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6 Sivan 5778
20 mai 2018
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Parashat Shemot : ‘Et Moshé était le berger du troupeau de Yétro’. Par Rav Gérard Zyzek

Parashat Shemot : ‘Et Moshé était le berger du troupeau de Yétro’. Par Rav Gérard Zyzek

 

 

 ומשה היה רועה את צאן יתרו, ‘Et Moshé était le berger du troupeau de Yétro’ (Shemot 3,1).

 

Regardons le Midrash Rabba relatif à ce verset (nous en donnons notre traduction) :

 

ולמי בוחן לצדיק שנאמר (תהלים שם, ה) ה' צדיק יבחן [ובמה הוא בוחנו במרעה צאן] בדק לדוד בצאן ומצאו רועה יפה שנאמר (שם עח, ע) ויקחהו ממכלאות צאן מהו ממכלאות צאן כמו (בראשית ח, ב) ויכלא הגשם היה מונע הגדולים מפני הקטנים והיה מוציא הקטנים לרעות כדי שירעו עשב הרך ואחר כך מוציא הזקנים כדי שירעו עשב הבינונית ואחר כך מוציא הבחורים שיהיו אוכלין עשב הקשה אמר הקדוש ברוך הוא מי שהוא יודע לרעות הצאן איש לפי כחו יבא וירעה בעמי הדא הוא דכתיב (תהלים שם, עא) מאחר עלות הביאו לרעות ביעקב עמו ואף משה לא בחנו הקדוש ברוך הוא אלא בצאן אמרו רבותינו כשהיה משה רבינו עליו השלום רועה צאנו של יתרו במדבר ברח ממנו גדי ורץ אחריו עד שהגיע לחסית כיון שהגיע לחסית נזדמנה לו בריכה של מים ועמד הגדי לשתות כיון שהגיע משה אצלו אמר אני לא הייתי יודע שרץ היית מפני צמא עיף אתה הרכיבו על כתיפו והיה מהלך אמר הקדוש ברוך הוא יש לך רחמים לנהוג צאנו של בשר ודם כך חייך אתה תרעה צאני ישראל הוי ומשה היה רועה

‘Qui D. éprouve-t-il ? D. éprouve le juste, comme dit le verset (Téhilim 11,5) « D. teste toujours le juste ». Et en quoi le teste-t-Il ? Il le teste dans la manière de s’occuper du troupeau de mouton. D. a éprouvé David dans la manière dont il s’occupait de son troupeau, et Il a trouvé qu’il le faisait paître de belle manière, comme dit le verset (Téhilim 78,70) « Il mit Son choix dans David Son serviteur, et le prit de dedans les bergeries ». Mais que signifie la racine du mot Mikhlot Tzon dont la traduction simple est bergeries ? Mikhlot est à mettre en relation avec la racine Kalé qui signifie arrêter, comme nous le voyons dans le verset (Béréshit 8,2) « et la pluie s’est arrêtée ». Pour traduire donc : « Il le prit de l’arrêt des moutons ». Ceci nous enseigne que David arrêtait les gros moutons de devant les petits. Il faisait d’abord sortir les petits moutons de manière à ce qu’ils puissent paître tranquillement l’herbe tendre. Ensuite il faisait sortir les vieux moutons pour qu’ils puissent paître l’herbe moyenne, et ensuite il faisait sortir les moutons vigoureux qui paissaient l’herbe dure. D. dit : celui qui sait conduire le troupeau chacun selon sa force, qu’il vienne paître Mon troupeau, comme la suite du verset le dit (Téhilim 78,71) « D’auprès des brebis Il l’amena pour paître Yaakov, Son peuple ».  De même c’est par le troupeau que Moshé fut testé. Nos Maîtres disent qu’une fois que Moshé notre Maître faisait paître le troupeau de Yétro son beau-père, un petit agneau s’enfuit. Moshé courut après lui jusqu’à ce qu’il arrive à une sorte de maquis. L’agneau y trouva une étendue d’eau et se mit à boire. Lorsque Moshé arriva à côté de lui, il lui dit : je ne savais pas que tu courrais car tu étais assoiffé. Tu es fatigué ! Il le prit sur ses épaules et il revint ainsi. D. dit : tu as une telle pitié pour paître le troupeau des hommes, viens ! Tu vas paître mon troupeau, Israël. C’est ce que dit le verset : « Et Moshé était le berger du troupeau de Yétro ».’

Le Midrash veut rendre compte de l’expression ‘Moshé était le berger’. En effet, en hébreu comme en français il y a deux manières de dire le passé : le passé simple et l’imparfait. Le passé simple est la forme du récit, de l’événement : untel fit cela. L’imparfait montre une durée, d’où son nom : ‘l’imparfait’, non terminé. Il aurait été attendu de dire : Moshé devint le berger de son beau-père, pourquoi dire : il était le berger ? Nos Maîtres nous expliquent que le verset veut nous dire que Moshé était fondamentalement un berger : il était berger, l’exemple même du berger[1].

