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13 Adar II 5779
20 mars 2019
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Parashat Shemot. Que faisaient-ils pendant ce temps ? par Rav Jacqui Ackerman

Parashat Shemot. Que faisaient-ils pendant ce temps ? par Rav Jacqui Ackerman

 

 

Que s’est-il passé pendant ce temps d’esclavage ?

 

Il faudrait d’abord savoir combien de temps cela a-t-il duré.

La réponse n’est pas si simple, puisque le verset ne dit pas grand-chose. C’est le midrach qui nous donne une idée précise de ce qui s’est passé. L’esclavage a commencé quand les 12 frères ont disparu, le dernier décédé étant Lévi. Puis vient alors le décret de Pharaon. Le midrach dit qu’il y a 117 ans depuis les décrets jusqu’à la sortie d’Egypte. Ces 117 ans peuvent être encore « découpés » par les événements suivants. L’esclavage s’est accentué avec la naissance de Myriam, qui avait 86 ans lors de la sortie d’Egypte. Le nom de Myriam viendrait également de mar = amer, référence à l’amertume des travaux. On sait qu’il y eut une accentuation encore plus forte avec la première entrevue de Moché et Pharaon. Pharaon ne donnera plus de paille pour faire les briques. Les esclaves iront la chercher, comme ils peuvent…. Puis Moché disparait du décor. Cela a duré d’après un midrach pendant 6 mois. C’est seulement après que viennent les plaies, qui ont duré un an, d’après nos Sages.

Pendant un siècle, surtout d’esclavage, beaucoup de choses peuvent se passer, ou plutôt se perdre. On perd de sa dignité, de ses traditions, de son identité. Le texte ne dit pas grand-chose. Il cite en quelques versets l’institutionnalisation des travaux forcés et la souffrance du peuple. Puis vient le décret de tuer les nouveaux nés, et l’histoire de Pharaon et des sages-femmes. Puis le texte se focalise surtout sur Moché, pas sur ses frères. Qu’ont-ils ressenti ? On sait qu’à la mort du Pharaon ils « soupirent » puis implorent, et leur plainte monte au ciel. Plus tard, le texte répètera : « ... car tu étais esclave en pays d’Egypte… », pour justifier un comportement de compassion envers autrui ou de reconnaissance envers D. On a la très forte impression que l’esclavage d’Egypte étant repris un nombre incalculable de fois après la libération, devient une référence, une expérience incontournable. Mais par ailleurs, il est très peu décrit, trop peu, dans le texte qui le rapporte au moment chronologique de son déroulement. Cela a quand même duré un siècle … ! Imaginez que le texte ait décrit sur deux ou trois chapitres les affres des travaux, l’oppression des familles, la souffrance des individus, le courage des contremaîtres juifs frappés à la place de leurs frères (cela est cité dans un demi-verset à la fin de la paracha), la détresse des mères auxquelles on arrache les nouveaux nés, etc…. On aurait eu une impression bien plus forte de la souffrance, au lieu de se forcer à l’imaginer.

Cette remarque appelle à deux réflexions différentes. D’abord à comprendre ce que la thora veut transmettre comme « histoire ». La thora n’est pas un livre de contes, ne veut pas faire de comptes, et ne cherche pas à faire des sentiments. C’est un texte prophétique. La prophétie a ses règles. L’histoire transmise par un prophète n’est pas celle transmise par un historien, et encore moins celle d’un journaliste.

Puis il existe une articulation entre la thora écrite et la thora orale. Le texte qui est écrit n’exclut pas d’autres éléments. Il transmet une « strate » de la réalité, qui comprend en potentiel de nombreuses autres strates (si on peut parler ainsi). Il y a une nécessité de comprendre ce que D. a voulu transmettre par écrit, et ce qu’Il a voulu transmettre par oral.

Nous aurons du mal à approfondir en quelques lignes ces questions fondamentales. Nous tenterons simplement d’ouvrir un petit peu la voie.

L’esclavage d’Egypte a de nombreuses facettes : ses racines, son déroulement, ses conséquences. Nous ne ferons qu’effleurer un de ces aspects.

La thora, effectivement, est assez rapide dans sa description. On pourrait, comme dit le midrach sur Moché, « mettre ses yeux et son cœur » sur le peuple, diriger son attention, avec minutie, sur chaque souffrance. La tradition laisse à chacun le soin de prendre son temps, et de ressentir ces situations. Ce n’est pas parce que le texte ne nous y invite pas explicitement que nous ne sommes pas obligés de le faire en l’étudiant. Etre asservi implique une multitude d’éléments. Honte à l’adulte qui lit ce texte comme il lit le journal, sans prendre conscience de ce qui s’est réellement passé pour ses ancêtres. La thora s’adresse à des gens qui ont du cœur et de l’esprit, pas à des êtres amorphes.

