לי לך לך.

[…] Lorsque les peuples du monde (le roi Nimrod et ses acolytes[4]) voulurent me faire errer (dans l’idolâtrie), le Saint béni soit-Il se dévoila à moi et me dit : « Vas pour toi » (éloigne-toi de l’influence néfaste de ton père et de son maître Nimrod[5]) […] (Béréchit Rabba 52, 11)

 

Il nous semble délicat de déterminer laquelle des deux alternatives proposées par la Beraïta, Onqelos entérine ici[6]. Quoi qu’il en soit, le Maharal suggère qu’en traduisant ainsi, le Targoum opte en vérité pour le "Elohim" saint. Ecoutons-le :

לפי זה פירוש התעו קאי על האומות שהיו תועים אחר העבודה זרה ואותי מחובר למטה אל מבית אבי כלומר שהשם יתברך לקח אותי מבית אבי.

Selon la traduction d’Onqelos, l’explication du verset est la suivante : les mots « ils ont fait errer » (התעו) se rapportent aux peuples, qui égaraient les gens en les faisant pratiquer l’idolâtrie. Le mot « moi (m’)» (אותי), quant à lui, est rattaché aux mots, plus loin dans le verset, « de la maison de mon père » (מבית אבי). C'est-à-dire : c’est le Dieu unique qui m’a pris de la maison de mon père.

 

Il s’agirait donc d’un "Mikra ‘hasser" – un verset dont certains des mots sont sous-entendus – qu’il conviendrait de lire ainsi : « Et ce fut lorsque les peuples égaraient les gens en les faisant pratiquer l’idolâtrie, que le Dieu unique s’est approché de moi pour le servir, m’éloignant de la maison paternelle ».

 

 

3)

 

Pourtant, il est une lecture du verset beaucoup plus simple, qui n’implique ni césure ni sous-entendus. Rachi ne failli pas de le relever :

ויהי כאשר התעו אתי וגו׳ ׃ אונקלוס תרגם מה שתרגם ויש לישבו עוד דבר דבור על אפניו כשהוציאני הקב״ה מבית אבי להיות משוטט ונד ממקום למקום ידעתי שאעבור במקום רשעים ואמר לה זה חסדך.

כאשר התעו ׃ לשון רבים ואל תתמה כי הרבה מקומות לשון אלהות ולשון מרות קרוי בלשון רבים.

Et ce fut lorsqu’ils m’ont fait errer, etc. : Onqelos traduit comme il traduit ! Mais on peut expliquer autrement, chaque parole étant dite à propos : Lorsque le Saint, béni soit-Il, m’a fait sortir de la maison de mon père pour être errant et vagabond d’endroit en endroit, je savais que je passerai [nécessairement] dans un lieu [habité par des gens] mauvais et je lui ai alors dit (à Sarah) : voici la grâce…

Lorsqu’ils m’ont fait errer : Au pluriel ! Mais ne t’en étonne pas, car à beaucoup d’endroits [les termes liés aux notions de] divinité et domination sont formulés au pluriel…  (Rachi sur ce verset)

 

Ainsi, Rachi lit notre verset d’une traite, sans le travestir. Il en donne une lecture rudimentaire et littérale, loin des fantaisies midrachiques.

Ce faisant, il prend parti pour l’opinion qui, dans la Beraïta, soutient la thèse que le terme "Elohim" de notre verset est à employer dans son acception sainte.

C’est pourquoi il juge nécessaire dans un second commentaire de répondre à la question alors soulevée par l’emploi du pluriel (Et ce fut lorsqu’ils m’ont fait errer Elohim…).

 

Si de nombreuses questions émergent à la lecture de ce Rachi, intéressons-nous aux deux qui nous semblent les plus notoires :

a)                           Nous savons que, lorsqu’il cite la traduction d’Onqelos, Rachi introduit toujours les mots du Targoum par une expression significative. Par exemple, lorsque Rachi emploi l’expression «המתרגם  », c’est qu’il contredit l’interprétation d’Onquelos ; Lorsqu’il emploi «ותרגומו  », il veut prouver la véracité des dires d’Onquelos ; etc.

