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8 Kislev 5779
16 novembre 2018
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Parachat Vayétsé : RAHEL ET LÉA : La petite et la grande par Madame Stéphanie Klein

Parachat Vayétsé : RAHEL ET LÉA : La petite et la grande par Madame Stéphanie Klein

 

 

Après que Yaacov ait rencontré Ra’hel, pour la première fois dans la Parachat Vayetsé, on nous décrit un peu plus loin dans les versets, Ra’hel et Léa.

« Et Lavan avait deux filles : le nom de la grande était Léa, et le nom de la petite Ra’hel. (Vayetsé, chapitre 29, verset 16).

Et les yeux de Léa étaient ternes. Et Ra’hel était belle de forme et belle à la vue. » (Verset 17).

Le verset 17 nous fait une description physique des deux. En est-il de même pour le verset 16 ?

Léa serait-elle grande de taille et Ra’hel petite de taille ? (Guedola et Ketana) ?

Il est certain que lorsqu’on lit le Pshat, on pense plutôt aux termes d’aînée et de cadette.

En effet, ce ne sont pas les termes employés plus loin par Lavan.

« Lavan dit : Il ne se fait pas ainsi, dans notre endroit, de donner la jeune (Hatseïra) avant l’aînée (Habe’hira) ». (Vayetsé, chapitre 29, verset 26).

Notre étude tentera de comprendre ce que veulent dire exactement les termes de grande et petite, pourquoi le texte choisit-il ces deux termes pour nous parler, nous définir Léa et Ra’hel ?

Pour cela, un texte du Midrach Rabba nous interpelle.

 En voici une traduction :

« Le nom de la grande est Léa : elle est grande dans ses cadeaux : la prêtrise éternelle, la royauté éternelle, comme il est écrit (Yoël 4, 20) : Et Yehuda résidera éternellement etc. ; et comme il est écrit (Tehilim 132, 14) : ceci est mon repos à jamais. Le nom de la petite est Rahel : elle est petite dans ses cadeaux : Yossef un temps, Shaül un temps et Shilo un temps, [comme il est écrit] (psaumes 78, 67) : Et il a repoussé la tente de Yossef et la tribu d’Ephraïm il n’a pas choisi. » (Berechit Rabba, 70,16).

Ce Midrach Rabba suscite beaucoup d’interrogations. En quoi ces termes petite et grande ont-ils un lien avec leur descendance ? Y aurait-il un déterminisme pour leurs descendants ? Et si déterminisme il y a, cela voudrait-il dire que ces caractéristiques dépassent leur histoire personnelle de sœurs pour les placer dans un tout autre registre, celui du fondement de la royauté, de notre espoir eschatologique, de notre destin collectif ? Dans ces notions de temporaire /intemporel, voilé /dévoilé, Machiah Ben Yossef/ Machiah Ben David, Ra’hel et Léa ne portent-elles pas en elles les deux manières dont D. se présente à nous ?

Pour répondre à ces questions, tentons d’étudier le texte de la Paracha.

 

Lorsque Yaakov arrive dans le territoire de Lavan après s’être enfui de la maison de ses parents, il est confronté à une situation assez étrange. Voici les versets :

« Yaakov se remit en chemin, et alla vers le pays des enfants de l’Orient. Il vit un puits dans les champs ; et là, trois troupeaux de menu bétail étaient couchés à l’entour, car de ce puits ils abreuvaient les troupeaux. Or la pierre, sur la margelle du puits, était grosse (guedola). Quand tous les troupeaux y étaient réunis, ils roulaient la pierre de dessus la margelle du puits et l’on abreuvait le bétail, puis ils ramenaient la pierre sur la margelle du puits. Yaakov leur dit : « Mes frères, d’où êtes-vous ? ». Ils répondirent : « Nous sommes de Haran. » Il leur dit : « Connaissez-vous Lavan, fils de Na’hor ? ». Ils répondirent nous le connaissons. » Il leur dit : « Est-il en paix ? » Et ils répondirent : « En paix ; et voici Ra’hel, sa fille, qui vient avec le troupeau. » « Mais, reprit-il, la journée est encore grande, il n’est pas l’heure de rassembler le bétail : abreuvez les brebis et les menez paître. » Ils dirent : « Nous ne le pourrons pas tant que les troupeaux ne soient rassemblés : on roulera alors la pierre qui couvre l’orifice du puits, et nous ferons boire les brebis. » Tandis qu’il parlait avec eux, Ra’hel vint avec le troupeau de son père (car elle était bergère). Lorsque Yaakov vit Ra’hel, fille de Lavan, frère de sa mère, et les brebis de ce dernier, il s’approcha, fit rouler la pierre de dessus la margelle du puits, et fit boire les brebis de Lavan, frère de sa mère. Et Yaakov embrassa Ra’hel, il éleva la voix et pleura. Et Yaakov raconta à Ra’hel qu’il était frère de son père, qu’il était le fils de Rivka. Elle courut l’annoncer à son père. » (Vayetsé, chapitre 29, versets 1 à 11).