HaKadosh Barou’h Hou teste le juste dans sa capacité de s’occuper de la communauté dans la manière dont il s’est occupé des animaux, des êtres vivants. Combien est-il investi dans la compréhension profonde de leurs besoins et dans la recherche concrète d’y pourvoir.
David a remarqué les différences subtiles qu’il y a entre les besoins des petits, des vieux et des jeunes. Il laissa partir en premier les petits à qui ne convient que l’herbe tendre. Ensuite les animaux âgés, et ensuite les animaux pétulants qui pourront se nourrir d’herbe plus rêche. D. trouva qu’il est apte à conduire et paître le peuple. De même Moshé, qui suivit l’agneau pour comprendre pourquoi avait-il fuit, et qui après qu’il saisit qu’il était assoiffé et épuisé le prit sur ses épaules. Cet exemple dévoila qu’il comprend et distingue avec précision le besoin de toute créature. HaKadosh Barou’h Hou le trouva apte à être le berger d’Israël.

Mais pourquoi ce test était-il avec des animaux, avec des êtres vivants animaux ? Le test aurait pu être dans la manière dont il se conduisait avec ses camarades dans la cour de récréation ? Pourquoi les animaux ?
Et d’ailleurs nous voyons en amont que Yaakov Avinou portait lui-aussi une attention extrême aux animaux dont il avait la responsabilité. Après sa rencontre-confrontation redoutable avec son frère Essav qui venait le tuer et qui in extremis le laissa, le verset dit (Béréshit 33,17) :
ויעקב נסע סוכותה ויבן לו בית ולמקנהו עשה סוכות על קרא שם המקום סוכות.
‘Et Yaakov partit à Soukkot. Il construisit une maison pour les siens et des cabanes pour son troupeau. C’est pourquoi il appela cet endroit Soukkot, cabanes’.
Mais pourquoi n’appela-t-il pas cet endroit maison au nom de celle qu’il construisit pour les siens, plutôt que Soukkot au nom des cabanes des animaux ?

Et de plus, ce Midrash nous met quelque part mal à l’aise, car en général dans notre tradition nous sommes plutôt anthropocentristes, centrés sur l’homme comme aboutissement suprême de la Création ! On a plutôt l’impression que les animaux seraient l’angle mort du judaïsme !

Des personnalités comme David ou comme Moshé ne sont pas des dirigeants. Ils ne gèrent pas un peuple, ils s’occupent d’un peuple. Ils s’investissent dans les besoins de chacun et chacun.
L’humain a un discernement, une jugeote, certains ont un mérite, d’autres pas, ou peu. L’animal vit, a des besoins par le fait même qu’il est vivant.
La Guemara (Baba Métsia 85a) rapporte que la servante de Rabbi, Rabbénou HaKadosh rédacteur de la Mishna, balayait la maison et il y avait des bébés belette. Elle allait les balayer. Rabbi lui dit : le verset dit (Téhilim 145,9) « Sa pitié est sur toutes Ses œuvres ». Laisse-les.
Mais ce n’est pas gérable, une maison où il y a des petites belettes ! Cela fait désordre ! Chez l’humain, on peut s’illusionner qu’il y a des bons et des mauvais. Des vertueux et d’autres. Toi, je vais m’occuper de toi parce que tu es vertueux. L’animal a des besoins par le fait qu’il vit. L’animal c’est du vivant. Le vivant n’est pas gérable. D’autant plus que dans notre tradition il est interdit de castrer les animaux.
Moshé et David ont montré leur capacité à s’investir à comprendre le besoin de ces animaux et à y pourvoir. Par cela ils ont montré qu’ils vont dans les chemins de D., comme dit la suite du verset de Téhilim (145,15) « Les yeux de tous vers toi espèrent et tu leur donnes à chacun sa nourriture en son temps ». Le vivant dans sa non-organisation clame par son besoin qu’il vit. L’humain sait s’organiser, sait comme Yaakov Avinou se construire une maison. Cette maison quelque part fait écran entre l’homme et son Créateur. Yaakov qui a été sauvé in extremis de la destruction se présente comme un être vivant à qui D. pourvoit aux besoins les plus vitaux. Yaakov se vit comme un animal, un être vivant dans sa cabane, dont la vie lui a été directement donnée par la source du vivant.

Ces textes utopiques nous laissent entrevoir une autre manière d’aborder les relations humaines, autre que des relations politiques, de pouvoir, d’hégémonie. Les enfants d’Israël ne sont pas un peuple, ils sont un troupeau vivant.
Moshé Rabbénou n’est pas un chef, la Guemara dans le Traité Taanit (9a) appelle Moshé ‘un Parnass’, un nourricier. Il nourrit.



[1] Evidemment, cette image du bon berger a été récupérée par d’autres cultures. Nous ne nous y attarderons pas. 

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