A notre connaissance, c’est la seule et unique fois dans tout son commentaire biblique que Rachi emploie l’expression «אונקלוס תרגם מה שתרגם  », « Onqelos traduit comme il traduit ! ». Que nous indique cette expression ?

De deux choses l’une. Soit Rachi considère le commentaire d’Onqelos et alors pourquoi

ne le cite-t-il pas ? Soit il récuse son interprétation et alors pourquoi faire même mention de son existence ?

b)                          Que signifie la formule singulière « דבר דבור על אפניו », que l’on rend traditionnellement par « chaque parole étant dite à propos » ou encore « d’après son contexte » ?

 

Cette dernière locution ne manquera pas de rappeler au bon souvenir des spécialistes ès Rachi, un autre commentaire du Maître de Troyes.

 

 

4)

 

D’où savons-nous que le but de Rachi dans son commentaire est de nous dire le Pchat du verset ? En fait, il l’énonce lui-même, principalement dans son commentaire sur Béréchit 3, 8 :

יש מדרשי אגדה רבים וכבר סדרום רבותינו על מכונם בבראשית רבה ובשאר מדרשות ואני לא באתי אלא לפשוטו של  מקרא ולאגדה המישבת דברי המקרא דבר דבור על אופניו.

Il existe de nombreux midrachim [pour interpréter ce verset] et nos rabbins les ont déjà exposés à leur place dans Béréchit Rabba et dans d’autres recueils. Quant à moi, je ne suis venu que pour [dire] le Pchat du verset et [pour dire] la Haggada lorsqu’elle assoit les paroles du verset, d’après son contexte.

 

Voilà qu’est identiquement employée dans ce passage l’expression « דבר דבור על אפניו », que les traducteurs de Rachi ont bien du mal à transposer. Mais d’où proviennent ces quatre mots et que révèlent-t-ils ?

 

Il s’agit d’un passage du livre des Proverbes :

תפוחי זהב במשכיות כסף דבר דבור על אופניו.

Des pommes d’or dans des vases d’argent, [telle est] une parole dite « על אפניו ». (Michleï 25, 11)

 

Laissons Rachi sur place nous expliquer ces termes :

דבר דבור על אפניו : על כנו ודגמתו נשאתי אמיך אפונה מבוססת ומיושבת בקרבי. 

Une parole dite « על אפניו » : sur son socle. Autre exemple : « Je supporte ta terreur « אפונה » » (Tehilim 88, 16), installée et enracinée en moi.

 

אפונה ׃ מיושבת ומבססת אימתך בליבי.

« אפונה » : ta terreur est installée et enracinée dans mon cœur. (Rachi sur Tehilim 88, 16)

 

Ainsi, dans ses commentaires sur Michleï et Tehilim,  Rachi nous confie la clé pour comprendre son propos au début de Béréchit. Là où Rachi nous expose la nature de son travail pour toute la Bible à venir – rapporter le Pchat – il nous fournit dans le même temps sa propre définition du Pchat.

 

Le Pchat, c’est pour lui le meilleur vecteur possible de transmission de la tradition orale ! Le Pchat, c’est le niveau de lecture du verset – qu’elle qu’il soit : basique, allégorique, ésotérique ou autre – qui installe et enracine au mieux dans le cœur du lecteur, la tradition transmise par nos Sages quant à la manière de lire le verset. Le Pchat c’est, enfin, la seule lecture qui autorise toutes les autres. Il est en cela un socle.

Rachi optera toujours pour l’interprétation qui restera, se transmettra et pérennisera notre tradition. Il choisira invariablement le commentaire qui n’obstruera pas les chemins qui mènent à d’autres explications, qui ne cantonnera pas une lecture à son niveau d’interprétation.

Il nous éduque à ce qu’est la tradition orale.