Lorsque Yaakov arrive à Haran, ce qu’il voit en premier c’est un puits et trois troupeaux de menu bétail, autour du puits. Le Midrach affirme que ce puits est le puits de Myriam et que les trois troupeaux sont Aaron, Myriam et Moché.

Le puits dans la Torah est très présent, il est souvent le lieu de la rencontre amoureuse, mais aussi le lieu de la présence divine dans le monde. Il est comparé aux shitim (les failles) de la création du monde. Il est intéressant de constater que dans un puits, l’eau arrive d’en bas pour arriver vers le haut. Myriam, la prophétesse en guidant le peuple, en lui donnant la volonté d’avancer, fait un travail sur sa foi. Ce travail est symbolisé par le manque d’eau rencontré à trois reprises par les Bnei israël. Le travail de Myriam est d’élever le peuple jusqu’à D. Elle fait ainsi le même mouvement que l’eau du puits (alors que Moché Rabbenou, en descendant les Louhot du Har Sinaï, effectue le mouvement inverse, qui est de descendre la Chehina sur terre).

Dans le puits, il y a donc la présence de D., la sagesse aussi, le savoir, qui attend d’être puisé. (Rappelons-nous d’Avraham qui creuse des puits ; Rachi dit : creuser des puits c’est ouvrir des cœurs).

 

Cependant, dans le texte, le puits est recouvert d’une « grosse pierre », « even haguedola » ; terme qui nous fait immédiatement penser à celui employé pour Léa. Elle est la guedola.

 

Cette pierre recouvre le puits entièrement et ne peut être soulevée par un seul homme. Pourtant, Yaakov réussit à la soulever tout seul lorsqu’il voit Ra’hel, comme si cette rencontre amoureuse portait en elle un potentiel « extraordinaire », de dévoiler la présence divine.

Léa est ainsi symbolisée par cette grande pierre, (even haguedola) qui cache, voile ; Ra’hel symbolisant le potentiel pour Israël de dévoiler D. sur terre.

 

Le verset 3 pose aussi question :

« Ils rassemblaient là tous les troupeaux, et roulaient la pierre de sur l’ouverture du puits et abreuvaient le troupeau. Et ils ramenaient la pierre sur l’ouverture du puits, à sa place ». Si Rachi nous dit, qu’ils avaient l’habitude de se réunir, parce que la pierre était grande, le Targoum, traduit ils roulaient par un verbe au présent, « ils roulent ». En effet, « une action au présent s’exprime parfois par un futur, parfois par un passé, car si elle se renouvelle constamment elle a été et elle sera ». Il traduit également, « Et ils ramenaient », par « ils ramènent ».

Ainsi, ce verset marque une intemporalité, comme un présent de généralité, pour montrer que cette habitude a été bousculée par l’acte de Yaakov.

On voit mieux ici la caractéristique de Ra’hel, monde d’en bas, action de l’homme, monde extérieur, et celle de Léa, monde d’en haut, qui demande à être dévoilé, monde intérieur.

La description physique des versets suivants corrobore cette idée, si Ra’hel est belle d’apparence, monde extérieur, Léa est, elle, décrite par ses yeux ternes. Rachi explique qu’elle pleurait pour s’enlaidir car elle était vouée à Essav. Les yeux qui pleurent représentent l’intériorité de Léa.

De nombreux passages qui suivront et raconteront l’histoire de la relation entre Yaakov et Ra’hel, entre Yaakov et Léa et entre Ra’hel et Léa, mettent encore en exergue ces notions et montreront comment chacune pourra combler le manque de l’autre.

Déjà au moment du mariage, par la supercherie fomentée par Lavan, Léa n’est pas dévoilée à Yaakov qui l’épouse alors qu’il souhaite épouser Ra’hel. Rabbi Elazar explique : « Puisque Yaakov devait trouver sa femme près d’un puits, pourquoi n’a-t-il pas rencontré là-bas Léa qui devait être la mère de tant de tribus ? La réponse est que ce n’était pas la volonté de D. que Léa épouse Yaakov ouvertement. En fait, il l’a épousée sans le savoir comme il est écrit : « Ce fut le matin, et voici, c’était Léa. » C’était aussi pour fixer son regard, et son cœur sur la beauté de Ra’hel pour qu’il établisse son domicile principal avec elle » (Zohar Berechit, 153a).