Le texte prophétique explicite ce qui a été transmis par le Ciel. Cela est sûrement le reflet d’un maximum de réalités. Prenons un exemple. Si une personne projette d’acheter un objet et réalise son projet, on pourra regarder cette action d’un œil très minutieux. Comment il va au magasin, comment il paye, comment il prend l’objet acheté, etc… La personne elle-même n’a pas pensé à tous ces détails, ils étaient inclus dans son projet et n’avaient pas besoin d’être pensés. Par contre ce qui le préoccupe peut-être plus c’est où il va ranger cet objet ou comment il va pouvoir l’utiliser rapidement, etc…Et peut-être que ce qui est important c’est le résultat qu’il espère de la possession de cet objet et de son utilisation. Et peut-être que la satisfaction que lui-même ressent d’acquérir cet objet est dérisoire par rapport à la satisfaction de sa famille de posséder cet objet. Et peut-être que c’est malheureusement le contraire, toute la famille va éprouver du mécontentement. Etc. On comprend que la description même de l’événement est insignifiante par rapport à l’impact qu’il possède, face à tout ce qu’il intègre. Le texte décrit le bout de la corde. On attrape alors cette corde pour tirer à soi ce qu’elle doit nous apporter. Il ne s’agit pas de mesurer le morceau de corde qu’on a attrapé. Certes il faut un minimum, mais c’est le texte qui nous guide dans ce qu’on doit se saisir de l’événement. C’est tout au long de la thora qu’on découvre ce qu’est l’esclavage d’Egypte.

C’est comme dans la vie. On vit un moment qui semble léger, insignifiant, et l’avenir nous apprend que ce moment pèsera lourd dans notre existence.

Nous savons que cet esclavage est fondamental dans la vie du peuple. Si on ne l’apprend pas dans cette paracha, on l’apprendra dans d’autres parachiyoth, cela n’a pas d’importance, la thora forme un tout.

Qu’ont-ils fait tout ce temps-là ? C’est simple, ils ont presque tout perdu. Plus tard, en l’absence de Moché, ils vont rapidement chuter et vont servir un veau d’or. Pourquoi ? Parce que leur foi s’était altérée à cause de l’esclavage. Ils vont se plaindre dans le désert « trop » de fois ? Cela est normal, après un siècle d’esclavage, ils sont « usés ». Ils vont tomber dans l’idolâtrie de Baal Péor après les 40 ans de la traversée du désert, puis tomber dans l’idolâtrie à nouveau en Israël, … Ce n’est pas simple de quitter l’Egypte et toute sa civilisation. Après la faute des explorateurs, ils étaient même quasiment tous prêts à y retourner ! Et au moment de la révolte de Kora’h, beaucoup étaient prêts à y retourner. Et après avoir lu toutes ces aventures, on se demande ce qu’ils ont fait en Egypte ? C’est simple : ils ont craqué. Un siècle d’esclavage….

Vous allez dire que c’est un tableau un peu trop noir. C’est faux. Ils sont sortis, faisant confiance à D. et à Moché, ils sont partis vers Israël, ils ont reçu la thora, ils étaient prêts à servir D., … Leurs mérites n’ont pas besoin d’être comptabilisés. Ils ont entonné un cantique de manière prophétique, après la traversée de la mer. Ils ont construit un tabernacle. De ce point de vue, qu’ont-ils fait en Egypte ? C’est simple, ils ont tenté de conserver ce qui les rattachaient à leur tradition, un peu : leur nom, leur langue… Pas un homme ou une femme ne s’est marié avec une égyptienne ou un égyptien ! Ils avaient conservé également une structure : des tribus et des anciens. Ces anciens apparaissent tout naturellement dans le texte, et Moché doit les rencontrer. Ce n’est pas une collectivité désorganisée, sans aucune mémoire. Ils avaient une histoire et une forme de projets : les anciens de chaque tribu avaient une tradition orale depuis Yaakov, de tout ce qui allait arriver à leur tribu jusqu’à la fin des temps (midrach bamidbar rabba 13,13). Ils ont cru Moché dès qu’il leur a annoncé la libération. Cela faisait partie d’une mémoire collective.

Effectivement, il y a une grande ambigüité sur le passé de nos ancêtres. Ils étaient bons, et moins bons. Mettons les choses sur la table : pourquoi D. les a-t-il fait sortir, si l’ambigüité est telle ? C’est que l’ambigüité a été levée par D. C’est le bon côté qui l’a emporté. Pour toujours.

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