 

Chacun des commentaires de Rachi appellera de notre part ce questionnement : en quoi l’option choisie par le Maître est celle qui correspond le mieux à sa propre définition du Pchat, celle qui laisse le mieux vivre en nous la tradition de nos Sages ? Il est souvent malaisé de répondre, mais avons-nous seulement une part de son génie ?

 

 

5)

 

Rav Hayim David Chavel, un des grands spécialistes contemporains de Rachi, suggère une analogie entre l’expression «תרגם מה שתרגם  » et un style similaire employé dans le  traité Bava Metsia[7] :

רב סליק לבי קברי עבד מאי דעבד אמר תשעין ותשעה בעין רעה ואחד בדרך ארץ.

Rav est monté au cimetière et y a fait ce qu’il y a fait ! Il a dit : quatre vingt dix-neuf [sont décédés] par le mauvais œil (prématurément) et un [est décédé] naturellement (en son temps). (Bava Metsia 107 b)

 

Et Rachi d’expliquer :

עבד מאי דעבד ׃ יודע היה ללחוש על הקברות ולהבין על כל קבר וקבר באיזו מיתה מת.

Et y a fait ce qu’il y a fait : Il savait faire des incantations sur les tombes et percevoir, sur chaque tombe, de quelle mort était décédée [la personne y gisant].

 

Les tombes, ce sont les versets de la Torah et Onquelos, c’est Rav !

Il a su discerner ce qui se trouve sous la chape de pierre que sont les versets et leurs mystères. Il a su en deviner les explications cachées.

 

Le commentaire de Rachi sur notre verset est un bijou de pédagogie !

Certes, il existe une autre démarche pour lire ce verset – Onquelos l’a perçu, «תרגם מה שתרגם  ». Mais cette lecture du verset, si elle est profonde et juste, n’en reste pas moins une « tombe ».

Si je choisissais, moi Rachi, de vous en faire part, elle n’autoriserait pas une transmission durable et ouverte. Elle resterait lettre morte, sans pouvoir prétendre au titre de « דבר דבור על אפניו ».



[1] Voir le Na’halat Ya’akov sur cette Beraïta.

[2] Si le terme "Elohim" est profane et qu’il signifie donc " les dieux", deux sens sont envisageables : "les chefs des peuples" ou "les idoles". D’après la première acception, le verset signifierait alors : « Lorsque les chefs des peuples (Nimrod, Amrafel, etc.) voulurent m’égarer dans l’idolâtrie… » (Hizkouni). D’après la seconde : « Lorsque les idoles voulurent que je m’égare à leur service… » (Sefer Hagan et Panéa’h Raza, cités dans Tossefot HaChalem).

[3] Jeu de mots entre "טעו" (avec un ט) qui signifie "tromper", "égarer" et le "התעו"du verset (avec un ת), qui signifie "exiler", "faire errer", ici pris au sens figuré (exiler du droit chemin pour faire errer dans le mauvais , donc tromper, égarer).

[4] Voir Ma’arzav et Ets Yossef.

[5] Voir Rabbenou Be’hayé au début de parachat Lekh Lekha.

[6] En effet, il nous semble, à l’instar du Maharal, qu’Onqelos défend bien ici la thèse d’un "Mikra ‘Hasser". Mais il nous semble également que, contrairement au Gour Arié, il est concevable d’intégrer à l’explication d’Onqelos l’éventualité du "Elohim" profane, en rattachant "התעו" à "Elohim". Le verset se lirait alors : « Et ce fut lorsque les chefs des peuples voulurent m’égarer dans l’idolâtrie [ou : Lorsque les idoles voulurent que je m’égare à leur service (voir note 2)], le Dieu unique s’est alors approché de moi pour le servir, m’éloignant de la maison paternelle ». Par rapport à l’explication du Maharal, la césure ne se fait pas au même niveau dans le verset et les mots manquants ne sont pas les mêmes.

[7] Voir son édition critique du commentaire de Rachi sur le ‘Houmach, publiée au Mossad HaRav Kook, page 76.

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