Dès le début, si Léa n’est pas comblée de l’amour de Yaakov, elle est plus aboutie dans son corps puisqu’elle enfante facilement alors que Ra’hel est stérile. Les noms qu’elle donne à ses enfants révèlent la constance du désir de Léa d’être aimée. Reouven : « parce que le seigneur a vu mon humiliation, de sorte qu’à présent mon époux m’aimera » (Berechit, chapitre 29, verset 32), Shimon : « parce que le Seigneur a entendu que j’étais dédaignée, il m’a accordé celui aussi » (Berechit, chapitre 29, verset 33), etc.

Par ces louanges et cette reconnaissance envers D. qui s’amplifient au moment de la venue de Yehouda, puisqu’elle reconnait que D. lui donne plus en appelant son fils, remerciement (modé) et louange (hoda) ; Léa est en symbiose avec D. C’est de Yehouda que viendra le Mashiah.

Le Midrach Rabba rajoute que Léa fit de la louange sa particularité, et que tous ses descendants firent de même.

Si Léa est caractérisée par la reconnaissance, Ra’hel est caractérisée par le silence ; elle ne dit rien au moment de la supercherie de Lavan, elle se tait longtemps au moment de sa stérilité. Si l’une exprime, l’autre se tait. Comme si la prière pour Léa était un moyen de combler ses difficultés à être au monde d’en bas, comme si le silence était pour Ra’hel un moyen de comprendre la grandeur spirituelle de Léa.

Car même si Ra’hel la jalouse, cette jalousie ne peut se concevoir que par le désir de Ra’hel d’aspirer à la grandeur spirituelle de Léa. En effet, Léa est une direction pour Ra’hel, non pas pour être en relation avec Yaakov, mais pour installer la présence divine entre elle et ce dernier. Cette direction prend forme dans la manière intense de prier de Léa, de ses yeux ternis par les pleurs à ses louanges déployées envers D. au moment de la naissance de ses fils. Elle lui dévoile la facette intérieure du monde, celle qui s’en remet à D., celle qui s’isole et agit par les mots. C’est ce que dit Yaakov à Ra’hel : « Suis-je à la place de D. qui t’a refusé la fécondité », lui demandant ainsi de rentrer en relation avec D.

Ra’hel va pour sa part enseigner à Léa à être en relation avec Yaakov. Léa perd de son potentiel au moment où elle ne peut plus enfanter. C’est à ce moment-là que Ra’hel en confiant les doudaïm, les mandragores, à sa sœur, lui permet de sortir, littéralement, de faire un pas à l’extérieur à la rencontre de Yaakov. Elle lui permet finalement de se confronter à la facette extérieure du monde, par l’acte concret et par l’audace. Aussi, le texte ne dit pas « Yaakov s’étendit avec elle (Léa) mais « il s’étendit avec elle ». Le Ari Z’’l souligne que Yaakov a deux identités : Yaakov et Israël. La Torah utilise alternativement les deux noms. Il explique que Yaakov était marié à Ra’hel tandis que « il » correspond à Israël qui était marié à Léa. Ainsi Yaakov incarne deux missions qui doivent se réaliser, ces missions étant représentées par Ra’hel et Léa.

Leur mort montre encore ces deux aspects : monde caché, monde dévoilé, monde d’en haut, monde d’en bas, monde intérieur, monde extérieur. Léa sera enterrée dans le caveau des patriarches, loin des regards. Tandis que Ra’hel sera enterrée sur la route, à la vue de tous.

Sans doute aussi la mort prématurée de Ra’hel qui hante le texte du début à la fin, au moment du pleur de Yaakov quand il la voit pour la première fois, pleur prophétique car il sait qu’elle mourra tôt ; ou au moment des Terafim, ces fameuses idoles volées à Lavan à leur départ, lorsque Yaakov dit cette parole aussi prophétique : « Chez qui tu trouveras tes dieux, qu’il cesse de vivre ! » […] Or, Yaakov ne savait pas que Ra’hel les avait dérobés » (Vayetsé, chapitre 31, verset 32) ; confirme le temporaire dont parle le Midrach Rabba. Temporaire qui se confronte encore à l’éternité de Léa, puisque de sa mort il n’en est nullement question dans le texte ; texte elliptique qui veut sans doute continuer à positionner Léa dans un monde supérieur.

 

Mais si le texte souhaite différencier Ra’hel et Léa tout au long des vingt années de labeur de Yaakov, c’est pour mieux les réunir une fois le travail accompli. En effet, à la naissance de Yossef, Yaakov décide de partir et s’adresse enfin à ses deux épouses. Celles-ci lui répondent ensemble. Le verbe est au singulier : VaTaan (Elles répondirent).

 Aussi, cette idée de rassemblement se retrouve dans le prénom même de Yossef qui rappelle le verbe employé, rassembler au moment de l’épisode des bergers : « Mais reprit-il la journée est grande (guedola), il n’est pas l’heure de rassembler (Eassef) le bétail » (Vayetse chapitre 29, verset 7).

De ce fait, lorsque Yaakov se confrontera à Essav, il lui enverra trois troupeaux qui rappellent les trois troupeaux rencontrés à Haran au début de la paracha. Depuis le début, l’histoire tend vers cette perspective. La boucle est bouclée, le travail de rassembler ces deux mondes touchent à sa fin.

Si Ra’hel et Léa représentent chacune un monde comme nous avons tenté de le prouver, il est intéressant de constater qu’elles n’en ont pas forcément la maîtrise.

Si Ra’hel est l’extérieur, le monde d’en bas, sa stérilité la confronte à quelque chose qui la dépasse et qui l’oblige à se centrer pour puiser les forces en elle et changer son destin, c’est ce que lui dit Yaakov quand il dit qu’il n’est pas D.

Si Léa est l’intérieur, le monde d’en haut, le non amour de Yaakov à son égard qui la dépasse tout autant, l’oblige à sortir de ses habitudes pour trouver le moyen d’avoir une relation avec lui sans l’intervention divine, voilà peut-être le rôle des mandragores.

Selon le Zohar, Ra’hel est liée au monde dévoilé : Halma deatgalia, c’est pour cela que l’on parle de son apparence : « Elle était belle d’aspect, (Maré tohar) ». C’est le monde de la sagesse, de la ‘Ho’hma, du « je ne crois que ce que je vois » (cf : la colère de Ra’hel envers Yaakov au moment de sa stérilité). C’est ce monde qui peut permettre d’accéder au monde de Léa, Halma deatalkassé, le monde caché, recouvert. C’est le monde de la Bina, de l’intuition, mais une intuition généreuse, Binat ‘hassadim, une intuition qui suggère que malgré la douleur, D. est bon. (cf : Léa qui reconnait la bonté de D. pendant la naissance de ses enfants malgré la haine de Yaakov).

 

Parfois, nous sommes bien ancrés dans notre réalité et nous pensons maîtriser, parfois c’est ce qu’on attend de nous. Qu’on maîtrise, qu’on se maîtrise. Comme si nos forces étaient rassemblées pour soulever n’importe quelle pierre.

Parfois, après un séisme, de n’importe quelle intensité, on s’en remet à D. et notre parole n’est que pour lui, qu’au nom de Lui, et on croit être dans le monde de la vérité. On croit maîtriser ce que D. attend de nous et on en oublie l’autre, le contact à l’autre.

Finalement, on peut se créer des milliers de mondes d’en bas ou de mondes d’en haut. Mais ces mondes resteront toujours une projection de nous-mêmes.

Il est peut-être un monde de vérité. Un monde qui réside dans la volonté de rassembler ces deux mondes, ce monde n’est pas le rassemblement de ces deux mondes, ce monde c’est l’envie d’y arriver. La volonté de tendre vers la vérité est une démarche plus honnête que de choisir un chemin définitif en croyant pouvoir l’atteindre.

Yaakov aura peur et son chemin restera toujours sinueux, Yossef sera éparpillé en mille morceaux pour rassembler ses frères.

Et si un jour Israël arrive enfin à trouver un chemin droit (Israël, yachar lael, droit vers D.), ce chemin sera toujours parsemé de toutes les pierres que Yaakov y aura posées pour y arriver.

Emmanuel Levinas positionne l’homme dans la confrontation entre l’existant et l’existé. L’existant, ce sont nos confrontations perpétuelles, notre quotidien, nos angoisses. L’existé, c’est quand quelque chose émerge malgré nous, notre existence en dehors de nous, comme lorsque l’on voit notre enfant, tout à coup exister en dehors de nous, ou lorsque notre existant se repose enfin en trouvant le sommeil. Ra’hel et Léa semblent représenter l’un et l’autre ; Rahel l’existant, Léa l’existé. Ces deux manières d’être au monde se confrontent sans cesse, se nourrissent l’une de l’autre. C’est dans cette tentative d’assumer en nous la coexistence de ces deux manières d’être au monde que nous rencontrons D.

 

 

Stéphanie Klein

Merci à Mme Bella Lumbroso de nous aider à éclaircir les textes lors de notre Havrouta collective.

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